Ce 29 juillet 2015 est une date importante pour l’ensemble des chrétiens ukrainiens, mais aussi, comme par ricochet, pour les Juifs, les Tziganes, les Gagaouzes, d’une certaine façon les populations slaves, polonaises, russyns, roumaines et hongroises issues de l’ex-empire austro-hongrois.

L’archevêque majeur André Sheptytsky est né à Prylbychi, petite bourgade ukraino-polonaise, ce 29 juillet 1865 – 6 Av 5625/ו׳ דאב תרכ״ה. Il appartenait à une vieille famille de la noblesse ukrainienne qui, en raison des péripéties de l’histoire,  appartenait à la noblesse catholique romaine de Pologne, en cette fin du 19ème siècle,.

Selon la tradition ukrainienne, le « Métropolite Andrii Sheptytskyi / Слуга Б. митр. Андрей-ий Шептицький de L’viv-L’vov-Львiв = Льов-Lwow-Lemberg \ לביב-לעמבערג fut à la tête de l’Eglise gréco-catholique ukrainienne. Il  est décédé le 1er Novembre [cal. grégorien] = 19 octobre [cal. julien], 1944 – 15 ‘Hechvan, 5705 – ט »ו דחשון תש »ה. Après des études de droit, il décide, malgré la vive opposition de son père, de retourner au rite byzantin oriental catholique, proche de la tradition orthodoxe dans ses fondements mais en communion avec l’Eglise romaine.

Sa famille est réputée dans l’histoire tumultueuse d’une Ukraine tourmentée par ses attaches culturelles et religieuses et a compté plusieurs mtropolites de Kiev.

Le jeune Roman qui prit le nom d’André (le nom du premier disciple appelé par Jésus sur le lac de Galilée) était décidé à corriger les égarements culturels, de revigorer l’existence du monachisme de la tradition byzantine slave en Ukraine. Il relança les monastères basiliens studites, révisa et publia tous les textes liturgiques communs aux traditions ukrainiennes orientales et celles de l’orthodoxie slave et russe. Il fut nommé évêque dès 1899 (Stanyslaviv). L’année suivante, il était nommé archevêque majeur de la métropole de L’viv.

En 1900, cette ville était cosmopolite, avec des habitants de toutes les langues slaves, l’allemand, le hongrois, le roumain et le polonais mais aussi l’hébreu et le yiddish, un peu de français, du romani tsigane, du turc gagaouze. Une partie de l’Ukraine occidentale faisait partie de l’empire austro-hongrois de langue majoritairement allemande, mais la plus grande partie du pays était, depuis 1789, rattaché à l’empire tsariste russe.

Cette date du 29 juillet prend une dimension particulière : les Eglises byzantines slaves, donc les orthodoxes mais aussi les gréco-catholiques ukrainiens dont le Métropolite Andrii Sheptytsky fut le responsable de 1900 à 1944, c’est-à-dire dans des situations de grandes tragédies locales, nationales et internationales sont nées du baptême de saint Vladimir le Grand (Volodymyr/Володимир en ukrainien, de Valdemar en vieux norrois scandinave car il appartenait à la tribu viking des Rus venus du Rusland proche de la Suède actuelle). On vient tout juste de commémorer le 1000ème anniversaire de la date de sa mort..

Homme profondément païen, violent, despotique sanguinaire, il décida de se convertir au christianisme en 988. Il avait convoqué les représentants des communautés latines, byzantines, juives (Khazars) et musulmanes pour évaluer à quelle « religion » il convenait d’adhérer. Sa préférence se porta vers le byzantinisme de Constantinople en raison de la beauté des liturgies et de leur solennité. Cela peut sembler un peu politique et stratégique…

Quelle était donc la situation du Métropolite André ? Un Polonais d’origine ukrainienne dans l’Empire austro-hongrois, puis citoyen d’un Etat polonais issu de la première guerre mondiale, sous régime ukrainien auto-gouverné  pendant une courte période d’indépendance.

En dépit de son jeune âge, il fut rapidement placé à la tête de son Eglise qui, au gré de mouvances frontalières récurrents, comprenait une partie de la Pologne, toute l’Ukraine, la Russie, la Biélorussie, la Roumanie et les diasporas connexes. Il fut capturé et mis en prison sous le régime tsariste (1914 -1917), dût faire face à la guerre civile ukrainienne (1919), puis au cours de la période soviétique bolchevique, la première occupation allemande, le régime communiste de Moscou, l’invasion nazie pendant la deuxième guerre mondiale… en concomitance avec le régime soviétique. Il faut prendre son souffle pour saisir les dédales souvent incohérents d’un tel labyrinthe humain, pas trop humain en la circonstance.

