La pensée angélique d’ Emmanuel Levinas a malheureusement triomphé. Sa philosophie dite éthique repose en fait sur une haine morbide du moi (le philosophe reprenant à son compte la formule de Pascal : « Le moi est haïssable. »), sur un amour inconditionnel et «non concupiscent» pour autrui et surtout sur une « responsabilité totale, qui répond de tous les autres et de tout chez les autres, même de leur responsabilité ». (Éthique et infini)

Le moi pour Levinas est coupable des fautes qu’il n’a pas commis. Comme l’a écrit à ce sujet l’un des spécialistes de l’œuvre levinassienne, le philosophe Rodolphe Calin : « Je suis coupable des fautes qui n’ont pas commencé en moi, accusé au-delà de toute culpabilité mienne, et toujours plus coupable que l’autre… ».

Eh bien, cette pensée névrotique, c’est l’« éthique de la responsabilité pour autrui » selon Levinas.

En effet, le moi doit se débarrasser de son « impérialisme dominateur, et accueillir l’autre » (on notera au passage l’emploi d’un champ lexical à consonance marxiste ).

Mais, Rodolphe Calin a besoin d’ajouter (sans nous convaincre!) que « …cette responsabilité, qui met l’ égoïsme à l’envers, ne détruit pas le moi. Au contraire, elle témoigne de la « place centrale » qu’occupe dans l’éthique celui qui pourtant n’est lui-même qu’en se « mettant à la place de l’ autre » (prenant sur soi ses fautes et ses souffrances)… ».

Mais, l’éthique de l’auteur de Totalité et infini mène malgré tout à un moi totalement aliéné à autrui, donc devenu étranger à lui-même.

Cet idéal purement christique mâtiné de pensée dostoïevskienne a totalement gangrené nos sociétés occidentales (la société juive incluse) en la culpabilisant à outrance !

Le problème c’est que cette philosophie, qui devait rester purement théorique, à trouvé, contre toute attente, sa «praxis» dans les réponses politiques et sociales apportées à tous les prétendus « damnés de la terre ».

En effet, comme l’a relevé  Derrida (avec admiration) : « Il existe une semence incontestable, d’une « politique révolutionnaire » chez Levinas.»  Derrida ajoutant  que cette révolution prend forme dans « l’hospitalité de l’étranger, du sans-abri, de la courbure hétéronomique qui donne toujours le pas à l’autre, à  la responsabilité pour l’autre, etc.) ». (Le Magazine Littéraire, Avril 2003)

Il va de soi que nous ne remettons évidemment pas en cause l’éthique mais bien l’asymétrie existante chez le philosophe entre le moi et l’autre  au profit inconditionnel de l’autre ( nous avons donc sur ce sujet une vision plus bubérienne basée sur la réciprocité).

Dès lors, nous affirmons que l’humanisme (ou plutôt la «réinvention» levinassienne de l’humanisme) se transforme  en une politique perfide dans laquelle la justice n’a plus sa place (sauf et uniquement par l’entrée du tiers…).

Terminons avec les propos du philosophe Yves Michaud, qui dans son ouvrage intitulé Contre la bienveillance écrit : «Il faut dénoncer la tyrannie des bons sentiments, la politique de l’émotion et de la compassion. Non que la bienveillance soit un sentiment indigne, mais nous devons cesser de croire qu’on peut bâtir sur elle une communauté politique. »