Dans son article, Le Québec et ses Juifs : plaidoyer pour une mémoire inclusive, l’anthropologue et militant laïc québécois Daniel Baril cite l’auteur Victor Teboul qui interpelle ces concitoyens de la manière suivante : « [les] Juifs ont été aussi du côté des luttes progressistes menées par les Québécois » pourtant « […] ils ne font pas partie de la mémoire collective ».

Lekhaïm. Chroniques de la vie hassidique à Montréal est une incursion dans un monde méconnu pour de nombreux Québécois. « En publiant ces textes, c’est comme si j’avais entrouvert les rideaux de ma maison », écrit l’auteure Malka Zipora.

L’ouverture de la maison est somme toute symbolique et d’une grande importance dans l’imaginaire juif. Dans L’Alphabet sacré de Josy Eisenberg et Adin Steinsaltz, l’un des auteurs rappelle avec raison que la lettre Beth (ב) incarne la maison (bayit) et qu’elle est aussi la première lettre de la Torah, du terme « Berechit בראשית – ce qui signifie Au commencement ».

Ce court voyage dans une maison hassidique est-il le commencement d’une meilleure compréhension mutuelle entre le monde hassidique et la société québécoise ?

Ce n’est pas si simple! Les Québécois sont aujourd’hui largement sécularisés ; nombre d’entre eux ont de la difficulté à comprendre ce qu’ils perçoivent comme un monde « archaïque », « fermé » et « replié sur lui-même ». Les tensions de voisinage au quartier Outremont de Montréal entre les Hassidiques et non hassidiques sont vives et récurrentes.

Ces affrontements sont à l’image en Israël entre les Hilonim (Laïcs) et les Haredim (Craignant-D.ieu) comme le décrit si bien Marius Schattner dans son ouvrage Israël, l’autre conflit : Laïcs contre religieux.

Le choc entre ces deux mondes est d’autant plus grand que la vie hassidique se maintient autour de trois piliers qui font aujourd’hui défaut au Québec : famille – communauté – traditions.

  • Des familles hassidiques nombreuses, là où la famille nucléaire québécoise s’est considérablement réduite.
  • Une solidarité de groupe puissante (parfois au détriment des individus) alors que le sentiment national québécois est en diminution.
  • Une volonté très forte de transmettre au moment où le Québec a dû mal à définir son identité.

Malgré les tensions, depuis quelques années, les initiatives se multiplient pour que ces deux mondes entre en dialogue et ainsi, favoriser le bien vivre ensemble de la société québécoise. Les entretiens, les expositions ou encore les livres sur les Hassidiques de Montréal n’ont jamais été aussi nombreux ces dix dernières années[1].

C’est dire aussi qu’au-delà des différences, il y a des similarités et des affinités entre le Québec et les communautés hassidiques.

Entre autres, tout le long des Chroniques, l’hébreu et le yiddish interagissent avec le texte. Ces deux langues véhiculaires incarnent la volonté de maintenir vivant dans la mémoire des familles hassidiques ce qui fait leur spécificité.

Minoritaires, les Québécois francophones ont eux aussi maintenu vivante leur langue, le français. Ils y déploient encore en Amérique du Nord des efforts considérables pour la préserver et font preuve d’une rare vitalité culturelle dans la francophonie. Nous nous devions de le saluer.

Par ailleurs, en dépit d’une insécurité culturelle croissante, les Québécois disposaient jusqu’à récemment d’une forte mémoire historique caractérisée par la devise de cette nation : « Je me souviens ».

Enfin, il faut souligner que le Québec est la seule province du Canada à financer les écoles privées hassidiques.

Nous sommes loin des animosités permanentes, mais les incompréhensions sont récurrentes. Maintenant que la maison est entrouverte, il faut saisir l’occasion pour les Hassidiques et les Québécois de bâtir ensemble plus qu’une cordialité de voisinage, mais une intégration à la nation québécoise.

Les Hassidim québécois ont un héritage à transmettre au Québec, il ne tient qu’à eux d’intégrer la culture québécoise. Pourquoi ne pas commencer par afficher le drapeau québécois sur les écoles juives hassidiques comme fier sentiment d’appartenance à une province qui les favorise ?

[1] Annie Ousset Krief, Les Hassidim de la Belle province. De la Pologne à Montréal. Paris, Éditions L’Harmattan, 2017.

Sandrine Malarde, La vie secrète des hassidim. Montréal, Les Éditions XYZ, 2016.