Avant d’entrer dans le vif du sujet [1], je crois utile et instructif d’évoquer l’incident suivant.

En 2010, je proposai à un éditeur catholique parisien un ouvrage que j’avais intitulé « La haine et le pardon. De la théologie du mépris à la reconnaissance de la vocation d’Israël ». Après l’avoir accepté d’emblée et sans réticence, le dit éditeur se ravisa.

Mis en garde par de « bons conseilleurs », qui en jugeaient le contenu
« anticatholique » (sic), il prétendit m’imposer la réécriture de larges pans de mon travail.

Au terme d’une longue guerre des nerfs, mon livre parut. L’esprit en était plus ou moins sauvegardé, mais au prix d’une vivisection mutilante de son contenu.

Pire, usant de son privilège en matière de choix du titre, l’éditeur m’imposa en dernière minute celui-ci : « Les frères retrouvés. De l’hostilité chrétienne à l’égard des juifs à la reconnaissance de la vocation d’Israël » [2], dont le moins que je puisse en dire est qu’il ne reflétait pas vraiment l’intention de mon ouvrage.

Cet événement personnel résume et illustre le combat tenace que doivent mener les auteurs non conventionnels pour traiter librement de sujets qui fâchent, sans être réputés hérétiques et voir leurs manuscrits refusés par les maisons d’édition catholiques « propres sur elles ».

Ayant reconnu dans mon précédent blog de « Times of Israel » que j’avais pu « donner l’impression d’avoir des comptes à régler avec les Chrétiens, en général, et avec l’Église, en particulier » – ce que j’ai fermement dénié -, il me reste à démontrer que l’état des relations entre Église et Judaïsme, s’il est encore loin d’être ce qu’on pourrait en attendre, n’est pas aussi négatif que le pensent certains.

Le tournant décisif a été la publication, en 1965, à l’issue du Concile Vatican II, de la Déclaration Nostra Aetate, § 4. Il est incontestable – et des personnalités éminentes du monde juif l’ont reconnu expressément – que ce document, le premier de cette nature depuis le début de l’Église, constitue une rupture radicale avec près de dix-huit siècles d’enseignement du mépris chrétien, pour reprendre la formule célèbre de Jules Isaac.

Phénomène remarquable qui n’a pas été suffisamment souligné : il n’est fait référence dans ce document, à aucun texte des Pères de l’Église. Et pour cause : impossible d’oublier

« la formulation par la pensée patristique entière d’un jugement des Juifs, ainsi que l’affirmation selon laquelle il est nécessaire qu’ils vivent dans une situation de discrimination et de soumission [3]. »

Raison de plus pour apprécier à sa juste valeur ce passage de Nostra Aetate § 4, qu’il n’est pas excessif de qualifier d’étonnant s’agissant d’un document ecclésial :

« L’Église du Christ […] reconnaît que les prémices de sa foi et de son élection se trouvent, selon le mystère divin du salut, chez les patriarches, Moïse et les prophètes. […] l’Église ne peut oublier qu’elle a reçu la révélation de l’Ancien Testament par ce peuple avec lequel Dieu, dans sa miséricorde indicible, a daigné conclure l’antique Alliance, et qu’elle se nourrit de la racine de l’olivier franc sur lequel ont été greffés les rameaux de l’olivier sauvage que sont les Gentils. […] L’Église a toujours devant les yeux les paroles de l’apôtre Paul sur ceux de sa race « à qui appartiennent l’adoption filiale, la gloire, les alliances, la législation, le culte, les promesses et les patriarches, et de qui est né, selon la chair, le Christ » […] Elle rappelle aussi que les Apôtres, fondements et colonnes de l’Église, sont nés du peuple juif, ainsi qu’un grand nombre des premiers disciples qui annoncèrent au monde l’Évangile du Christ. » [4]

Ce document-clé a été à l’origine de la publication, au cours des décennies postérieures au Concile, d’une série de déclarations ecclésiales officielles empreintes d’une perception positive, voire empathique, et d’un grand respect de la foi et des traditions juives, témoignant d’un approfondissement impressionnant de la réflexion théologique catholique sur l’irrévocabilité de l’élection du peuple juif et sur le lien substantiel entre l’Église et le peuple juif [5]. Pour avoir une vague idée du changement radical de perspectives, il faut lire les analyses du théologien catholique américain J. T. Pawlikowski, l’un des analystes majeurs de cette problématique [6]. Selon lui, tout au long de l’histoire du christianisme,

« Les théologiens se sont employés à dénigrer l’ensemble de la tradition juive en matière de théologie, de liturgie ou d’art, tout en soutenant, dans leurs meilleurs moments, que cette tradition contenait en germe des notions religieuses dont seul le Nouveau Testament détenait le sens plénier. »

Il estime que, pour cette théologie,

« l’Ancien Testament est devenu un repoussoir ou, au mieux, un prélude à la foi chrétienne. »

Et de commenter :

