Ca y est: il pleut pour de bon!  Le miracle tient de la concommittance entre les prières que la communauté adresse à l’Eternel et l’à-propos d’une réponse quasi immédiate. Autre exemple saisissant : les délicieuses petites cailles du désert qui sont tombées du ciel au bon moment (Exode/Chmot 16, 13). Le phénomène est courant, une fois l’an du côté de la mer Rouge. Ces petites bêtes sont passées du ciel aux ventres affamées. Il était temps!

Il pleut. Il faut plier la soucca/cabane, partager une dernière pomme pour une année fructueuse, tremper un bout de pain dans du miel… eh oui, leshana habaa biYerouchalayim/לשנה הבאה בירושלים, pas de souci, l’an prochain à Jérusalem… en 5776/2015, si Dieu veut…

Voilà! 5775 a vraiment commencé. D’autant que dans 9 jours, ce sera le 30 Dhul Hijjah 1436, veille du 1er Muharram 1436, nouvel an musulman, même jour, même heure que le 1er Mar ‘Hechvan 5775.

« Tout coule, tout s’écoule », entre le « panta rei/Πάντα ῥεῖ « grec et le « samsara/संसार «  sanscrit. Mais Qohelet n’est pas fataliste, la vanité ressemble à une vapeur d’eau, ténue, minimaliste qui donne le maximum. Il faut bien finir par accepter le changement.

La prière juive du « Ch’ma Israel/Ecoute Israël avant de dormir » affirme un pardon accordé à toute personne que l’on aurait vexée « b’gilgoul hazeh ouvgilgoul a’hèr/בגולגול הזה ובגולגול אחר = dans cette incarnation ou en toute autre », une image très cabbalistique. « Gilgoul = incarnation, un mouvement qui rapelle une rotation ». Le Golgotha, est-ce le « Calvaire, le Lieu du crâne » ? ou bien un endroit dont le nom rappelle que la tête « roule » en un devenir souterrain, en route vers le renouveau et  la résurrection (Ketoubot 111a).

On a parfois l’impression que rien ne change. Les gens se regardent selon l’époque à laquelle ils se sont connus. Rien de nouveau sous le soleil ? C’est fou ce que les gens peuvent « blablater » sans rien vouloir dire d’eux-mêmes…

Si, il pleut en 5775, à une dizaine de longueur de 1436 pour nos cousins. Il pleut sur tout le monde sur cette terre d’Israël, « sur les bons comme sur les méchants » (Matthieu 5, 45). Il s’agit bien de cette terre-ci, celle d’Israël. Ce n’est plus Canaan, d’autant que c’est ambigu parce que Eretz K’naan/ארץ כנען, désigne la Pologne en yiddich ! Et puis, il y a la Palestine où vécurent les Philistins à Gaza et bien plus loin aujourd’hui.

Le 22 Tichri [16 octobre 2014 – 22 Dhul Hijjah 1435], la prière juive prend ses quartiers d’hiver et demande « la bénédiction de la rosée et de la pluie sur la face de la « adama/אדמה – terre » . La prière pour la pluie dite en ce jour de Grande Assemblée (Atzeret/ שמיני עצרת – dernier jour de Souccot) demande l’abondance de vents et de pluies  « pour la bénédiction et non la malédiction / pour la vie et non la mort / pour la satiété (plénitude) et non la disette (dépérissement) ».

Parfait! Mais où tout cela se passe-t-il? Parce que, à l’heure où certains Israéliens se verraient à Berlin, d’autres aux States, que les jeunes font du trekking en Inde, en Chine – nombreux sont ceux qui hésitent entre France, Ukraine ou Asie. Où faut-il donc que tombe la pluie ?

Quel que soit le continent, le pays, la nation, le sol natal ou de migration où il se trouve, le Juif ne prie pas pour le lieu où il habite.  Il implore que la pluie bénisse une année bonne et pleine de bonnes choses en Terre d’Israël. 

C’est parce que l’Eternel envoie la pluie au bon moment sur cette terre qu’Il donnera des pluies bénéfiques à toute région du globe.

Le Juif ne prie pas ainsi depuis 66 ans. L’Eternel est au-dessus du Milky Way. Depuis les temps les plus anciens, dans tous les exils et toutes les diasporas volontaires ou involontaires, la communauté juive prie d’abord pour Sion et Jérusalem. Les Juifs d’Iran, de Mésopotamie, du Caucase n’étaient pas revenus lors de l’édit de Cyrus qui clôt la Bible/TaNaKH juive (2 Chroniques/Divrei HaYamim B 36, 23). Ils ont prié et ils continuent de le faire pour que la pluie tombe en Eretz – la terre qu’Il a choisie.

Après quelques orages, on verse plutôt dans ce délicieux « tif-touf/טיף טוף = les gouttes de pluie, gouttelettes d’averses généralement assez brèves ».

