Je ne crois pas que la plupart des Olim arrivant en Israël considèrent ce changement géographique comme un changement d’identité.

J’imagine que pour la plupart, ou du moins pour les français, il s’agît plutôt d’assumer une identité que certains craignaient ou ne souhaitaient pas exprimer ouvertement.

Cette identité juive qui dans l’illusion de la diaspora forme un tout, politique social et religieux, qui nous semble si homogène, et dont on n’a pas vraiment idée qu’elle cesse d’exister, une fois passé les douanes de Ben Gurion.

L’identité juive devient identité tout court (l’adjectif étant soudain évident, surnuméraire), un trou à combler par une équation personnelle aux trop nombreux inconnus.

En France, je savais qui j’étais, sans trop m’interroger. J’étais juive, le reste relevant du détail.

Ici, la question de l’identité juive ne se pose qu’en son absence

Ici, la question de l’identité juive ne se pose qu’en son absence, à ceux dont le judaïsme est sujet à caution et dont la présence en Israël est considérée au mieux comme surprenante et au pire comme illégitime.

Ou alors, cette question est devenue un message à tonalité politique, comme le « mon frère » (sous-entendu mon frère juif) utilisé à tout bout de champ par Naftali Bennett qui souhaite voir se reformer cette unité identitaire dans les bureaux de vote, malgré ses idées politiques très spécifiques.

Il y aussi le hussard du « vrai » judaïsme porté par les partis orthodoxes qui souhaitent conserver le monopole des questions de statut personnel.

Hormis ces cas de figure, la question de l’identité juive en Israël n’en est plus une, laissant ce vide se remplir de toutes les interrogations, choix, divisions et antagonismes présents dans le microcosme explosif d’un état trop petit pour les questionnements qu’il suscite.

Ces divisions et antagonismes se reflètent évidemment au niveau personnel, telle une « âme de la nation » dont nous portons chacun un fragment, nation au régime foncièrement révolutionnaire et jamais stabilisé. Au royaume des choix il y a toujours des têtes coupées.

Au royaume des choix, il y a toujours des têtes coupées

Et si dire que l’on est juif en Israël n’est plus dire grand-chose, il faut se constituer une identité par d’autres questions dont la réponse est moins évidente.

Etre un religieux de tel type, un non religieux de tel type, être de gauche, de droite, de Tel Aviv, de Jérusalem, végétarien, omnivore, hétérosexuel, homosexuel, fêtard, pantouflard, accro à internet ou « technophobe », nouvel israélien ou éternel expatrié, voilà à quoi ressemblent certaines des questions qui nous définissent, mais qui peuvent aussi changer avec le temps.

Mais quoi que vous choisissiez, il est un choix imposé par la société en général, et la société israélienne en particulier, celui de savoir à quelle catégorie vous appartenez.

Rendez-vous à un mariage en chaussons, dansez au milieu de la rue sans obtenir un seul regard, mais ne vous avisez pas de vous tromper de type de kipa ou d’être « entre deux ». La société israélienne n’aime pas beaucoup la nuance.

La société israélienne n’aime pas beaucoup la nuance

C’est le malheur des féministes, considérées comme des femmes masculines, des femmes qui n’acceptent pas leur condition, et qui refusent donc les catégories. Ou des israéliens gauchistes, juifs mais « traîtres » qui coopèrent avec l’ennemi.

Dans une société déjà tellement ébranlée par les événements il faut du concret, des catégories ordonnées qui présentent un peu de stabilité, un peu de prévisibilité et permettent rapidement de différencier ses amis de ses ennemis.

Si être juif était pour moi une évidence, toutes les questions sus-mentionnés ne le sont pas, et ne devraient pas l’être.

La société veut toujours simplifier, figer et cataloguer car personne n’aime avoir à faire à un point d’interrogation.

Mais justement, accepter ce point d’interrogation et y faire face, rejeter les réponses toutes faites, les pseudo-évidences et ne pas les imposer aux autres, à n’importe quel autre, ça devrait être cela, être juif.

Et c’est la seule chose qui ne devrait pas changer, Alyah ou pas.