Tandis que Michael Zehaf-Bibeau terrorisait le Parlement d’Ottawa (Ontario) tuant un jeune militaire avant d’être abattu par un policier attaché à la sécurité du Parlement canadien, Zale Thompson se précipitait sur quatre policiers qui patrouillaient à pied sur Jamaïca avenue, quartier du Queens de New York City blessant gravement l’un des policiers à la tête.

Pendant ce temps Karen Yemima et la petite Chaya étaient abattues à Jerusalem, arrêt du tram Ammunition Hill, arrondissement de Ramat Eshkol, Jerusalem, Israël, tout près du Mémorial de la Guerre des Six jours et de ses vestiges.

Pendant ce temps, John Cantlie, otage britannique probablement en Syrie, attend de savoir quand le couteau passera sous sa jugulaire.

Pendant ce temps-là, le monde fait la leçon à Israël et implore l’Etat islamique de changer de raison sociale sous peine d’astreinte par jour calendaire passé à massacrer du juif, du chrétien et du musulman dévoilé et glabre.

Ainsi donc, tandis que sur le mont du Temple, à l’Est de Jerusalem et près du Mémorial de la Guerre des Six jours la bataille « pour » Jerusalem a bel et bien commencé, en Europe-Amérique, la saison de la chasse au « loup solitaire » a repris.

Dans l’Europe chrétienne où en ces premiers jours d’automne le jour des défunts et celui des saints se côtoient, les vastes forêts se peuplent d’or. Les sols sont jonchés de feuilles en un couvert lumineux.

On entend chez moi, dès l’aube, le claquement sourd des armes à double détente. Le gibier qui s’égare à la recherche de graisse pour l’hiver a peu de chance.

Comme les chasseurs ont remplacé les loups, il faut bien que les uns chassent les autres. C’est la loi cynégétique. C’est la loi de l’automne.

Les feuilles tombent, les chasseurs chassent, les chevreuils se terrent jusqu’à la nuit. Ça sent l’humus frais, les champignons d’un jour, la soupe aux cèpes, la mousse et le lichen mouillés de brouillard.

Traditionnellement, ce passage mélancolique entre un octobre qui sent l’inachevé, la carte postale de vacances déjà fanée et un novembre balbutiant de frimas et qui sent déjà l’hiver, est délicat. Délicat car tout en finesse et en éclats.

Délicat aussi car difficile : on confond toujours chez nous, en terre catholique, le jour des morts, dont on ne sait pas s’il doit être triste comme un pot de sages chrysanthèmes ou joyeux comme l’espérance ébouriffée de la Résurrection ; et celui des saints, dont on ne sait pas s’ils sont vivants et des nôtres, où morts et d’un autre monde, souvenirs affectueux d’un autre temps.

Ces derniers sont, on le sait, le groupe le plus nombreux. Leur chiffre a gonflé comme une urne électorale sous un parti unique. On dirait un plébiscite. Ça n’en est pas un. C’est l’armée muette des feuilles tombées. Les morts aussi tombent à rebours du vent, dos vers le sol.

Les saints, sans doute, sont portés au lit soyeux des nues où ils reposent. Le jour des défunts et celui de la Toussaint tombent comme un rappel à l’ordre : « Qui peut gravir la montagne de l’Eternel et se tenir dans le lieu saint ? » interroge le psalmiste (ch.24/3). Se tenir debout. Gravir, grave, monter et se tenir. Se tenir.

Dans la vieille Europe chrétienne et superstitieuse, rurale et forestière, tentée par les nouvelles féodalités territoriales, où le chou gras et le gigot de gibier font toujours loi et préséance malgré les trains à grande vitesse et la destruction autoroutière des postes frontaliers, la croyance ancestrale est que le mal sous la forme du loup carnassier et affamé rôde dans les bois qui environnent la ville assiégée.

Vieux souvenir des sièges latins, normands, saxons, maures ou germains… Relent des pestes moyenâgeuses où des carcasses infestées étaient jetées parmi les assiégés qui s’en nourrissaient et propageaient la mort en mourant.

Antique souvenir des printemps de famine et des hivers de disette où les loups aujourd’hui chéris et admirés – de loin – par les humains urbains cultivés sous verre et allergiques aux pollens et à toutes sortes d’effets volatiles de l’existence, venaient alors fouiller les rigoles et les arrière-cours des maisons à la recherche des poules et des cochons qui faisaient l’ordinaire. On faisait face alors, soudain, à l’ennemi.

C’est sans doute une des raisons qui rendent le pape François si sympathique : il porte le nom d’un saint italien, né en pleine décadence de l’Eglise et du Royaume, et qui en croisa un, un jour à Gubbio, et le fit docilement s’agenouiller et en fit son docile compagnon : frère loup.
 Les adeptes de l’irénisme sont servis. Les écolos et les optimistes aussi. Il n’est jamais inutile de rêver et de faire en sorte que cela existe.

