Chacun d’entre nous a ses lieux de prédilections, ces endroits que nous chérissons au-dessus de tous ; ainsi à Jérusalem, je ne me lasse pas de trainer à Makhané Yéhouda, le marché de Jérusalem, mosaïque infinie de visages, d’odeurs et de couleurs. Lors de mes courts séjours à Paris, il existe un lieu de «pèlerinage», le passage obligatoire de mes pérégrinations : le Parc Brassens situé dans le 15e arrondissement, accolé à la Porte de Vanves.

Certes, le Parc Brassens ressemble à ces multitudes de grands jardins dans Paris sauf qu’il détient une particularité deux jours par semaine : le samedi (malheureusement le shabbat) et le dimanche se tient un marché du livre ancien et d’occasion. Sur plusieurs dizaines de mètres, derrière trois immenses rangées et sous une verrière art-déco s’offrent au bedeau des dizaines de milliers d’ouvrages consacrés à tous les sujets des plus variés, du livre de recettes de cuisine à celui de l’art classique, des bandes dessinées au vieux ouvrages reliés du 18e et 19e siècle.

C’est par le plus grand des hasards que je suis tombé nez à nez la semaine dernière avec « Le Tapissier de Jérusalem », un livre de mémoires autobiographiques que j’ai dévoré en quelques heures.

« Dévoré » car il retrace le parcours d’un jeune éclaireur israélite dans « la résistance (face aux nazis) non-violente » accompagnant des convois d’enfants juifs destinés à être « placés » dans des familles d’accueil.

Lucien Lazare, l’auteur de cet ouvrage, nous amène à la rencontre de personnalités regrettées et que la guerre a fauché trop tôt, Samy Klein, Léo Kohn mais également d’autres illustres qui ont forgé l’histoire du judaïsme français d’après-guerre : Robert Gamzon, André Neher, le rabbin Abraham Deutsch, Jean-Paul Bader, Théo Klein, Jacques et Marcus Cohn mais aussi le rav Chajkin de la Yeshiva d’Aix les bains, déchiré entre son admiration pour son maître le Hafetz Haïm et entre le fondateur du sionisme religieux : le rabbin Avraham-Itshak Hacohen Kook.

Lucien Lazare nous fait donc pénétrer dans l’intimité du rabbin Ernest Weill, père de l’orthodoxie religieuse en France et l’auteur du célèbre Kitsour Shoulkhan Aroukh, un abrégé pratique en français de l’œuvre fondamentale de Yossef Karo.

Le parcours de Lucien Lazare est celui d’un juif engagé dans sa communauté. Pèle-mêle nous devenons les témoins lecteurs de sa rencontre avec sa future épouse, sa marraine de guerre, son implication dans la création de l’école Yabné de Paris, son voyage de noce en 1949 en Israël, ses dîners avec André Schwartz-Bart, prix Goncourt 1959, son intimité avec Elie Wiesel dont il fut le témoin de mariage à Jérusalem en 1969, ses activités avec la communauté de Strasbourg en faveur de l’intégration des Juifs d’Algérie, son amitié avec le regretté rabbin Albert Hazan (devenu par la suite aumônier des prisons en Israël), son voyage de touriste déguisé en U.R.S.S, sa nouvelle vie en Israël et son rôle en tant que directeur du lycée de l’Alliance israélite universelle, René Cassin.

Nous ne pourrions occulter l’œuvre de cet historien en faveur de la résistance juive en France, ainsi qu’une biographie de l’abbé Glasberg (d’origine juive) et un ouvrage fondamental à propos des « Justes » parmi les Nations, ceux-là même qui sauvèrent au péril de leur vie et sans rétribution ceux qui étaient condamnés à être exterminés par la barbarie nazie. Tous ces périples de recherche et d’écriture sont abondamment évoqués dans cet ouvrage.

Le Tapissier de Jérusalem se termine sur une fausse note qui laisse songeur quant au judaïsme vécu dans le microcosme francophone israélien. Suite à la traduction et la publication dans « Le Monde » d’un article contesté de son gendre Avraham Burg, ancien Président de la Knesset, Lucien Lazare se voit notifié par un courrier en octobre 2003 de ne plus s’associer à l’office de Kippour dans sa synagogue où il avait l’habitude de prier…

Ce qui ressemble à un anathème moderne et à une mise à ban d’une synagogue pour délit d’opinion politique, laisse le lecteur dubitatif et perplexe quant à la possibilité d’accepter qu’un membre de sa communauté puisse avoir d’autres idées que le courant dominant.

Il est à regretter que Lucien Lazare, ancien résistant, auteur d’ouvrages fondamentaux et éducateur chevronné se soit retrouvé dans l’obligation à l’aube de ses 80 ans de rechercher une nouvelle synagogue pour y prier « incognito ». A Jérusalem, nous ne sommes plus si loin du système de pensée à la mode soviétique… Il faudrait sans doute réévaluer l’installation de futurs camps de rééducation si nous ne sommes plus en mesure d’affronter et de tolérer d’autres pensées que la nôtre…

Le Tapissier de Jérusalem de Lucien Lazare n’est pas un livre qui se lit mais qui se dévore à pleines dents. Que l’on soit en harmonie ou non avec les opinions politiques de son auteur, c’est 90 ans d’une vie riche en expérience et le tout parcouru en 233 pages… Un livre à se procurer et à savourer sans retenue….

David Shapira
Historien et auteur d’une biographie du grand rabbin Jacob Kaplan