Pendant la révolution russe, il accueillit dans son monastère de Lviv son ancien geôlier, l’archevêque Eulogyi de Cholm et son collaborateur l’archevêque Vladimir nommés par le patriarche orthodoxe de Moscou Tikhon – assassiné en 1927-  pour prendre spirituellement en charge les communautés orthodoxes russes de la diaspora occidentale.

Alors que le futur Métropolite Euloge et son auxiliaire n’étaient pas sûrs d’être accueillis par leur ancien prisonnier (son secrétaire essayait de les mettre à la porte), ils étaient effrayés et insistaient lorsque le métropolite sortit à leur rencontre, et, ouvrant largement les bras, les invita avec chaleur à entrer et à se sentir à la maison ! Stupéfaits, ils le suivirent et le Métropolite Euloge consacre 13 pages dans ses mémoires sur les instants rares et privilégiés qu’il passa avec le hiérarque Andrii, faisant l’éloge de son travail liturgique qui permettait un rapprochement entre les deux poumons orientaux de l’Eglise en Ukraine.

André Sheptytskyi leur obtînt les laissez-passer pour la France. D’une certaine façon, l’Institut de théologie (russe) Saint Serge a pu voir le jour grâce à la venue du légat Euloge orthodoxe en Europe occidentale et l’intervention du primat de l’Eglise grecque ukrainienne. Cette dimension est peu présente dans une situation actuelle quelque peu embrouillée sinon embarrassante.

Le Métropolite André organisa très tôt un pèlerinage en la Terre Sainte. Il était un homme de grande culture, parlait de nombreuses langues. Il lisait couramment l’hébreu et s’adressait directement en yiddish aux membres des communautés juives dans les villes qu’il visitait fréquemment. 

Vers la fin du 19ème siècle, les conditions de vie étaient très dures en Ukraine, beaucoup de travailleurs ukrainiens (mais aussi siciliens à titre comparatif!) prirent l’habitude de faire deux saisons de récoltes, l’une dans l’hémisphère Nord, donc en Ukraine-même puis dans l’hémisphère Sud, en particulier en Argentine. D’autres tentaient de gagner quelqu’argent au Canada, dans les vastes province de l’Ouest. C’est ainsi que le Métropolite André Sheptytsky eut d’emblée le souci pastoral d’organiser cette vaste diaspora migratoire aux Amériques et en Europe occidentale et centrale.

Dès le début de son ministère, il avait reçu du Pape de Rome des droits spéciaux qui furent plus tard confirmés par le pape Pie XII en vue de résoudre de sa propre situation alors qu’une confusion, inimaginable pour la plupart des Occidentaux, régnait sur tout le territoire d’une Ukraine aux contours indéterminés pendant la Seconde Guerre mondiale.

A cette époque, il dirigea, depuis son fauteuil roulant, le synode permanent de l’Eglise gréco-ukrainienne catholique, secondé par son frère, moine basilien et higoumène (recteur) des monastères sous sa juridiction.

C’est ainsi qu’il adressa « des messages et lettres pastorales » à l’intention du clergé et des fidèles. Toutes été lues dans les églises des diocèses ukrainiens. Dans ses « труди – [« Travaux »] », il a combattu tous les conflits qui ont affecté la société ukrainienne entre le bref temps de l’indépendance au moment de la révolution bolchévique et la période soviétique.

Combats  spirituels, résistance morale, éthique, obligation de constamment faire face à l’oppression et au mensonge entre individus et diverses composantes nationales d’un pays « indéfini ». Cette contrée ou « kordon/Кордон » dessinait une limite frontalière en forme de cordon ombilical où russéités « petite », « grande » et « blanche » n’arrivent toujours pas à se conjuguer ou se laissent avilir par des ingérences extérieures, exogènes, trop lointaines, trop souvent occidentales.

Le Métropolite André a su affronter avec ténacité les valeurs bio-éthiques (avortements quasi épidémiques dans un socius en grande paupérisation, puis soumis aux lois soviétiques), la protestation contre les meurtres en masse perpétrés au moyen de la famine planifiée par le Comité Central de Moscou, extermination vécue, décrite par le Dr. Raphaël Lemkin qui créa le terme « génocide ». L’expert en droit juif polonais utilisa ce mot pour tenter de préciser l’inhumaine réalité de l’assassinat programmé des Juifs, des Tziganes, des Ukrainiens (et de nombreux autres peuples vivant sur le territoire de l’Ukraine), des Arméniens et des Assyriens (donc des Grecs du Pont-Euxin). 