Tout est affaire de croissance. « Il y a un temps pour enfanter, et un temps pour mourir… un temps pour planter et un temps pour arracher le plant » (Qohelet/Ecclésiaste 3, 2). Voilà des mots à discerner et à ne pas lire machinalement. Vaches grasses, vaches maigres, pluies et sécheresses, cela a fait la fortune de Joseph. En ce moment, la planète traverse des turbulences climatiques par trop mouillantes. Peut-on tout contrôler ?

L’année apporte plus, comme en complément naturel: de la même racine que « tipa-goutte », le mot désigne « taf/טף » les enfants, la marmaille. Il faut des bébés, des bébés partout. A première vue, il s’agirait  d’une compétition fortement stimulée au niveau intra-national entre Juifs et Arabes.

En fait, il y a aussi des gouttes humaines qui fertilisent pour rythmer et bâtir le temps. En grec biblique, les « spermata/σπέρματα » sont « les générations » ? Alors, quand peut-on – doit-on faire ou ne pas faire des bébés, pourquoi et comment ?

Dans le Livre des Lamentations ou Eikha/איכה, les mères en étaient arrivées, face à l’adversité contre Jérusalem, à manger leurs enfants pour qu’ils ne souffrent pas (Lamentations 2, 20). Au sortir de la Shoah, de nombreuses familles ont hésité à procréer. Les parents anéantis par la catastrophe craignaient qu’elle ne se reproduise.

Les générations se succèdent. Il n’est pas fortuit que le premier livre de la Michna -noyau du Talmud – est « Zeraïm/זרעים = l’ordre des semences ».

A quelle génération sommes-nous ? Saison des pluies ou saison sèche ? Faire des bébés sur programmation ? et même bien au-delà de nos générations ? Une famille pour quoi faire ? En soi, la question ne se pose pas selon la tradition rabbinique. La famille est cette « michpa’ha/משפחה » qui revigore – par-delà les siècles – la vie comme un long fleuve tranquille  – une rivière qui se regonfle d’eau et de vigueur (cf. Bereishit Rabba 13).

Se marier, vivre ensemble: pour toujours, quelques heures, quelques jours, mois, années ? Un homme + une femme ou entre soi sur un modèle très alphabétisé en « GLBTQ » et plus si affinités ?

C’est là que tout est possible sauf de « perdre ou faire perdre la raison ». C’est le prologue-même du Livre de Job (1, 12).

La société israélienne est très fertilisante, quelles que soient les « tribus » qui la composent. Son éclosion s’enracine dans le sens aigu de la survie, d’où des questionnements qui surgissent au long des décennies. Tout existe dans le pays, alliant ce qui est le plus rétrograde et paléolitique à des réalités avant-gardistes en des rosées obsédées par l’avenir.

Les Eglises orientales ont gardé ce sens des saisons. A Jérusalem, la tradition orthodoxe maintient la demande quotidienne pour « la salubrité de l’air, l’abondance des fruits de la terre et des temps de paix (donc d’harmonie) ».

La pluie est essentielle car elle apporte l’eau. L’Eglise vit d’eau et d’huile fraîche. Il y a l’eau pour le baptême qui consiste à immerger totalement le corps et à remonter. Il n’est pas fortuit que Jean le Baptiste rassemblait au bord du Jourdain = Yarden/ירדן = le lieu de la descente (au plus bas, profond). Le mouvement implique la concommittance réelle entre la descente et de la (re)montée immédiate.  Il faut donc des pluies fortes pour nourrir, tant l’esprit que le corps.

L’Eglise orthodoxe de Jérusalem est présente partout dans le monde chaque fois que l’on baptise une personne.  Quel que soit le continent, la région, le pays, la culture, le prêtre qui baptise ajoute de l’eau du Jourdain, comme nous le faisons à Jérusalem. Cet usage s’est parfois répandu, surtout depuis le Concile de Vatican II, à d’autres Eglises : catholique romaine (qui a 16 rites), anglicane ou autres.

Ce n’est pas anecdotique car l’Eglise de Jérusalem est née de cette terre et de la manière dont elle est irriguée. Tout interpelle constamment sur la manière dont l’eau est présente ou fait défaut – donc  le chrétien naît entre la vie, la mort, la survie et le lien avec un point unique du globe terrestre.

Il en est de même en terme de fécondité. L’Eglise est une à Jérusalem – diachroniquement et synchroniquement fragmentée en de nombreuses entités qui paraissent antagonistes et le sont souvent. Leur présence et vitalité est inscrite dans cette mémoire de l’eau locale. Cette mémoire a parfois disparu de lieux fécondés pour paraître ailleurs.

De tout temps, bien avant le Christianisme et l’Islam et jusqu’à ce jour, la communauté d’Israël vit de la demande quotidienne au Créateur : qu’Il irrigue abondamment le sol du pays où coule le lait, le miel et où le sel conserve tout en devenant une denrée reconnue au plan international (Mer Morte = mer du Sel/ים המלח). C’est aussi l’affirmation forte de son lien avec cette matrice.

« Voyez le laboureur : il attend avec patience le fruit précieux de la terre jusqu’aux pluie de la première e tde l’arrière-saison. Patience » (Lettre de saint Jacques 5, 7).

D’autant que c’est une année de rémission et de repos pour la terre!