Je crois en ce que font les prophètes : ils payent toujours de leur personne pour nous éviter les mauvaises expériences.
 C’est pourquoi je souhaiterais qu’il n’y ait pas trop de saints ni de prophètes. On attend qu’ils meurent pour les reconnaître. Tandis qu’on idolâtre leurs pâles imitations, elles, bien vivantes. Ce n’est jamais de bon augure.

La forêt européenne, humide, profonde, peuplée de feuillus et de taillis épais, est le berceau de nos contes d’enfants et le siège cortical de nos cauchemars. Elle était, anciennement, le vaste inconnu, l’océan végétal des continentaux, une masse lugubre que l’on entaillait pour faire sa cuisine et brûler son four à pain.

La forêt est aujourd’hui, pour l’Europe urbanisée, à l’économie et à la pensée désincarnées, à la marchandisation rationelle des esprits et des corps, ce vaste monde libre-échangiste épris de liberté où des forces spirituelles, obscures et incontrôlées par les administrations numérisées, mugissent, prolifèrent et courent, passant les frontières et sautant les murs sous les radars de nos systèmes.

Elles font d’autant plus de victimes que non seulement nous ne nous méfions pas, habitués que nous sommes à une paix qui va de soi depuis la fin supposée des grands empires voisins (quoique…) mais que nous pensons le manichéisme et le stoïcisme de notre enseignement suffisamment puissants pour résister à la terreur. La foi en la Raison contre la déraison de la Foi. On le voit, c’est un débat sempiternel et éculé.

L’Europe est toujours retranchée derrière une ligne Maginot quelconque. On ne change pas une équipe qui perd mais qui a au moins le mérite d’être coulée dans le béton.

Le loup solitaire peuplade de la forêt urbaine plantée d’ombres en foules anonymes, est désormais armé, errant dans nos villes et nos universités à la recherche d’une autre nourriture.

Car dans la pensée européenne post-coloniale et traumatisée par les révolutions sanglantes où elle est née et a grandi, le combattant est soit légitime et organisé, enrégimenté, structuré par une idéologie de légitimité contre laquelle on peut lutter, soit illégitime, rejeté, seul, livré à une haine sans règle ni code, sans conventions internationales et comme le tigre échappé ou le loup détaché de la meute, prêt à tout pour exister. Une hache ici, une voiture là, un pistolet mitrailleur pour les plus aguerris.

C’est ainsi que la presse européenne a quasiment passé sous silence les meurtres de Yemima et de Chaya à Jerusalem. Un silence de poids.

C’est ainsi, par contre, qu’elle s’est évertuée à s’étonner avec force
« replays » et autres ralentis en gros plans obsessionnels qu’un pays aussi tranquille, pacifique et aussi vaste et boisé que le Canada eu pu connaître un tel crime contre sa paisible naturalité.

Ontario, terre de contrastes.
 Le loup de Jérusalem, lui, n’a pas intéressé. Il n’était pas solitaire, mais solidaire. Il était loin, il était jeune, il était trop « politique ».

Pas assez publicitaire en son geste trop accidentel pour paraître fou. L’Europe si loin de l’Orient… 
Mais que viennent faire chez nous ces loups échappés ? Certes, ils viennent de chez nous. Mais pas tout à fait… Enfin, on s’y perd… Loups dormants, loups rampants… On n’est pas en Irak. On n’est pas en Syrie ni en Afghanistan…

Faut-il, alors, rétablir le contrôle au faciès ? Établir des lois antidémocratiques de jurisprudence « préventive » ? C’est précisément ce que cherchent les terroristes.

C’est ce qu’ils font : instiller le doute, créer la méfiance, saper la liberté et répandre la haine mutuelle.

Et ça marche ! 
Ils arrivent même à rendre Israël insupportable pour les Etats-Unis, qui, il est vrai, ne sont pas très bien pourvus en responsables politiques clairvoyants et courageux depuis une vingtaine d’années..

Pendant ce temps où la gazette européenne attend que le torchon terroriste brûle en Cisjordanie et au Liban pour augmenter ses prix à la demi-colonne et à la minute d’antenne, elle revit d’un coup ces siècles médiévaux que l’on pensait révolus où de fiefs en fiefs se propageaient les guerres venues d’ailleurs.

Elle redoute ce qu’elle appelle « l’importation du conflit
israélo-palestinien ». Entendez l’envoi par dessus les murailles assiégées par la peur des carcasses empoisonnées qui narguent la paix civile.
 En France, et sans doute aussi ailleurs, où des manifestations « pro-palestiniennes » sont prévues ce 1er novembre (qui n’ont en général rien à voir avec la « cause » de qui que ce soit), on redoute les vociférations des affamés de vengeance, et les débordements des pacifistes du dimanche.

En France, des antisémites notoires, Alain Soral et Dieudonné M’bala M’bala, s’organisent en parti politique. Il leur suffira de changer de vocabulaire et de mettre une cravate. Dieudonné est un acteur de génie, et Alain Soral est très intelligent, il ne faut pas l’oublier.

