« Leat leat »

Cela doit être les deux premiers mots d’affilée que j’ai su prononcer en hébreu. Deux mots qui donnent l’impression de savoir parler. Comme quand, en mère fière, on souligne avec insistance que notre tout petit enchaîne deux mots d’affilée.

A chaque tentative de découragement, d’abandon, les Israeliens répondent invariablement par ces deux petits mots si puissants. Avec gentillesse mais sans aucune complaisance, ils se pansent leurs plaies à coups de « Leat leat ». Rendre ses armes devant l’échec ne fait pas partie de la culture du pays.

« Leat leat », c’est la douce répétition d’un mot si simple et si basique. Un mot minuscule à côté duquel on peut vite passer si on avale une seule de ses syllabes. Mais c’est en fait une expression puissante. Une philosophie de vie. Le maître mot d’une société toute entière.

« Leat leat »…. petit à petit…c’est cette parole d’encouragement permanente à tous les stades de notre vie en Israël. Elle n’est pas seulement destinée aux nouveaux immigrants. Cette parole se pose comme un appel bienveillant, une petite musique qui prône le courage et la persévérance. Un hymne à la patience pour une société qui sait qu’elle en manque cruellement.

Je tends l’oreille et la guette avec amusement, à chaque détour d’une conversation. Les vieux, les jeunes. Les mamans, les enfants, les papis. Tous le disent. C’est même le premier conseil qu’ils donnent quand on les consulte.

Lorsqu’on n’arrive pas à trouver du travail, un logement, sa voie, on vous dira « leat leat ».

C’est une forme de pensée positive très juive qui ne s’avoue jamais à terre. Jamais vaincue. Et qui démontre un amour immense de la vie.

A chaque plainte, à chaque regret de ne pas mieux faire, vous entendrez invariablement « leat leat ».

J’aimerais être une petite souris et me cacher sous les grandes tables de réunion de ces prestigieuses sociétés du High tech. Et entendre ces commerciaux déplorer leurs mauvaises performances commerciales en Europe. Et recueillir la réponse de leur manager « leat leat ».

Et cette femme religieuse, malheureuse dans son couple, quelques mois après son union qui demande conseil à la femme du rabin, « leat leat ».

Et cette Américaine, venue de Boston, jetée dans une banlieue de Tel Aviv qui se pince les lèvres pour ne pas pleurer quand on lui demande si elle est heureuse, « leat leat ».

Et ce petit garçon, les jambes couvertes de bleus, qui désespère de ne pas maîtriser son nouveau vélo. Sa maman avance avec sa sagesse et prononce de sa voix douce et rassurante « leat leat ». Il sèche immédiatement ses larmes car il est déjà habitué à ce mode d’emploi en guise d’éducation.

Ici, à la place de « Liberté, Égalité, Fraternité », on devrait écrire sur les frontons de toutes les mairies « leat leat ».

Qui revient finalement à cette parole prophétique « hakol hiyé beseder » tout va bien se passer. Une parole maternante qui oblige à pousser les limites et à se dire que l’impossible n’est pas israélien.

C’est le paradoxe d’un état qui s’est construit avec tant d’énergie et de dynamisme et qui prône une entrée en matière sans brutalité et avec patience.

Comme quand on rentre dans un bain d’eau gelé. Y aller progressivement… Sans zèle. Sans avoir la grosse tête. Avec humilité et détermination.

« Leat leat », c’est une marque de confiance. Un encouragement sans faille. Une foi en l’avenir. Une capacité immense à se projeter dans le long terme.

« Leat leat », c’est cette croyance en l’autre, en l’arrivant, en sa capacité à se transformer au fil du temps, à se réinventer, tout en lui murmurant de rester lui même. Sans tout abandonner d’un grand coup. « Leat leat », tu te sentiras à la maison. Mais c’est un processus et tu n’en es qu’au début. Rien ne presse, la route en elle même est si belle.

Dans ce « leat leat », je perçois quelque chose de l’âme d’Israël. Un entrain mêlé à de la nonchalance. Une douceur empreinte d’énergie.

Le monde ne s’est pas fait en un jour, mais en six… alors « leat leat ».