D’aujourd’hui à hier, mai 2016 – mai 1967

Le mois de mai 2016 nous amène des visites de dirigeants français l’un après l’autre. Le bal a été ouvert par la visite en Israël du ministre des Affaires Etrangères français, Jean-Marc Ayrault la semaine dernière et se poursuit cette semaine avec celui du Premier ministre français Manuel Valls.

Si la réception de Jean-Marc Ayrault fut assez froide, celle de Manuel Valls a été plus chaleureuse, le Premier ministre étant considéré comme un vrai ami d’Israël et de la communauté juive de France.

Le but de ces deux dirigeants français est identique, convaincre les dirigeants israéliens d’accepter l’initiative française de réunir une conférence internationale afin de proposer une solution au conflit israélo-palestinien.

Une nouvelle fois la France souhaite être le médiateur entre Israéliens, pays arabes et Palestiniens et retrouver ainsi son rôle passé dans la région, profitant du vide laissé par la diplomatie américaine.
Les dirigeants israéliens clament unanimement haut et fort leur opposition pour une telle initiative, préférant une négociation directe bilatérale entre Israéliens et Palestiniens.

Personnellement je considère que cette initiative française constitue un encouragement pour les Palestiniens de rester figer dans une attitude attentiste et de pérenniser leur situation de victime.

Ces deux visites sont concomitantes à la récente affaire du Mont du Temple et au vote par l’UNESCO approuvé par la France.
J’ouvre une parenthèse sur une réflexion personnelle concernant la récente affaire du Mont du Temple, le vote par l’UNESCO et le vote positif de la France à cette résolution.

Je m’attendais à une abstention de la France dans la ligne de nombreux autres pays européens.

Dans son rôle de protectrice des chrétiens d’orient, et des lieux saints de Jérusalem ce vote est totalement incompréhensif. L’acceptation de cette résolution revient à nier la présence pluri-millénaire de chrétiens à Jérusalem, berceau du Christ et du Christianisme, voire à nier l’existence même du Christ.

L’explication de ce vote ne peut s’envisager qu’au vu de la situation très particulière actuelle de la France :

• Il y a en France la plus grande communauté musulmane d’Europe.

• Les échéances électorales de 2017, tant présidentielle que législative font ressortir l’importance électorale du vote musulman.

• Plus d’un millier de musulmans français sont partis combattre dans les rangs de l’Etat islamique, avec le risque de revenir en Europe et de participer à des attentats aveugles, comme cela fut le cas à Paris et à Bruxelles.

• Ce pays traverse une crise économique et sociale évoluant depuis plusieurs années et qui ne semble pas s’améliorer de façon significative.

De nombreuses voix tant politiques que civiles se sont élevées pour dénoncer ce vote de la France à l’UNESCO, mais force est de constater que l’histoire reste un perpétuel recommencement et que décidément la politique du Quai d’Orsay reste invariablement fortement orientée sur un versant arabophile.

J’exprime mon désaccord avec les propos récents de Manuel Valls qui a consisté tout en désapprouvant cette résolution de tenter d’en minimiser la portée.

La seule façon de réparer cet impair serait de déposer une nouvelle résolution qui annulerait la précédente, la France aurait à faire valoir ses influences dans les pays arabes pour appuyer cette volte-face.

Il se dit que le Président Hollande serait favorable au dépôt d’une nouvelle résolution en novembre, mais le fera-t-il quelques mois avant les élections présidentielles, c’est une autre affaire.

Toute cette introduction afin de nous mener à un autre mois du mai, celui du 1967, à la veille de la guerre des Six Jours, il y presque 50 ans, plus précisément 49 ans afin de parler d’une autre période de divergence entre Israël et la France.

Bien que les époques soient différentes, de même que les situations régionales, certaines ressemblances peuvent être trouvées.
Les incidents de frontières entre Israël et ses voisins arabes, surtout la Syrie, se multiplient après la guerre de Suez et s’accélèrent autour de 1964 et 1965 jusqu’à la guerre des Six jours.

Des groupes terroristes « El Fatah » dont le but était de « libérer la Palestine » franchissent les frontières syriennes, jordaniennes et égyptiennes, endommagent les installations militaires, mais provoquent aussi des pertes en vies humaines. Les troupes d’El Fatah sont encouragées et aidées par la Syrie. Au point que la guerre fut sans doute évitée de peu en 1960 (1).

