En 1990, lors de ma première visite de l’église de Sainte-Sophie à Istanbul, des personnes montées sur des échafaudages travaillaient à remplacer des petits carrés de céramique ornés de croix par des carrés de même couleur avec une ornementation florale.

Ce détail me fit réaliser que dans la Turquie laïque d’Atatürk il existait encore des courants qui ne supportaient pas une présence chrétienne dans cet édifice majestueux et profitaient de la nécessité de travaux de réfection pour estomper autant que faire se peut le caractère chrétien de l’église historique de Sainte-Sophie.

Constantinople fut le nom que donna l’empereur Constantin à Byzance, la capitale de l’Empire romain d’Orient. Constantin légalisa la religion chrétienne en 330 et Théodose en fit la religion officielle de l’Empire en 392. Alors que l’Empire romain d’Occident vacillait en raison des invasions des Huns, des Ostrogoths, des Visigoths et des Vandales, Constantinople devint le symbole même de la chrétienté et connut son apogée sous l’empereur Justinien au VIe siècle.

La basilique Hagia Sophia ou sainte sagesse fut consacrée par Constantin en 360. Elle fut reconstruite en basilique monumentale coiffée d’un dôme géant par l’empereur byzantin Justinien en l’an 537.. L’expansion arabe au Proche-Orient allait marquer une nouvelle ère de conflits visant à conquérir Constantinople. Cette expansion fut fulgurante au VIIe siècle, facilitée par la guerre d’usure plusieurs fois centenaire que se faisaient les Byzantins et les Perses. L‘Asie mineure (la Turquie actuelle) fut conquise par les Turcs seldjoukides au XIe siècle, mais la capitale byzantine de Constantinople résista aux assauts musulmans jusqu’en 1453.

Pour les nouveaux conquérants musulmans de la ville Istanbul (nom probablement dérivé de Constantinople), cette victoire en vint à symboliser la supériorité de l’islam sur le christianisme. La basilique de Sainte-Sophie fut convertie en mosquée par le sultan Mehmet II après la conquête de la ville ; quatre minarets furent ajoutés à l’édifice existant.

En 1935, le premier président de la République laïque turque décida de transformer la basilique en musée. C’est alors que l’on put admirer les collages de marbres polychromes du sol jusque-là cachés sous les tapis ainsi que les nombreuses mosaïques à fonds d’or jusque-là enduites de plâtre. L’édifice de Sainte-Sophie est considére par certains comme la huitième merveille du monde ; plus de 3 millions de visiteurs l’ont visité en 2014.

Depuis l’arrivée au pouvoir du parti islamiste de l’AKP en 2002, les rumeurs circulent selon lesquelles le musée Hagia Sofia – également dénommé Aya Sofia en turc – sera transformé en mosquée. Depuis 2013, l’appel à la prière se fait à partir des minarets de Sainte-Sophie deux fois par jour, dans l’après-midi. Des officiels turcs dont le vice-premier ministre Bülent Arinç ont demandé de convertir le musée en mosquée et le Mufti d’Ankara a déclaré en 2015 que cette conversion sera accélérée. L’année suivante, l’appel à la prière se fit par des muezzins à partir de salles du musée. À Istanbul, l’association de la jeunesse anatolienne dont la devise est « La vie, c’est la foi et le djihad » organise chaque année des prières matinales devant le musée en lançant des appels pour sa reconversion en mosquée.

Il existe deux autres églises Hagia Sophia en Turquie : une à IIznik et l’autre à Trabzon. Elles furent respectivement transformées en mosquée en 2012 et en 2013. Pourtant, ce ne sont pas les mosquées qui manquent dans ces villes.

Ces initiatives ne laissent guère indifférente l’Église orthodoxe.  L’organisation internationale Free Agia Sophia Council milite pour restaurer Sainte-Sophie à sa vocation première d’église chrétienne. Le gouvernement grec s’est plaint de ce que la récitation du Coran se fasse à l’intérieur d’Hagia Sophia – qui est un site protégé par l’UNESCO – durant le ramadan. Le ministre des Affaires étrangères turc a qualifié cette doléance d’inacceptable. Des membres de la Douma russe se sont également exprimés pour une restauration chrétienne du musée.

Le patriarche Bartholomé, primat de l’Église orthodoxe de Constantinople, a déclaré : « La basilique de Sainte-Sophie fut érigée en témoignage de la foi chrétienne. Si elle doit servir de lieu de culte, cela ne peut être que pour un culte chrétien. »

Il est intéressant de noter que les conquérants catholiques de l’Andalousie en Espagne n’osèrent pas détruire les joyaux artistiques de la mosquée de Cordoue et que les conquérants musulmans de Constantinople n’osèrent pas détruire l’imposante splendeur de la basilique de Sainte-Sophie.

Néanmoins, il est difficile pour un musulman de rester indifférent au sort de la magnifique mosquée de Cordoue convertie en église en 1236, comme il est difficile pour un chrétien de rester indifférent au sort de Sainte-Sophie et pour un juif de rester indifférent au site du mont du Temple à Jérusalem, site vénéré depuis plus de 3 000 ans et qui fut transformé en esplanade des Mosquées par les Arabes et en Templum Domini par les Croisés.

Les personnes sensibles au culte dans les lieux saints des religions monothéistes pourraient s’inspirer du prophète Isaïe (56-7), pour qui le mont du Temple est appelé à devenir un lieu de prière pour toutes les nations.

Mais qui l’écoute ?

[1] Voir la série de 12 articles sur la centralité de Jérusalem http://frblogs.timesofisrael.com/la-centralite-de-jerusalem-survol-historique/