En 1942, le Métropolite Andrii Sheptytsky écrivit sa célèbre lettre pastorale « не убий – [Tu ne tueras pas/ לא תרצח »] dans laquelle il rappelait les principes inaltérables du respect dû à toute vie humaine, condamnant la tentation de céder à l’occupant nazi (allemand) ou communiste athée (captation soviétique).

Nous savons aujourd’hui que le Métropolite Andrii a officiellement protesté auprès d’Himmler et d’Hitler contre la déportation et l’extermination des Juifs. Cette attitude reste unique dans l’attitude des responsables des Eglises se réclamant du chiristianisme.

Le Métropolite André parlait couramment un grand nombre de langues et son rayonnement dépassait de loin le territoire de l’Ukraine et de la première Rus’ de Kiev dont le baptême est précisément commémoré le 28 juillet de chaque année selon la tradition byzantine slave. Il écrivait en ukrainien, redonnant à cette langue habituellement moquée comme une sorte de jargon de terroir, une fraîcheur littéraire et une vraie densité liturgique. L’Orient byzantin slave, surtout orthodoxe mais aussi latin et polonais, rabaisse souvent cette langue où tout rappelle, de manière dynamisme, la mémoire vivante du slave commun et est si proche du slavon de l’Eglise russe.

Le Métropolite a dû, par ailleurs, faire face à l’hostilité ouverte et persistante des plus hauts responsables de l’Eglise polonaise latine – en particulier le cardinal Wiszinsky de Varsovie. Cette hostilité s’est encore manifestée, en Pologne même, après que le Pape François ait proclamé le métropolite « Vénérable » le 16 juillet 2015, première étape vers sa canonisation. 

Dans un contexte aussi conflictuel, il reste difficile, pour des occidentaux trop lointains, de comprendre comment le métropolite a pu, avec foi et persévérance, lutter contre des noeuds gordiens tissés de haines, d’exclusions, de délations et de volontés morbides qui se sont déchaînées sur une terre de contrastes.

Face à tant d’hostilité, il est remarquable qu’il ait su maintenir le cap de son Eglise sans fléchir. C’est cela dont les archives témoignent aujourd’hui et cela ne fait que commencer. André Sheptytsky est rarement mentionné par ceux qui s’aventurent à l’aveuglette vers les territoires de ce « cordon » qui s’avance de la Transnistrie et la Bessarabie sur la Biélorussie/Belarus et les Marches de Lituanie polonaise et juive et alémanisée.

Il était un homme de connaissance, un théologien, « un homme au-delà de toutes les normes », comme le disait le Professeur Gutman (spécialiste de la Shoah, ancien directeur de Yad Vashem) dans une réunion, la seule qui ait jamais eu lieu en Israël à ce jour et à laquelle j’ai participé voici quelques années à Jérusalem. Il y avait quelques personnes de bonne volonté, un survivant et un spécialiste de sa biographie exceptionnelle (le Professeur Redlich de l’Université de Beer-Sheva).

Son frère Klementy a été canonisé par l’Église catholique romaine et reconnu comme « Justes parmi les Nations » par l’Institut israélien de Yad Vashem. La cause de la reconnaissance de l’attitude unique du Métropolite a été ouverte dans l’Église romaine, le 5 Décembre, 1958.

Son dossier a été récusé par toutes les parties pendant des années, bien que ses actions remarquables aient été largement connues depuis longtemps. Sa personnalité forçait le respect : quand il mourut, le 1er Novembre, 1944, Staline n’osa pas le toucher et il attendit la fin des 40 jours de deuil pour se saisir du clergé gréco-ukrainien, les déporter ou les assassiner, tentant d’effacer sa mémoire et celle de milliers de croyants. 

Pendant des années, j’ai été en contact avec les personnes en charge de sa reconnaissance. André Sheptytsky était considéré par son troupeau et de nombreux membres de diverses communautés, comme « le Moïse national (de l’Ukraine) – рідним Мойсеєм ».

Au cours de périodes particulièrement hideuses, il est devenu un témoin véritable et unique du trajet auquel un homme de foi peut être confronté dans une société aussi fragmentée, parfois disloquée. Le Métropolite Andrii connaissait bien son peuple et ses tentations, faites d’inerties et de complexes politiques, stratégiques.

Dès 1918, il suggérait des solutions en vue d’un rapprochement consensuel entre la tradition byzantine orthodoxe et celle unie à Rome. Au fond, comme le pensait le philosophe russe Vladimir Soloviev, l’Ukraine – en temps qu’héritière de la Rus’ de Kiev étendue plus tard à celle de Moscou – est devenue chrétienne pendant la période pré-schismatique d’avant 1054 (rupture officielle entre Rome et Constantinople).

