Comme chacun sait, tout se vend et tout s’achète. Il existe plusieurs sites pour ce faire. L’un des plus connus (ce n’est pas de la réclame!) est «leboncoin.fr». Vous pouvez y vendre une maison, une voiture, des meubles, des livres, de l’électroménager, etc. L’inventaire à la Prévert est infini ; peut-être pourrait-on même y trouver le fameux raton-laveur !

Or, il y a quelques jours, grande fut ma surprise de trouver sur Facebook une annonce pour le moins inhabituelle, même par rapport à l’éclectisme auquel nous habituent ce genre de sites. A vous de juger :

Annonces Vêtements Occasion Paris
Accueil > Paris > Vêtements > Châles de prière + pochettes + téfilines
Contacter Elisa
Elisa – Mise en ligne le 8 juin à 11:54. Type : Homme

Description : objets essentiels du culte juif :
– 2 châles de prière de 2m/1,50m : 1 blanc qui a été utilisé une seule fois et 1 blanc rayé bleu neuf.
– 2 pochettes en velours : 1 bleue et 1 bordeaux.
+ 2 tefilines neufs.
Vendus ensemble ou à l’unité.

Je n’invente rien ! L’idée même de mettre en vente sur Facebook via «leboncoin.fr» des objets de culte personnels me paraissait déjà incroyable. Mais les détails le sont encore davantage !

Un des deux taleth n’a donc été « utilisé » qu’une fois (était-ce pour une bar-mitsva ?). Quant au second et aux tefilines, c’est encore mieux ; ils sont neufs !

Quelle affaire à réaliser ! Bonnes gens, précipitez-vous ! Une occasion pareille ne se reproduira peut-être pas de sitôt. En négociant tant soit peu, vous pouvez peut-être acquérir ce kit à moitié prix. En temps de crise, ce n’est pas négligeable ! Juste une question : les 2 tefilines correspondent-ils à deux paires ou bien ce ne sont qu’un seul et même lot ? A voir, à débattre…

Bien sûr, ce fait divers renvoie instantanément aux nombreuses blagues sur la bar-mitsva qu’il serait un peu long de résumer ici. Contentons-nous de ces deux raccourcis : « La bar-mitsva aujourd’hui, c’est trop de bar (la réception) et pas assez de mitsva » ; ou bien encore ce constat affligé d’un président de communauté découvrant qu’un ancien bar-mitsva n’avait jamais ouvert le livre qui lui avait été offert à cette occasion, et lui disant : « Dommage que je ne t’aie pas offert un parapluie ; au moins j’aurais été sûr que tu l’ouvrirais ! ».

Sérieusement, comment faut-il analyser l’attitude de certains de nos coreligionnaires par rapport à leurs pratiques religieuses ? Ne s’agirait-il que de placébos dont ils espèrent naïvement qu’ils produiront les mêmes effets que s’ils les accomplissaient bekhavana, avec intention/ferveur ? Auquel cas, ils seraient en pleine superstition.

Les objets du culte ne sont pas des parures éphémères revêtues pour la photo qui trônera sur le téléviseur (tiens, je m’aperçois que ça n’est plus possible avec les écrans plats) ou la commode.

Ce sont, ce doivent être les supports d’actes répétés quotidiennement et qui sculptent la conscience spirituelle de celui (celle, soyons libéraux) qui s’y soumet volontairement. Lorsque notre tradition parle de קבלת עול מצוות (kabalath ol mitsvoth), l’acceptation du joug des mitsvoth – les commandements –, elle veut nous signifier par-là que tout ce qui a trait à la pratique religieuse ne saurait se réduire à des mimiques, des simagrées, des comportements infantiles.

Le judaïsme a très tôt entendu se démarquer des religions antiques qui s’appuyaient précisément sur ce que nous considérons aujourd’hui comme des dérives, des détournements d’une démarche authentique et responsable de l’homme vis-à-vis du Créateur de l’univers.

Il a toujours refusé que quiconque se dessaisisse de sa qualité d’être responsable et lucide. Tout le contraire justement de certains comportements inconsistants et, encore une fois, terriblement naïfs et superficiels.

Lorsque j’étais en charge d’une communauté, j’avais coutume d’insister, pour chaque acte que j’accompagnais, sur le caractère fondateur de celui-ci. Ainsi, au moment d’une circoncision ou d’une nomination religieuse, je mettais l’accent auprès des jeunes parents sur le fait que ces actes n’étaient que les premiers de toute une vie juive, et qu’ils n’avaient pas le pouvoir magique de faire du nourrisson à qui on les administrait un Juif ou une Juive ad vitam æternam.

De même au moment de la bar/bath-mitsva. Mais là, je m’adressais à la fois aux jeunes et à leurs parents. Beaucoup d’entre eux, bien des années plus tard, me rappellent l’histoire, que je leur avais racontée, des petites souris d’une synagogue dont le rabbin, désespéré de ne pouvoir les chasser du saint lieu, avait fini par les rassembler et leur faire célébrer leur bath-mitsva. Il ne les avait plus jamais revues !

Auprès des futurs mariés aussi, je mettais en avant le fait qu’une célébration religieuse du mariage dans un pays laïque (donc facultative) représentait un engagement essentiel et n’était pas simplement l’occasion d’une fête avec la famille et les amis. La cérémonie, leur disais-je (et continue de leur dire), est la première page d’un gros livre où s’inscriront les événements religieux de leur couple.

Il n’est jusqu’aux inhumations où j’ai à cœur, même si la famille du défunt(e) me précise qu’il n’était ni pratiquant ni même croyant, de donner un sens aux prières que je prononce en les traduisant en français et en les accompagnant, lors de l’éloge funèbre, d’un enseignement traditionnel. Nombre d’endeuillés sont ainsi revenus vers le judaïsme qu’ils avaient déserté pour de multiples raisons (dont la Shoah).

Alors, quid de la petite annonce du « bon coin » ? J’espère que si, par hasard, ces lignes arrivent aux yeux ou aux oreilles d’Elisa (la vendeuse), elle renoncera à sa vente. J’espère aussi qu’elles parleront à quelques-uns de mes nombreux lecteurs de cette Lettre hebdomadaire, de mon site officiel (http://rabbin-daniel-farhi.com), de Facebook et, last but not least, du « Times of Israel » (édition française).

J’ose espérer que certains iront retirer leur taleth de la naphtaline de leurs placards, dérouler les téfilines à usage unique, histoire de leur faire prendre l’air et, qui sait, de décider de les mettre à nouveau, renouant ainsi avec un acte accompli jadis et qu’ils voudraient transmettre à leurs enfants…