Le film de Làszlo Nemes, « Le fils de Saul », a deux mérites fondamentaux. Le premier, formel, est celui de ne pas tomber dans le piège de la représentation de l’extermination des Juifs d’Europe, du faire-écran et du spectacle.

Par là même, il rend présent sans représenter et libère toute une génération, la mienne, de l’impossibilité de témoigner par la fiction quand viennent à disparaître les derniers rescapés des camps.

Par des procédés techniques qui relèvent du dépouillement, du regard humain, de la présence essentielle du visage du personnage principal, le réalisateur arrive à plonger dans le néant sans en faire une chose, un objet pour le spectateur. Les arrière-plans sont flous, le film est sans générique, sans fondu, sans appel de son. Ce dernier point donne par ailleurs l’impression d’un présent vécu, d’une véritable traversée de voix sans visages, d’un effacement de la représentation.

Plus que l’histoire en elle-même et sa splendide référence antigonienne d’un droit naturel de l’homme à être enterré, c’est-à-dire respecté, y compris après sa mort, le second mérite du film de Làszlo Nemes est de reconnaître le statut unique et irréductible du Sonderkommando comme témoin ultime de la fabrication de cadavres, inhérente aux camps d’extermination.

Ce point de vue déterminait déjà, à maints égards, la démarche cinématographique de Shoah de Lanzmann. Lanzmann déclarait sur son film:

« Alors quand je parle ‘d’événements originaire’ à propos de Shoah, je veux dire que les protagonistes juifs de mon film ont un statut très particulier -autant dans la réalité que dans le film. Ils étaient membres des Sonderkommando: ce ne sont pas des ‘déportés ordinaires’ et ce ne sont les seuls qui m’intéressaient. Ces gens ont été les derniers témoins de la mort de leur peuple. Il faudrait leur inventer un autre nom que celui de ‘survivants’. Ces individus reviennent de l’au-delà du seuil du crématoire (c’est-à-dire indissolublement du complexe chambre à gaz/crématoire). Ils étaient tous destinés à périr et ils ont survécu par un concours miraculeux de courage et de chance. Ils en sont tellement conscients qu’ils ne disent jamais ‘je’. Ils ne racontent pas leur histoire personnelle, ils ne disent jamais comment ils ont survécu, ils disent ‘nous’, ils sont les porte-parole des morts. »

Les megilot retrouvés près des chambres à gaz de Birkenau témoignent de l’expérience vécue et de ce qui est possible de percevoir de la chambre à gaz. L’expérience vécue de la chambre à gaz qui rend impossible le négationnisme ne peut se faire que de l’extérieur.

Samuel Lewental écrit à cet égard : »Comment exactement les choses se sont passées, aucun être humain ne peut l’imaginer, et c’est en fait inimaginable qu’on puisse raconter exactement comment nous avons vécu cette épreuve »

Sur ce point, il me semble que la déclaration de Primo Levi sur l’impossibilité du témoin est à mettre en parallèle avec la dévalorisation du témoin sonderkommando.

A la sortie de la guerre, les déclarations de Primo Levi sur les Sonder sont pour le moins déconcertantes: « Il émanait une odeur nauséabonde de leurs vêtements; ils étaient toujours sales et avait un aspect complètement sauvage, de vraies bêtes féroces. Ils étaient choisis parmi les pires criminels condamnés pour de graves crimes de sang. »

Quarante ans après Auschwitz, il subsistera quelques scories de ce jugement lorsque les témoignages des Sonderkommandos seront réduits à une dimension purement pathologique: « D’hommes qui n’ont connu cette extrême destitution de la dignité humaine, on ne peut attendre une déposition au sens judiciaire du terme, mais quelque chose qui tient de la lamentation, du blasphème, de l’expiation et du besoin de se justifier, de se récupérer eux-mêmes. Il nous faut attendre d’eux l’épanchement libérateur plutôt qu’une vérité à face de Méduse. »

Contre Agamben qui s’inscrit également dans une dévalorisation du témoin, les témoignages écrits de Filip Müller, Shlomo Venezia ou Zalmen Gradowski, les dessins et les sculptures de David Olère, les paroles d’Abraham Bomba, de Richard Glazar et de Simon Srebnik, seul rescapé du camp d’extermination de Chelmo, dans Shoah sont des témoignages inestimables et irremplaçables. C’est à eux que le film rend honneur et existence.

Cet article a été publié dans le Huffington Post