La personnalité du Métropolite peut inciter à cette ouverture sur le très long-terme. Son charisme prophétique, au-delà des brisures théologiques intra-ecclésiales, a besoin de temps, de la longueur de siècles, peut-être cent à cent-cinquante ans pour couvrir la mêlée d’irrationalité qui prévaut pour le moment et, sans doute, pour de nombreuses décennies.

Dénigré par beaucoup pour qui l’Ukraine reste un conglomérat composite et « balaganesque » (de l’hébreu « balagan/בלגאן = Balkans), ses actions sociales et ses réflexions paraîtraient volontiers rétrogrades et difficile à « utiliser » alors que cinq patriarcats, toutes sortes de juridictions, des communautés juives multiples, musulmanes et autres cohabitent dans le désordre, préférant l’invective quotidienne  et la compétition spirituelle. Il faudra patienter.

Cela trace un trait d’union souvent invisible entre l’Ukraine où vécurent de nombreuses communautés juives et le développement de la société israélienne. Tout d’abord, le Métropolite a eu des intuitions fortes sur l’existence du peuple juif, son rôle dans l’histoire de la rédemption. Cela reste en friche pour de nombreux juifs et les chrétiens d’Occident dans la mesure où les Eglises d’Ukraine sont peu connues des Occidentaux qu’ils soient chrétiens majoritairement latins ou protestants.

Il y a des évidences relationnelles entre l’identité slave méprisée des ukrainiens et les membres rescapés d’un hassidisme vivace, souvent fécond dans une spiritualité proche de l’hésychasme bessarabien.  Ces deux communautés aux dimensions de l’Orthodoxie et de l’Orient byzantin.

D’autant que la majorité des juifs venus en Israël proviennent de terres ukrainisées. Ceci explique l’importance d’André Sheptytsky, un homme rare dont les vues prophétiques restent pertinentes sur l’existence du peuple juif dans la région.

Les travaux du Métropolite sur la dignité humaine et l’éthique des croyants, le devoir d’agir avec un sens profond du droit moral, économique restent valides de nos jours, même si les représentants ukrainiens auraient tendance à ne pas trop les citer pour éviter les affrontements directs avec d’autres juridictions confessionnelles.

Il savait, sans aucun doute, ce qu’impliquait l’essence de la foi propre à l’être chrétien. A ce niveau, les écrits qu’il a adressé au cours du Synode permanent durant la deuxième guerre, conduisent à considérer ce qu’il entendait par « salut » et « rédemption », alliant, sur une terre de convergence une foi en la résurrection qui ne peut se réduire à un territoire, voire une langue mais est pourtant composée de tous les éléments reçus de diverses traditions.

On retrouve en Ukraine un contact irréductible entre le « Moussar/מוסר » ou la vie éthique des Juifs lituaniens et un hassidisme en forme de mémoire d’avenir délocalisé. Tout cela se situe dans un panorama paysan slave imprégné d’un vieux fond païen, hésitant entre bonté-salut et le mal-malaise dénué d’espérance.

Comme si, en Ukraine, l’incarnation juive se frottait, depuis la plus haute Antiquité, au nihilisme idolâtre converti à une réalité de la résurrection que nul ne peut s’approprier et qui est universel. Les Ecrits du Métropolite prennent un relief saisissant dans notre contexte poly-linguistique et multi-culturel israélien fait d’altérités à la fois ennemies et convergentes (ashkénazes et séfarades, orientaux) comme le demeure l’identité plurielle et singulière de l’Ukraine.

Nous pensons parfois que nous sommes ouverts d’esprit et « universels », alors que la peur s’accroche trop souvent à la routine historique. Le Métropolite Sheptytsky respectait les âmes et il a protégé de nombreux peuples, en particulier les Juifs, dans des temps de réelle apostasie dont nous sommes, tous, les héritiers et qu’il nous faut « réparer » avec conscience.

À ce stade, il reste à lutter contre les démons de l’ombre qui s’attachent à déchirer l’unité des êtres humains. Cela peut passer par un temps d’opacité ou la cécité. 

Voici 150 ans naissait un homme dont l’appel a consisté à passer la frontière qui relie le monde du dessous et le monde d’en-haut par le témoignage silencieux mais actif de sa foi authentique. 

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La reconnaissance progressive du Métropolite Sheptytsky doit beaucoup aux nombreux témoins, notamment Kurt Lewin (décédé en 2014), le fils du Grand-Rabbin de L’viv-L’vov-Lemberg qui fut sauvé par le métropolite, héros de la guerre d’Indépendance israélienne qui sans relâche témoigna en sa faveur tant au Vatican qu’à Yad VaShem. J’ai souvent assisté Mgr. Michael Hrynchyshyn, de mémoire bénie, qui assura les recherches en vue de sa canonisation depuis 1958.