Depuis l’indépendance algérienne et le renouveau des relations franco-arabes, les pays arabes (et en particulier l’Egypte) se sont renforcés. Ces pays qui ont soutenu l’Algérie rebelle peuvent penser que la violence s’est montrée payante, l’Algérie est maintenant indépendante et la France courtise les pays arabes pour rétablir ses relations avec eux. Ils sont confortés dans l’idée d’user de la force à présent contre Israël.
Le prélude du conflit s’inscrit dans les incidents récents qui ont opposé Israéliens et Syriens entre le 7 avril et juin 1967. Le 15 mai, Damas s’adresse au Conseil de sécurité.

Georges Tomeil, représentant de la Syrie aux Nations unies, accuse Israël de préparer un nouveau Suez dans le cadre d’un large complot dirigé et financé par la CIA dont le but serait de renverser le régime de Damas. Le jour même, les troupes égyptiennes commencent à faire mouvement vers le Sinaï.

Il est probable que les incidents à la frontière israélo-syrienne ont été encouragés par Nasser. Toujours au prétexte que les forces israéliennes prévoiraient une attaque surprise contre la Syrie afin de provoquer la chute de son régime, le colonel Nasser demande le 18 mai, le retrait des Casques bleus déployés dans le Sinaï depuis 1957 pour séparer les adversaires. Conformément à des accords conclus après la guerre de Suez, les Israéliens avaient quitté leurs positions, qui étaient occupées depuis par les forces de l’ONU.

M. Thant, le secrétaire général de l’ONU, accède rapidement à la demande de Nasser, sans consulter ses collaborateurs, mais non sans exprimer dans son rapport, sa très grande inquiétude, et son espoir que de part et d’autre, on fera preuve de modération. Le départ des Casques bleus augmente la tension, laissant face à face, les armées égyptiennes et israélienne.

Le ministre des Affaires étrangères syrien remet une déclaration à chaque ambassadeur en poste à Damas, demandant à tous les pays de « reconsidérer l’existence même d’Israël ».

Dans cette déclaration, la Syrie réaffirme sa décision de s’opposer par la force, de concert avec l’Egypte, à toute tentative israélienne de rouvrir le golfe d’Akaba à ses navires et proclame son intention de faire obstacle aux tentatives « impérialistes » pour rétablir la force des Nations unies.
Le 22 mai, Nasser contrôle Charm-el-Cheikh, à la pointe du Sinaï et interdit l’accès du golfe d’Akaba à tout navire à destination d’Israël. Un blocus est instauré contre le port d’Eilat, seul débouché de l’Etat hébreu, sur la mer Rouge.

Le départ des troupes de l’ONU était la première étape du plan de Nasser. La deuxième étape fut la fermeture du détroit de Tiran aux navires israéliens et aux navires qui faisaient du commerce avec Israël. Les accords entre les pays arabes dans le but d’effacer l’Etat d’Israël de la carte du Moyen-Orient fondent la troisième.

La situation s’aggrave de jour en jour du fait de la mobilisation de tous les pays arabes, puis de celle d’Israël.

Le 23, les grandes puissances réagissent. L’URSS avalise l’action de l’Egypte au contraire des Etats-Unis qui déclarent illégal le coup de force nassérien. Le 24 mai, à Paris, le conseil des ministres propose une concertation des quatre grands pour la sauvegarde de la paix. Mais la situation se durcit le 1er juin. Tandis qu’à Tel-Aviv, Menahem Begin et le général Moshe Dayan entrent dans le gouvernement de Lévy Eshkol, le roi Hussein, pour sa part, place ses forces sous le commandement de Nasser. Israël est encerclé.

Ainsi toutes les clauses du cessez-le-feu établies en 1957 sont réduites à néant : la liberté de navigation dans le golfe d’Akaba n’est plus assurée, le port d’Eilat est soumis à un blocus et la force de sécurité des Nations unies, censée faire tampon entre les belligérants, s’est retirée alors même que les troupes de Nasser font mouvement en direction d’Israël. L’armée égyptienne peut s’assurer le contrôle de Charm-el-Cheikh. Nasser déclarant le 26 mai : « Charm-el-Cheikh signifie la confrontation avec Israël. Une fois ce pas franchi, nous devons être prêts à une guerre totale » (2).

Il ajoute le 30 mai, « les armées de l’Egypte, de la Jordanie, de la Syrie et du Liban se tiennent le long des frontières d’Israël. Derrière nous se trouvent les armées d’Irak, de l’Algérie, du Koweït, du Soudan et le peuple arabe tout entier» (3). Il ne reste plus au conflit qu’à éclater.

