Depuis que la campagne électorale a commencé, depuis que Benny Gantz s’est officiellement jeté dans la bataille, les médias n’avaient d’yeux que pour lui, l’homme qui vient déraciner Bibi. Une stratégie de communication, ou plutôt de non-communication, habile, une alliance avec Yaïr Lapid et Moshé Ya’alon, des gages aux laïcs tout en maintenant une image virile, bref, l’affaire était entendue, quelqu’un avait fini par trouver la formule pour déboulonner Netanyahou.

Les sondages se montraient flatteurs, donnaient une confortable avance à Gantz sur le Likoud, même si, dans les faits, peu de sondages lui permettaient de former une coalition. Rappelons d’ailleurs que d’après ces mêmes sondages, au mieux, Netanyahou ne pouvait lui aussi compter que sur une majorité très étriquée, tout juste les 61 mandats nécessaires.

Et voilà que surgit celui que les médias n’attendaient pas. Il ne s’agit pas de Naftali Benett ni d’Avi Gabbay, mais de Feiglin, l’éternel trouble-fête de l’entre-soi politique israélien. Moshé Zalman Feiglin, l’homme qui s’est fait un nom dans les années 90 en dirigeant les manifestations de protestation contre les Accords d’Oslo, membre du Likoud jusqu’en 2015, et qui a depuis créé son propre parti politique « Zehout » (« identité »), et l’a fait fusionner le mois dernier avec le mouvement « Am Shalem » du Rav Amsellem, rabbin séfarade francophone, ancien du parti Shass et tenant d’un judaïsme ouvert et modéré.

Cela faisait plusieurs semaines que certains sondages lui donnaient 4, 5 voire 7 mandats pour certains, mais les médias mainstream restaient muets face au phénomène. Or, cette semaine, plusieurs sondages commandés par ces mêmes médias mainstream confirment la tendance : Feiglin passe le pourcentage minimum, et pourrait bouleverser la carte politique, car les enquêtes montrent les unes après les autres que Feiglin vampirise des voix dans tous les partis.

Sa ligne très libérale, disons même carrément libertarienne, séduit jusque dans les habituels votants du parti Meretz, chez qui il a même été chercher sa propre directrice de campagne. Son combat farouche pour la légalisation du cannabis a poussé le parti « Alei Yarok » à renoncer à se présenter, et ses électeurs habituels se retournent massivement vers Zehout.

Son opposition frontale aux lois de coercition religieuse séduit les laïcs. Sa ligne droitière intransigeante, couplée à une image d’homme intègre, attire également dans les partis de droite. Enfin, son positionnement économique ultra-libéral, inquiète, mais séduit également. Fait unique dans l’histoire du pays, Feiglin a publié un programme politique détaillé, sourcé, chiffré sous forme d’un livre de 344 pages, et le livre est depuis presque 6 semaines un best seller en tête des ventes dans les principales chaînes de librairies du pays.

Concrètement, Feiglin a déjà gagné son premier pari, celui d’être la surprise des élections. Car qu’il fasse le score minimum et qu’il ne récolte que 4 mandats, ou qu’il confirme la tendance et obtienne entre 6 et 10, il s’impose comme un parti incontournable.

Et il est bien décidé à en jouer, il a en effet déclaré plusieurs fois n’être « dans la poche d’aucun bloc ». Manière habile de prévenir Netanyahou : « Tu faisais ce que tu voulais de moi au Likoud car tu manipulais les règles à ta guise, mais si tu veux une coalition, il faudra compter avec moi, et me donner des gages solides ». Il a annoncé cette semaine qu’il exigerait les ministères de l’Education et des Finances, pas moins.

En d’autres termes, un Feiglin à la Knesset a toutes les chances d’enterrer les rêves de Gantz de former une coalition (sauf s’il revient sur son engagement de ne pas former de coalition avec les partis arabes, et encore), d’autant que le succès de Zehout pourrait mécaniquement sceller le sort de partis comme Meretz, qui pourrait peiner à atteindre le pourcentage minimum. Et c’est un casse-tête insoluble pour Netanyahou : si Feiglin ne passe pas le pourcentage minimum, ce sont des milliers de voix dont le bloc de droite a besoin qui sont gaspillées. S’il passe, il sait qu’il a besoin de lui mais ne peut pas le contrôler.

Les sondages ont déjà montré hier une chute significative pour Gantz : Kah’ol Lavan resterait en tête d’un petit mandat, à 31 contre 30 au Likoud. 31, c’est déjà 7 mandats de moins que ce que lui donnaient les sondages de la semaine dernière.

Alors que Netanyahou respire un peu, une question reste tout de même en suspens : préférera-t-il une coalition de droite pure et dure, la plus à droite de l’histoire du pays, intégrant un Feiglin peu enclin au compromis sur ses fondamentaux, ou essaiera-t-il plutôt de créer un gouvernement d’union nationale avec Gantz ?

A ce stade, rien n’est certain, et il reste un mois avant le scrutin, mais ce qui est sûr, c’est qu’il ne ménage pas ses efforts pour apparaître comme le champion de la droite et dépeindre son adversaire comme celui de la gauche.