«Soyez fiers, Soyez juifs !»

Chaque année, la coutume en Israël veut que le jour de la commémoration de l’Holocauste, les Israéliens invitent dans leurs salons des témoins, ayant vécu la Shoah. À l’origine les intervenants sont des survivants, des rescapés des camps, mais les années passant sur ces témoins de l’histoire, leurs enfants et leurs familles ont souvent pris leurs places.

Cette année, c’est bel et bien un survivant que nous rencontrerons grâce à Oulpan Integraliah. Israël Lichtenstein, “Zizi” comme il aime se présenter. Israël est son unique nom, inscrit à l’état-civil précise-t-il fièrement, chose rare pour l’époque.

Son histoire est celle d’un petit garçon, Zizi né en 1932 dans une famille d’origine polonaise ayant fui les pogroms pour s’installer dans le XIIIème arrondissement de Paris.

Men ist azoy wie Gott in Frankreich” – Heureux comme Dieu en France

Les parents Lichtenstein, pour qui la France est une terre de promesses, de liberté, la première à avoir donné les plein-droits aux juifs au début du 19ème siècle. Cet amour et cette confiance dans les institutions françaises sont transmis à Zizi, ainsi qu’une culture juive, passant par la tradition mais également les arts.

Cette confiance absolue, exagérée même dans la France, entraînera ses parents à répondre à chacune des convocations afin de se faire recenser en tant que juifs, et finalement déporter à Beaune-la-Rolande.

Lors de la lecture d’une lettre qu’il a rédigée à l’âge de 9 ans, en 1941, depuis une maison pour enfants en zone libre tandis que sa mère est internée au camp de Rivesaltes, il mentionne des préoccupations enfantines faites de piano et violon.

Mais il s’inquiète aussi de la situation et prend soin de demander des nouvelles de chacun. L’enfant qu’il était alors sentait que tout ne lui étais pas dit. Les enfants ont un sens du danger, difficile selon lui à reconnaitre chez l’adulte.

« La où il y a des juifs, il y a des choses à apprendre. »

Lorsqu’on le questionne sur son identité juive, Zizi nous parle d’abord de la langue, le Yiddish, la langue de sa mère comme il nous dit (Mame Lushne ?). Vient ensuite l’enseignement de son grand-père rabbin, qu’il nous répétera à plusieurs reprises au fil de la soirée : Là où il y a des juifs, il y a des choses à apprendre.

Grâce à cet enseignement, il apprendra à aimer chaque juif, sans distinction. Tâche qui n’est pas évidente précise Zizi.
Lorsqu’il nous parle des juifs, sa voix et fière et l’on sent qu’il souhaite porter un message :

«Soyez fiers. Restez Juifs. ll faut toujours faire face, s’affirmer. Être juif vaut toutes les valeurs” affirme Zizi avec une conviction qui provoque les applaudissements immédiats de son audience.

L’étoile jaune ne lui laissera pas le souvenir traumatisant et humiliant que l’on peut imaginer. Il la portera fièrement, fier de son identité, fier de son nom, Israël, qu’il gardera même dans les moments difficiles.

«Le peuple juif à une vie éternelle, qui dépend de chacun de vous. C’est en s’inscrivant dans le peuple que vous existerez et laisserez une trace, même si votre nom est ignoré » nous dit cet homme qui a affronté l’horreur en étant juif.

“Soyez fiers. Restez Juifs. ll faut toujours faire face, s’affirmer”

Pour s’inscrire dans le peuple il faut s’occuper de soi-même, s’accepter et être fier de qui l’on est. L’obligation première au sein de la famille que représente, pour lui, le peuple d’Israël, c’est d’abord la responsabilité individuelle.

C’est en ayant d’abord confiance en son propre avenir personnel, en celui du peuple juif ensuite, et en celui de l’humanité dans un troisième temps que Zizi a pu devenir qui il est.

La déportation et la mort de son père et d’autres membres de sa famille à Auschwitz ne suffiront pas à Zizi pour le décourager et lui faire perdre foi en la vie.

“Quand on n’a pas de passé, on ne mérite pas d’avenir”.

Devenu médecin cancérologue, c’est naturellement qu’Israël rejoindra en 1960 la terre qui porte désormais son nom. Malgré ses 31 ans, il s’enrôlera au sein de l’armée. Tout semble naturel pour cet homme qui a vécu l’innommable lorsqu’il nous conte ses exploits.

Voilà ce qu’Israël nous a dit. Mais l’image ne serait pas complète si l’on ne parlait pas de ce qu’il ne nous a pas dit. Tous ses silences pendant son discours.

L’image ne serait pas complète sans mentionner ses larmes à peine retenues lorsqu’on lui relit une lettre qu’il a reçu en 1999 de la part de Mr Grandpey. Gaston Grandpey était un jeune instituteur à l’école de Masgelier, dans la Creuse, école accueillant des élèves juifs, de France et d’ailleurs. Il gardera le souvenir de cette école jusqu’à ses derniers jours.

La voix de Zizi n’est pas celle d’un vieillard malgré son âge avancé, elle est celle d’un homme fier, digne. Il terminera en nous rappelant que c’est le souvenir qui permet d’aller à l’avenir. “Quand on n’a pas de passé, on ne mérite pas d’avenir” dit-il.

Voilà ce que nous aura appris Israel Lichtenstein, témoin si précieux d’une histoire qui n’est pas seulement la sienne, mais qui est la nôtre à tous. “Chacun son zizi” résume-t-il avec beaucoup d’humour.

Cet homme, malgré les difficultés ne choisit pas de nous décrire l’horreur qu’à vécu son père, ne nous parle pas des angoisses de sa mère. Son père, il ne s’en souvient pas. Il ne nous dira même pas son nom.

Zizi nous décrit avec simplicité et douceur, le quotidien d’un petit garçon presque heureux, souvent angoissé, et parfois triste, mais qui se sait seul.

Seul car éloigné de sa famille, mais seul également dans sa condition de juif dans un pays qui était synonyme de liberté et qui l’a trahi lui, sa famille, son peuple.

La solitude il l’a ressenti, dessiné même, et elle lui permettra de construire sa personnalité que l’on devine complexe. Il n’insistera pas sur la méfiance de l’Autre que cette période lui a inculqué, mais répètera sa foi en la vie, en l’avenir, mais aussi en lui-même.

Alors aujourd’hui plus que jamais, je suis fier d’être juif, fier d’être en vie, fier d’être israélien.
Cette coutume qui semble naturelle pour les Israéliens porte en elle l’essence du message qu’aura voulu nous faire passer Israel Lichtenstein pour que nous le transmettions à notre tour.

Zikarone. Le souvenir. Il nous permet d’apprendre du passé sans qui nous ne sommes rien. Mais ce souvenir doit être mis Ba’Salone, dans le salon. Il doit être transmis à nos enfants, dans nos maisons.

Le souvenir ne doit pas devenir une formule impersonnelle, la connaissance élémentaire qu’une histoire a eu lieu. Le souvenir doit faire partie de notre vie au quotidien, guider nos pas et dessiner notre avenir.

C’est avec ce souvenir que nous aborderons la semaine prochaine l’un des jours les plus importants de notre calendrier, celui de Yom Ha’atsmaout.

En préservant ce souvenir nous passerons de l’amertume à la joie, en prenant conscience de la chance que nous offre la vie. Soyons juifs, soyons fiers.

Article original posté ici