En 1956, les principales raisons de l’action israélienne avaient été le soutien et l’armement de Nasser par l’URSS, la fermeture du canal de Suez aux navires israéliens et à ceux commerçant avec Israël, et les actions terroristes des fédayins qui, encouragés par le gouvernement égyptien franchissaient les frontières de ce pays. En 1967, les raisons du conflit ne sont pas fondamentalement différentes, même si les actions terroristes proviennent plutôt de Syrie. Mais si en 1956, le conflit ne concernait qu’Israël et l’Egypte, en 1967 il englobe tous les pays arabes unis contre Israël. De ce point de vue, le conflit rappelle davantage la guerre de 1948.

Quelle ligne de conduite allait adopter dans ces circonstances la France de De Gaulle ?

Dans ce conflit, la France, désormais réconciliée avec le monde arabe, souhaite jouer le rôle d’un intermédiaire neutre et ne prendre position pour aucune des parties en présence. Elle plaide pour une résolution de la crise dans le cadre diplomatique.

S’associant aux procédures engagées dans le cadre des Nations unies, elle encourage aussi, parallèlement une diplomatie discrète. Ses représentants dans les pays intéressés déploient une grande activité pour persuader Arabes et Israéliens d’éviter le recours à la force et convaincre les grandes puissances de chercher sérieusement les moyens d’éviter un conflit aux conséquences imprévisibles. Sa première réaction est de suggérer par la voix du gouvernement, le 24 mai 1967, une concertation entre les quatre grandes puissances (USA, URSS, France et Grande-Bretagne) et de condamner par avance l’Etat qui, le premier, ouvrira les hostilités.

On connaît la déclaration du général de Gaulle à son conseil des ministres à la veille de la guerre des Six Jours selon laquelle l’Etat qui le premier emploierait les armes n’aurait ni l’approbation ni, à plus forte raison, l’appui de la France.

Cette position est très mal perçue en Israël où on a encore en mémoire le partenariat de 1956. Mais en fait la situation est très différente de 1956. La carte du monde a changé, la France a instauré la Ve République, et ni son point de vue, ni ses intérêts ne sont les mêmes. Depuis les accords d’Evian, l’allié Israël s’avère parfois encombrant vis-à-vis de dirigeants arabes à nouveau partenaires ou partenaires potentiels.

En Israël, où l’on continue à considérer la France comme une alliée, et plus encore, de manière pas toujours très rationnelle, comme une amie, « l’attitude de la France a provoqué une perplexité teintée d’inquiétude » comme le rapporte le quotidien Le Monde.

Puis la perplexité laisse place à la déception : « Très grande amertume devant la « neutralité » de la France », titre Le Figaro, avant de rapporter ce constat : « Le titre principal d’un grand journal du soir est le suivant : « De Gaulle nous a laissé tomber » et l’éditorial de Haaretz, le grand journal libéral du matin, n’est pas tendre pour la France éternelle. Malgré la discrétion officielle observée à Jérusalem, il semble que la « neutralité » de la France dans la crise actuelle du Proche-Orient ne soit pas appréciée à sa juste valeur. On considère ici aujourd’hui, à tort ou à raison, que la moindre action de « légitime défense » entraînera un embargo immédiat sur les envois d’armes ou de matériel. »

Assez rapidement, la France multiplie les rencontres amicales, notamment avec le roi Fayçal d’Arabie et le ministre syrien des Affaires étrangères, Makhos. De Gaulle rencontre aussi les Israéliens. L’une de ces rencontres qui implique le 24 mai, les Israéliens Aba Eban et Walter Eytan, est très connue pour la fameuse phrase de De Gaulle : « Surtout ne tirez pas les premiers ».

Il a été beaucoup écrit sur cette rencontre, je me bornerai donc à présenter ici quelques témoignages de première main, et d’abord celui de l’observateur privilégié de cette rencontre, l’ambassadeur d’Israël à Paris, Walter Eytan lui-même. «Le mardi 23 mai 1967 aux environs de minuit, raconte-t-il, un télégramme en provenance d’Israël m’annonce qu’Aba Eban, en route pour les Etats-Unis, va faire escale à Paris et qu’il veut voir De Gaulle dès son arrivée. Vers six heures du matin, j’ai appelé le directeur de cabinet de De Gaulle à l’Elysée pour lui dire qu’Eban arrivait et qu’il souhaitait vivement être reçu par De Gaulle. Prévenu, De Gaulle a écourté le conseil des ministres pour permettre cette rencontre.» (4).

