Le rêve de tout petit garçon est de devenir pompier, ce héros éternel qui vient éteindre les incendies, sauver les personnes en situation périlleuse, transporter les victimes d’accidents à l’hôpital, etc. etc.

Il n’est que de voir la popularité de ce corps au milieu des autres services de la ville pour comprendre l’enthousiasme qu’il déclenche en clôturant le défilé du 14 juillet sur les Champs Elysées de Paris. Et puis, leurs véhicules rouge vif tout clinquants, leur sirène assourdissante, leurs hommes (et femmes) avec leur uniforme bleu foncé rayé de rouge, leur célèbre casque rutilant et tout leur matériel extraordinaire ; mais surtout les kilomètres de tuyaux enroulés et les fameuses échelles, des plus petites aux géantes qui sont l’attraction des interventions de nos vaillants sapeurs.

Ah oui, quel beau métier, même s’il est dangereux, même si, finalement, très peu des enfants qui en ont rêvé l’exercent à l’âge adulte.

Eh bien, figurez-vous que la Torah, dans la parasha Vayetsé que nous lisons cette semaine, nous parle justement d’une échelle au moins aussi prestigieuse que celles de nos braves pompiers. C’est celle que notre ancêtre Jacob voit en rêve alors que, fuyant son frère Esaü qu’il vient de déposséder de son droit d’aînesse, il est en route pour Harane, et a établi son campement à Louz.

Cette échelle était appuyée au sol, mais son sommet atteignait le ciel.

Les anges de Dieu y montaient et en descendaient. Et Dieu Lui-même se tenait sur l’échelle. C’est à cet endroit précis que Dieu conclut avec Jacob une alliance qu’Il lui renouvellera plus tard. C’est cet endroit qui prendra le nom de Beth-El, la maison de Dieu, et qui verra s’ériger le Temple de Jérusalem. Et pour accompagner cette vision, la Bible a choisi cet objet si banal, bien que très utile, une échelle !

À travers les temps et les sociétés l’échelle a, par-delà sa destination première qui est de permettre de se déplacer en hauteur, incarné de nombreux symboles, précisément à cause de cette fonction de mouvement ascensionnel et des barreaux pour y parvenir qui sont autant de degrés.

Ainsi fut-il donné à Jacob, qui voyait des anges monter puis descendre, de comprendre qu’il n’avait pas à craindre la montée en puissance des civilisations qu’il croisait, ou que croiseraient un jour ses descendants puisque au bout du compte les anges (en hébreu מלאכים, messagers, envoyés) qui les personnifiaient finissaient tous par redescendre. – Ainsi lui fut-il permis d’entrevoir les degrés successifs de son propre périple et combien il lui restait à en franchir avant que de Jacob (le rusé, le tortueux), il devînt Israël (celui qui est droit, ישרdevant Dieu, אל).

La vocation de l’échelle est si loin de son seul aspect pratique que le midrash a fait remarquer la valeur équivalente en guématrie des deux mots סלם (soulam) et סיני (Sinaï), à savoir 130. Non qu’il ait fallu à Moïse une échelle pour se hisser en haut de la montagne où la Loi lui fut donnée, mais pour indiquer l’élévation spirituelle qu’a pu représenter ce don fait au peuple hébreu.

Une échelle s’escalade degré par degré. A chacun d’entre eux, si l’on s’arrête pour regarder autour de soi, on peut mesurer le chemin parcouru, mais aussi celui restant à parcourir. Il ne faut pas s’arrêter trop longtemps car le vertige peut s’installer et entraîner la chute. Il convient de gravir régulièrement et patiemment les barreaux sans essayer d’en sauter un, mais sans perdre de vue le but à atteindre.

L’échelle peut aussi être une référence pour le calcul de certains phénomènes sismiques ou climatiques. Qui n’a en tête l’échelle de Richter pour qualifier l’importance d’un tremblement de terre ? Si l’échelle devient un instrument de référence, ne peut-elle aussi mesurer d’autres données qui ne seraient pas que du domaine physique, comme les degrés de « normalité » mentale ?

Rappelons-nous le test tsedek (justice) du professeur Henri Baruk. Il proposait à ses patients toutes sortes de situations propres à provoquer l’indignation et leur demandait de choisir parmi plusieurs solutions plus ou moins justes celle qui leur paraissait la plus équitable.

Les anges montent l'échelle de Jacob. Sculpture sur la façade de l'Abbaye de Bath (Angleterre).

Les anges montent l’échelle de Jacob. Sculpture sur la façade de l’Abbaye de Bath (Angleterre).

Le professeur Baruk partait du principe que le sens de la justice est inhérent au genre humain et que donc, on pouvait, en fonction des réponses à son test, calculer la normalité d’un patient. Finalement, l’échelle comme instrument de référence est fidèle à la vision de Jacob dont Dieu mesure le degré de justice à l’aune de son comportement, lequel jusqu’à présent n’a pas été probant.

Et que dire de l’échelle d’une carte géographique ou d’un modèle réduit de voiture de collection ? Il est évident que ce paramètre est indispensable dans les sciences ou dans l’industrie. Quel en est le principe ? L’échelle d’une carte ou d’un modèle réduit indique la proportion de taille entre la représentation d’une chose et la chose représentée.

Ainsi, au bas d’un plan de ville ou d’une carte de région, on a une sorte d’échelle indiquant que, par exemple, 2 cm sur la carte représentent un km sur le terrain. Dans ce cas il s’agira d’une carte au 1/50.000ème. De même pour un modèle réduit de voiture, il sera indiqué en-dessous qu’elle est reproduite au 1/24ème, ce qui signifiera, si elle mesure 20 cm de longueur qu’en réalité, la voiture représentée mesure 4m80.

Sans échelle, que se passerait-il ? On ne pourrait représenter sur le papier ou dans le métal un terrain ou un véhicule. Serait-ce si grave que ça ? Probablement pas, d’autant qu’aujourd’hui l’informatique se substitue à certains procédés. Mais l’échelle nous permet d’imaginer le très grand ou le très petit et de se les approprier pour y travailler.

Serait-ce trop que de dire que l’échelle nous permet de figurer, de nous figurer le monde environnant, et de le rêver ? En se réveillant de son rêve, Jacob s’écrie : « En vérité, l’Eternel est en ce lieu et je ne le savais pas ! » C’est l’échelle immatérielle, mais pourtant bien concrète, de son rêve qui va lui permettre d’appréhender une réalité spirituelle. Le lien entre ce qui n’est habituellement qu’un outil et une forme de vie supérieure se vérifie dans ce rêve qu’a peut-être suscité l’inconfort de sa couche faite des pierres de l’endroit.

Il se trouve que Jacob va ériger en monument cet amoncellement minéral et lui donner un nom : Beth-El, la maison de Dieu. – Ce n’est sans doute pas pour rien que, beaucoup plus tard, la Torah qualifiera le travail de Betsalel et de ses compagnons s’attelant à la construction du Tabernacle de omanouth, art, et déclarera que Dieu leur avait insufflé hokhma, bina, da’at, c’est-à-dire sagesse, intelligence et connaissance.

On voit que l’échelle de Jacob est loin de n’être que l’outil habituel des constructeurs de bâtiments ou des bricoleurs du dimanche. Elle représente le symbole des degrés que nous reconnaissons dans notre vie sociale et spirituelle et que nous nous efforçons de gravir sur le chemin du progrès.