« La réflexion juive post-biblique, notamment les courants critiques du premier siècle de l’ère vulgaire, n’ont joué aucun rôle dans la théologie chrétienne. Il était d’usage de soutenir que le Christ avait subsumé dans le christianisme tout ce qui avait quelque valeur dans le judaïsme. »

Et le théologien de rappeler, avec raison, que

« depuis quelques années, les théologiens redécouvrent que la tradition juive recèle des notions que le christianisme a sous-estimées, voire oubliées. [Et que] le simplisme excessif de l’idée selon laquelle “l’amour” qui s’exprime dans le Nouveau Testament serait supérieur à tout ce que contient la littérature juive, a été démontré. »

Ce qui ne l’empêche pas de déplorer la « non-réception » de l’esprit de Nostra Aetate § 4 :

« Pourtant, nombreux sont les théologiens et les moralistes, y compris les rédacteurs du nouveau Catéchisme de l’Église Catholique, qui s’en tiennent à l’argumentation traditionnelle, en dépit des nouvelles recherches parues sur le sujet. Là encore, reconnaître que la tradition du Nouveau Testament n’est pas aussi totalement “neuve”, ni aussi totalement “accomplie” que nous l’avons proclamé avec tant de désinvolture, revient à limiter, ne serait-ce qu’implicitement, la vision christologique classique. »

Je termine cet exposé, trop fragmentaire hélas, par ce constat lucide du même Pawlikowski [7] :

Nostra Aetate oblige les théologiens chrétiens à repenser leur ecclésiologie. En effet, si la communauté juive est membre de l’alliance établie par Dieu, il s’ensuit que l’Église ne peut définir sa pleine identité théologique sans le noyau juif qui a contribué à la produire.

 

La réflexion sur les juifs, que Vatican II appelle “un peuple selon l’élection, bien-aimé de Dieu à cause des pères”, requiert de la communauté chrétienne qu’elle reconnaisse l’incomplétude de l’Église et l’inachèvement de la Rédemption.

 

Comme deux communautés-soeurs, la Synagogue et l’Église attendent l’accomplissement plénier des promesses divines.

 

Or, la reconsidération de l’événement chrétien que ce fait impose a été éludée par la plupart des théologiens […] Il est regrettable que l’Église n’ait guère progressé dans la réflexion théologique destinée à examiner jusqu’à quel point, en maintenant le caractère pérenne de l’alliance de Dieu avec le peuple juif, Nostra Aetate peut conduire à une révision de la christologie et de l’ecclésiologie. »

Il faut souhaiter qu’un tel texte soit médité et pris en considération par nombre de Chrétiens exagérément optimistes. On peut certes comprendre qu’ils aient à cœur de montrer que l’Église a profondément modifié sa vision du Judaïsme, mais il n’est pas question de déduire de cette prise de conscience ­- qui, certes va dans le bon sens –, que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes de la relation entre Juifs et Chrétiens.

C’est le moment de donner la réponse à la question posée dans le titre de ce billet. Le changement, bien réel, du regard que l’Église porte sur le peuple juif ne constitue pas une révolution, mais il témoigne d’une évolution dont il n’est pas question de sous-estimer l’importance.

Je réserve à un prochain Blog mon analyse du changement d’appréciation du christianisme qui se fait jour dans quelques documents émanant de groupes juifs.

Menahem Macina


[1]
Pour mémoire cette discussion s’origine à l’un de mes précédents billets de blog intitulé «Le dénigrement ecclésial d’Israël», revu par mes soins sous le titre « Palinodie en guise de baume sur des plaies involontaires ».

[2] La version imprimée a paru en 2011 aux éditions L’œuvre (Paris), qui a cessé ses activités en 2013. J’en ai fait paraître, aux éditions Tsofim, une édition électronique remaniée et enrichie intitulée : Si les chrétiens s’enorgueillissent. À propos de la mise en garde de l’apôtre Paul (Romains 11, 20).

[3] Giovanni Miccoli, Le pontificat de Jean-Paul II. Un gouvernement contrasté, éditions Lessius, Bruxelles, 2012, p. 284. 

[4] Les italiques sont miens.

[5] Voir, entre autres : « Orientations et suggestions pour l’application de la déclaration « Nostra Aetate, n° 4 «  » (1974) ; « Notes pour une présentation correcte des Juifs et du Judaïsme dans la prédication et la catéchèse de l’Église catholique » (mai 1985), etc.

[6] Les citations qui suivent sont extraites de J. T. Pawlikowski, « La volte-face théologique de Vatican II sur les Juifs n’est pas encore totalement assumée ». Je me permets de faire également référence au chapitre III. « Du dialogue au vis-à-vis existentiel et religieux des juifs et des chrétiens », que j’ai consacré à ce sujet dans mon intitulé : Chrétiens et juifs depuis Vatican II. État des lieux historique et théologique. Prospective eschatologique, Docteur angélique, Avignon, 2009, p. 61 et s. de l’édition imprimée.

[7] Ibid. Les italiques sont miens.