Le tribunal des tolérants

En entendant Jean Quatremer sur Radio J, interviewé par Frédéric Haziza (excellente interview), j’ai été profondément mal à l’aise. Ce n’est pas qu’un simple désaccord politique. Il ne s’agit pas uniquement d’un débat sur Israël, Gaza ou l’antisémitisme. Quelque chose de plus vaste. En lien avec l’époque actuelle que nous vivons.
Ce désagrément provient de la sensation qu’une portion du paysage médiatique et intellectuel français, qui se signalait autrefois par sa tolérance, son ouverture d’esprit et son humanisme, peut parfois se montrer sourde à toute voix divergente. Et ce, lorsqu’il s’agit des Juifs, d’Israël ou de l’antisémitisme.
C’est cela qui trouble.
Depuis longtemps, cette élite française s’est formée autour de principes fondamentaux : l’antiracisme, la protection des minorités, la liberté d’expression, et la lutte contre toutes les formes de haine. Elle voulait être l’héritière de l’affaire Dreyfus, de la Résistance et de l’universalisme républicain. Elle disait qu’elle soutenait les victimes et les persécutés.
Mais, depuis le 7 octobre 2023, une question dérange : cette tolérance est-elle encore la même lorsqu’il s’agit des Juifs ?
Parce que depuis cette date, beaucoup de choses ont changé. La compassion semble parfois devenue sélective. Les massacres du 7-Octobre ont été condamnés, bien sûr, mais souvent très vite suivis d’un “mais”. Très vite, la douleur juive a été replacée dans un débat politique. Très vite, Israël a été jugé, accusé, réduit à son gouvernement. Et très vite, ceux qui dénonçaient l’antisémitisme ont été suspectés d’exagérer, de manipuler, ou de défendre une cause politique.
C’est là que le problème commence.
On peut critiquer Israël. On peut critiquer le gouvernement Netanyahou. On peut défendre les Palestiniens. On peut être bouleversé par les souffrances à Gaza. Tout cela est légitime. Mais, ce qui ne l’est pas, c’est de transformer cette critique en soupçon permanent contre les Juifs. Ce qui ne l’est pas, c’est de demander aux Juifs de France de se justifier sans cesse. Ce qui ne l’est pas, c’est de considérer que toute parole inquiète sur l’antisémitisme serait automatiquement une parole suspecte.
C’est peut-être cela, le changement le plus inquiétant.
L’antisémitisme d’aujourd’hui ne se présente pas toujours avec les vieux mots de la haine. Il ne dit pas forcément : “Je hais les Juifs”. Il avance parfois avec des mots plus acceptables. Il parle de justice, d’anticolonialisme, de défense des opprimés. Mais, dans ce glissement, quelque chose se perd : le Juif réel disparaît. Sa peur n’est plus entendue. Son inquiétude devient gênante. Son attachement à Israël devient suspect. Sa parole est tolérée seulement si elle correspond à ce que l’on attend de lui.
Autrement dit, le Juif est accepté lorsqu’il confirme le récit dominant. Il devient problématique lorsqu’il le contredit.
Autrement dit, le Juif est accepté lorsqu’il confirme le récit dominant. Il devient problématique lorsqu’il le contredit.
C’est ce que cette entrevue révèle, au-delà de la personne de Jean Quatremer. On peut être d’accord ou en désaccord avec lui. On peut débattre de son style, de ses expressions, de ses luttes. Mais, la question fondamentale demeure : pourquoi condamner fermement l’antisémitisme suscite-t-il autant d’opposition dans certaines sphères ?
Pourquoi celui qui pointe du doigt l’antisémitisme est-il parfois soumis à plus de critiques que l’antisémitisme en soi ?
C’est là que l’intolérance apparaît. Elle ne vient plus seulement des extrêmes explicitement identifiés. Elle peut aussi venir de ceux qui se pensent irréprochables moralement. Ceux qui donnent des leçons d’humanisme. Ceux qui parlent au nom du Bien. Ceux qui prétendent défendre toutes les minorités, mais semblent mal à l’aise lorsque la minorité juive exprime sa peur.
Le plus grave, c’est cette solitude nouvelle ressentie par beaucoup de Juifs de France. Une solitude difficile à expliquer, mais très réelle. L’impression que leur inquiétude est mal reçue. Que leur douleur doit être nuancée. Que leur parole doit être contrôlée. Que leur émotion est toujours soupçonnée d’arrière-pensée politique.
Or une démocratie ne se juge pas seulement à sa capacité de défendre les causes populaires. Elle se juge aussi à sa capacité de protéger ceux qui deviennent inconfortables pour le récit dominant.
De nos jours, la dénonciation de l’antisémitisme ne devrait être l’apanage d’aucun groupe. Il ne devrait s’agir ni d’une perspective de droite, ni d’une perspective de gauche, ni d’une perspective israélienne. Cela devrait être une réaction républicaine fondamentale.
Mais, c’est exactement ce réflexe qui semble être en déclin.
La vraie tolérance n’est pas de défendre uniquement ceux qui pensent comme nous. La vraie tolérance, c’est d’accepter d’entendre une inquiétude qui dérange notre propre camp. C’est reconnaître que les Juifs peuvent avoir peur sans être accusés de manipuler. C’est admettre qu’Israël peut être critiqué sans que les Juifs deviennent collectivement suspects. C’est comprendre que l’antisémitisme peut changer de langage, de masque et de justification.
C’est peut-être cela le point central : l’antisémitisme n’a pas disparu. Il s’est déplacé. Il s’est modernisé. Il a parfois emprunté le vocabulaire de la morale pour redevenir acceptable dans certains espaces.
C’est cela qui rend l’époque si inquiétante.
Une partie de l’intelligentsia voulait être la conscience morale de la République. Mais face à l’antisémitisme contemporain, elle risque aujourd’hui d’en devenir l’angle mort.
Non pas parce qu’elle serait toujours antisémite consciemment. Ce serait trop simple. Mais parce qu’elle ne voit plus ce qu’elle refuse de voir. Parce qu’elle entend mal la peur juive. Parce qu’elle tolère la nuance pour beaucoup de causes, mais beaucoup moins lorsqu’il s’agit d’Israël ou des Juifs.
Lorsque la tolérance devient incapable d’écouter certaines douleurs, elle cesse d’être une tolérance, elle devient un tribunal.