Ainsi cet entretien fameux fut organisé à l’initiative des Israéliens et largement improvisé. « De Gaulle, poursuit Eytan avait l’habitude d’ouvrir ce genre de conversations en invitant son interlocuteur à s’exprimer, Eban s’est donc lancé dans son discours. Aba Eban se préparait pour ce type de rencontres avec beaucoup de sérieux au point d’apprendre par cœur ce qu’il voulait dire pour le restituer ensuite et c’est ce qu’il a fait, sans se soucier de ce que pouvait penser De Gaulle. Quand il eut fini, De Gaulle a, à son tour, prononcé son propre discours. Il n’y a pas eu du tout de conversation. Seulement deux monologues. Eban aurait dû répondre à ce que De Gaulle venait de lui dire mais il avait récité son discours et il n’en a rien fait. »

Eytan a-t-il une explication à ce dialogue manqué ? Pourquoi les deux hommes n’ont-ils pu lever leur incompréhension ? « De Gaulle, analyse Eytan, était convaincu que le gouvernement israélien souhaitait la guerre.
Eban se devait de lui répondre sur ce point. Mais il n’a rien compris à ce qui se passait. Cette conversation fut non seulement inutile mais un échec. Et la façon dont elle a été rapportée n’a pas contribué à arranger les choses. De Gaulle voulait éviter la guerre. Il a répété que la France ne serait pas du côté de l’agresseur. « Ne tirez pas les premiers » a-t-il dit. »

L’amiral Bloch est d’accord, lui aussi, pour juger que le rendez-vous fut manqué, « une très mauvaise rencontre » dit-il. Mais c’est à Eytan qu’il en impute l’échec. Il affirme qu’Eytan fut « le plus mauvais ambassadeur d’Israël en France. Il avait laissé croire à Eban que De Gaulle était un allié inconditionnel d’Israël, qu’il soutiendrait Israël en toutes circonstances. » (5)

Une autre personnalité française qui, malheureusement ne souhaite pas voir son identité dévoilée nous a confié que « la source de tout cela, l’embargo, la fameuse phrase de De Gaulle sur le peuple dominateur, c’est la conversation entre De Gaulle et Aba Eban. Cette conversation aurait été tout autre si Eban avait compris que l’approbation de De Gaulle ne lui était pas acquise par principe. Il se serait expliqué, il aurait tenté de convaincre. Ce fut une mauvaise conversation. »

Pour Alain de Boissieu, plus encore que la rencontre en elle-même qu’il qualifie quand même de « plus mauvais échange qui n’ait jamais eu lieu. Ce fut pire qu’un dialogue de sourds » (6), ce sont les décisions des dirigeants israéliens qui suivirent qui ont nui aux relations franco-israéliennes.

Toujours selon lui, Eban avait parfaitement compris ce que voulait le Général, lui ne voulait pas attaquer et souhaitait « se conformer au conseil du général De Gaulle : « ne soyez pas les agresseurs, sinon on vous le jettera à la figure pendant des années. S’ils commettent l’erreur de vous attaquer, vous riposterez avec cette qualité que je vous connais, vous avez une excellente armée, laissez faire votre armée. » De Boissieu explique la rupture par le refus israélien de se plier aux conseils gaulliens, « Le général de Gaulle était d’accord pour aider Israël à se défendre mais pas à attaquer. Mais Aba Eban a reçu des ordres différents. Après, les relations franco-israéliennes ont emprunté une voie très difficile. »

Au sortir de son rendez-vous, Eban n’a pas obtenu le soutien qu’il était venu chercher, mais pire encore, la politique française de soutien militaire à Israël va accuser un virage encore plus défavorable à son pays.

C’est à ce moment-là que Maurice Couve de Murville a demandé au ministre de la Défense, Pierre Messmer, qu’on n’envoie plus aucun équipement militaire à Israël sans autorisation du Quai d’Orsay.

Parallèlement, des hauts fonctionnaires du Quai ont appelé tous les fournisseurs français d’Israël et leur ont demandé d’arrêter tout de suite tous les envois qui ne seraient pas autorisés par la commission interministérielle contrôlant les ventes d’armement. La position de la France était claire.