En France, l’intelligentsia continue à agiter l’épouvantail algérien pour symboliser la détresse palestinienne. Israël est toujours décrit comme un pays d’occupants « qui ne pense qu’à ça ». Jérusalem est vue comme Berlin coupée en deux (Berlin, d’ailleurs n’a jamais été coupée en deux)

Là aussi, sans doute une vieille réminiscence des cours d’histoire où Rome, cet empire agraire et potier devenu militaire et juridique, rattrapait l’Atlantique depuis Jérusalem à coups de forteresses, d’aqueducs et de compromissions ingénieuses avec les ethnies locales.

Toute la phraséologie européenne sur le Moyen-Orient et Israël vient de là : colonie, occupation, invasion, légitimité, conflit.
 On est dans la pleine romanitude. Si bien qu’on se demande si la paix voulue par les partisans communautaires et onusiens du forceps palestinien ne viendra pas par césarienne.

L’Europe voit ses musulmans comme une minorité maltraitée et victime à qui elle doit des comptes, elle les voit comme un potentiel danger qu’il faut agréger dare-dare au corpus social et à l’état déliquescent de sa conscience. Elle voit l’esclavage comme sa propre plaie infligée aux autres.

Elle se vit comme une éternelle coupable en dédouanement permanent. Il y a certes les exceptions polonaise et allemande. mais précisément ce sont deux pays qui ne sont pas en déficit. Etrange.. 
Elle voit dans « le Palestinien » la victime de ses propres compromissions.

Pour ainsi dire, l’Europe qui s’aime si peu dont on se demande comment elle a miraculeusement pu faire la paix avec elle-même, revit ce qu’elle croyait mort à jamais : la peur de l’annexion, l’ennemi intérieur, le loup dans les rues, le voisin porteur de poisse, la collaboration, la perte identitaire, la déflagration…. Elle en oublie même de s’unir davantage.

On constatera d’ailleurs avec inquiétude que les mêmes pourfendeurs d’Israël, ceux qui, mur ou pas mur, colonisation ou pas colonisation, droite ou gauche, guerre ou pas guerre, trouveront toujours à redire contre l’existence d’Israël, sont les mêmes qui pourfendent aussi l’unité européenne, remettent en cause le capitalisme qui permet entre autre choses l’accession libre à la propriété privée (ennemie de Hitler et de ses successeurs bolcheviks et islamistes et autres absolutistes de la Terre, du Ciel, du Sang, de la Nature ou de la Connaissance), tirent à boulet rouge contre toute forme de contestation de la pensée unique qui veut que la paix soit celle des cimetières ou pas du tout.

Allonge-toi ou meurs. Insoutenable pléonasme.

Toute honte bue, toute peine confondue, les loups qui ne sont pas solitaires, revenant de leur suicide raté en Syrie ou en Irak achever brutalement leurs jours dans nos contrées européennes en menaçant les nôtres, sont les mêmes que ceux qui décident un matin, après avoir joué à la dernière appli « kill’em all », d’aller jeter leur voiture contre un nourrisson juif et une jeune femme.

On le sait, celui-ci a reçu les félicitations du jury des criminels qui veulent que l’Etat palestinien soit reconnu avec ou sans l’accord israélien ce qui est signe d’une incurie notoire. C’est ce que l’Europe et l’ONU applaudissent. Ils aiment les peuples vulnérables et corvéables à billions. Ils aiment négocier avec des responsables qui n’ont pas le sens des responsabilités.

Là haine d’aujourd’hui est plus virulente et plus généralisée qu’hier… Elle est planétaire. Celle contre les juifs prend en plus des tours bien plus subtils et se propage en insinuations, notamment au travers de la critique du capitalisme ou du discours environnementaliste profondément élitiste et eugéniste.

La crise de 2008 a marqué le coup. Elle a donné naissance à la faiblesse européenne. Non seulement celle de son économie, pourtant l’une des plus productives du monde, mais celle de son esprit et de son rayonnement intellectuel.

Comme par hasard, elle a été la conséquence directe de l’inauguration du XXIè siècle par le terrorisme « industriel ». La Communauté est forte lorsque les Etats sont unis autour d’un même modèle économique de prospérité et autour d’un même idéal culturel d’excellence. Ce n’est pas le cas.

Là où on ne trouve pas la démocratie, on la fabrique avec ses propres plans. C’est la raison pour laquelle toutes les négociations de paix ont échoué. C’est la raison pour laquelle les seules personnes capables de de finir une paix « juste et durable » ont été assassinées et même enterrées.

L’artifice ne résiste pas au temps. Les temples, les frontières, les lois, les volontés, les décisions, les commandements et les résolutions artificielles ne tiennent pas au vent. Il n’est que de voir la Libye aujourd’hui. Elle est l’exemple de ce que serait une « Palestine » demain – le pétrole en moins.

On le sait, l’été a commencé par des pluies de roquettes et s’achève par l’orage des attentats déguisés en accident et des guerres maquillées en révolte populaire qui n’en sont pas.

Karen et Chaya dorment en paix sous l’automne venu.

Il n’y a plus de loups solitaires dans les bois. En cette saison, seulement le silence qui vient. Et les hurlements de quelques chiens que les nuits qui s’allongent rendent fous. Les maîtres sont ailleurs à se partager leurs prises.