Le 1er juin 1967, le Premier ministre israélien, Lévy Eshkol, fait une dernière tentative pour convaincre De Gaulle. « Nous avons entendu les conseils donnés par nos amis, et vous parmi eux, d’attendre, bien qu’il soit clair que le but des Arabes est de nous exterminer, lui écrit-il. Mais les conséquences de cette attente sont minces, tristes et décevantes. Une menace d’extermination plane sur Israël. Un tiers du peuple juif a été exterminé par les nazis et à présent se pose à nouveau la question de notre existence. »

Il termine en demandant à De Gaulle de se ranger aux côtés de son pays, « Monsieur le Président, je vous prie d’agir afin que la France fasse entendre sa voix, se mette de notre côté et prouve à nos amis et à nos ennemis qu’elle est l’amie et l’alliée d’Israël. » De Gaulle n’a même pas pris la peine de répondre à Eshkol.

L’attitude française est vécue en Israël comme une trahison, un véritable coup de poignard dans le dos qui provoque incompréhension, déception et amertume. L’embargo concernait en théorie les armes destinées au Proche-Orient ; en pratique il touchait exclusivement Israël, alors qu’aucun coup de feu n’avait encore été tiré.

La position officielle du général de Gaulle, privilégie la solution diplomatique et condamne l’ouverture des hostilités. Il propose la réunion des quatre grands, et proclame sa neutralité. La France décrète un embargo dont les effets ne concernent que le seul Etat hébreu. Après le cessez le feu, la France passe à ce qu’on pourrait nommer une neutralité active en accusant Israël d’avoir déclenché les hostilités.

Nous l’avons vu dans les comptes rendus de ses discussions avec Ben Gurion, à travers les différents témoignages et même dans ses Mémoires, De Gaulle est persuadé qu’Israël est déjà assez fort et que le jeune Etat souhaite étendre ses limites territoriales aux dépens des Arabes. Il ne démord pas de son idée et n’écoute ni les démentis, ni les appels d’Aba Eban et de Ben Gurion. De plus, il pensait que l’intérêt de la France était de se réconcilier avec le monde arabe, quitte à passer sur les engagements pris par la France en 1957. Enfin il est sans doute froissé qu’Israël n’ait pas écouté ses conseils et son avertissement de ne pas tirer les premiers.

Une partie importante de la population n’adhère pas à la politique officielle du gouvernement. Mais jusqu’à quel point en réalité ? Les sondages indiquent des nuances certaines et de toute façon ces réactions – mêmes vives – ne sont pas susceptibles de faire dévier De Gaulle de la nouvelle route choisie.

Laissons la conclusion, à cet observateur de premier plan que fut Messmer. A la question de savoir si pour De Gaulle, la guerre des Six Jours fut une cause de rupture ou une occasion, un prétexte, il répond :

« Je pense que c’était vraiment une cause parce que De Gaulle pensait, non comme certains l’ont dit que la guerre des Six Jours pouvait se transformer en un conflit mondial – je n’ai jamais eu l’impression que son pessimisme allait jusque-là – mais il pensait que cette guerre allait créer une sorte de situation de guerre tragique et durable au Moyen-Orient.
Alors est-ce qu’en plus, il n’a pas été, si je peux dire, débarrassé des scrupules qu’il pouvait avoir d’une rupture avec Israël avant la guerre ? Je le crois, en effet. Pendant la guerre des Six jours, ajoute Messmer, l’opinion publique française est indiscutablement très pro-israélienne. Ça s’explique par la proximité de la guerre d’Algérie, qui est encore très proche à ce moment-là et par un ensemble de raisons.

On commence à ressentir à ce moment-là, en France, le drame de la Shoah. Par conséquent le général De Gaulle a pris une position qui n’était pas une position populaire. Et c’est bien la preuve, je crois, que pour lui la guerre des Six Jours n’était pas seulement un prétexte, mais la cause de la réorientation de sa politique ; mais que cette guerre lui ait enlevé tout scrupule, c’est sûr aussi. » (7)

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(1) En 1997, avec l’ouverture d’un nouveau volume de documents du ministère des Affaires étrangères israélien, de nouveaux documents montrèrent qu’Israël, la Syrie et l’Egypte furent au bord de la guerre dès mars 1960.
(2) Elie Barnavi, Une histoire moderne d’Israël, Paris, Editions Flammarion, 1988, p.227.
(3) La Revue Encyclopédique Juive, n°12, mars – avril 1969, p334.
(4) Témoignage de Walter Eytan.
(5) Témoignage de l’amiral René Bloch.
(6) Témoignage d’Alain De Boissieu.
(7) Témoignage de Pierre Messmer.