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Le sionisme : un mot que tout le monde utilise, mais que peu comprennent

Illustration. Un garçon tient une pancarte sur laquelle on peut lire "Israël n'est pas réel" lors d'un rassemblement anti-Israël organisé suite à l'opération israélienne "Gardiens des murs", au square Nathan Phillips, dans le centre-ville de Toronto, le 15 mai 2021. (Crédit : capture d'écran YouTube)
Illustration. Un garçon tient une pancarte sur laquelle on peut lire "Israël n'est pas réel" lors d'un rassemblement anti-Israël organisé suite à l'opération israélienne "Gardiens des murs", au square Nathan Phillips, dans le centre-ville de Toronto, le 15 mai 2021. (Crédit : capture d'écran YouTube)

Depuis l’attaque horrible du Hamas du 7 octobre 2023 et le bilan civil dévastateur de la riposte israélienne, le débat sur le sionisme, les Juifs et Israël s’est radicalisé au Canada.

Le sionisme, un terme qui désigne, pour les sionistes traditionnels, l’autodétermination et la sécurité du peuple juif face à l’antisémitisme, est devenu un slogan vidé de sens, instrumentalisé dans les luttes idéologiques. Beaucoup de Canadiens – juifs et non juifs – confondent désormais la légitimité d’Israël comme État juif avec l’appui aux politiques du gouvernement Netanyahu.

Le Baromètre juif canadien 2026, dirigé par les chercheurs Robert Brym et Rhonda Lenton, offre le portrait le plus clair de cette évolution. Il décrit une conversation nationale où les groupes se parlent sans réellement s’écouter, révélant des clivages idéologiques croissants, des incompréhensions persistantes et une culture politique où le langage identitaire est régulièrement instrumentalisé. Depuis 2024, les attitudes des Canadiens non-juifs envers les Juifs et Israël se sont nettement détériorées, accentuant le sentiment d’insécurité au sein de la communauté juive canadienne.

L’antisémitisme, que l’on croyait en déclin, a ressurgi avec force. L’indice de l’ADL Global 100 montre que les attitudes antisémites de base demeurent historiquement faibles au Canada (8 %), mais les comportements hostiles ont explosé. Ce phénomène bien documenté depuis Gordon Allport montre que les attitudes changent lentement, mais que les comportements haineux réagissent immédiatement aux crises. Après le 7-Octobre, l’amplification sur les réseaux sociaux et la couverture médiatique partisane ont mobilisé des individus déjà prédisposés à la haine.

B’nai Brith Canada a recensé 6 800 incidents antisémites ou antisionistes en 2025, un record depuis 1982 – la grande majorité en ligne. Les chiffres officiels sont plus bas : Statistique Canada compte 788 crimes haineux religieux contre les Juifs en 2025. L’écart avec B’nai Brith s’explique en partie par la sous-déclaration policière et les critères juridiques plus stricts de la police. Malgré cela, les Juifs demeurent 70 % des victimes de crimes haineux religieux, tout en représentant 1 % de la population. En fait, ils ont été ciblés 21 fois plus par habitant que les musulmans.

Le Baromètre révèle que 88 % des Canadiens juifs se sentent moins en sécurité qu’avant. Graffitis, insultes, négationnisme, et intimidation physique et agression (10% des actes) sont devenus monnaie courante.

Pendant ce temps, les perceptions d’Israël se détériorent : 82 % des Canadiens non-juifs ont une opinion favorable des Juifs, mais seulement 48 % ont une opinion favorable d’Israël. Les Canadiens musulmans sont le sous-groupe qui affiche les attitudes les plus négatives, où les critiques d’Israël et les perceptions des Juifs se renforcent mutuellement.

Les lignes idéologiques sont nettes. À gauche, la critique d’Israël est virulente, mais les attitudes envers les Juifs restent globalement positives – à condition qu’ils se distancient du sionisme et des politiques d’Israël. À droite, Israël est défendu comme rempart contre le terrorisme islamiste, tandis que certains discours d’extrême droite véhiculent des tropes antisémites.

Les clivages démographiques reflètent ces tendances : hostilité envers Israël chez les musulmans, suivie par la gauche politique, les minorités racisées, les étudiants universitaires et les francophones du Québec. Le soutien à Israël se concentre chez les chrétiens et les personnes situées à droite.

Ces dynamiques s’inscrivent dans des cadres culturels distincts : anticolonialisme sur les campus, laïcité québécoise et suspicion envers le particularisme religieux, ressentiment des minorités racisées envers les privilèges occidentaux, et vision sécuritaire à droite.

Le Centre intégré d’évaluation des menaces du Canada confirme que les Juifs demeurent la principale cible de crimes haineux et de violence extrémiste au Canada. La confrontation entre Israël, l’Iran et l’État islamique alimente indirectement la hausse des incidents et crimes antisémites au Canada.

La confusion autour du mot sionisme est profonde. Une minorité substantielle de Canadiens non-juifs le perçoit comme du racisme, alors qu’une petite majorité reconnaît le droit des Juifs à un État. Beaucoup confondent désormais sionisme et actions du gouvernement israélien, notamment à Gaza, que plusieurs qualifient de « génocide ».

Cette confusion touche aussi les Juifs : presque tous croient au droit d’Israël d’exister, mais près de la moitié rejettent l’étiquette « sioniste ». Seulement 2,5 % se disent antisionistes. Le terme est désormais associé aux colonies, à la violence de certains colons et au lourd bilan civil palestinien à Gaza.

La cohésion communautaire juive s’effrite. Une minorité croissante se détache émotionnellement d’Israël, invoquant un conflit avec ses « valeurs juives ». Le Baromètre révèle un clivage entre ceux qui refusent de critiquer Israël en temps de guerre et ceux qui estiment que le gouvernement doit être critiqué lorsqu’il poursuit des actions qui empêchent tout compromis avec les Palestiniens et sapent les principes du libéralisme démocratique.

Le gouvernement canadien tente de répondre à la montée des discours haineux, y compris l’antisémitisme et l’islamophobie, avec la nouvelle loi canadienne sur la lutte contre la haine. Celle-ci élargit les pouvoirs policiers, crée des infractions liées à l’intimidation autour des institutions religieuses, renforce les peines pour les crimes haineux, interdit l’affichage de symboles haineux ou terroristes et précise la définition juridique de la haine tout en protégeant la liberté d’expression.

En tant que Canadien juif, je défends un Israël fidèle à sa Déclaration d’indépendance – liberté, justice, égalité des droits pour tous ses habitants et respect de la Charte des Nations unies. Le gouvernement Netanyahou, lui-même accusé de crimes de guerre par la Cour pénale internationale, s’en éloigne par l’expansion territoriale, le fondamentalisme religieux et l’érosion des normes démocratiques. Pour me distinguer des sionistes extrémistes, je me décris désormais comme un sioniste progressiste et libéral.

Les enquêtes canadiennes révèlent une société où peur, confusion et absolutisme idéologique fragilisent les Canadiens juifs. Repenser le sionisme comme un engagement démocratique et libéral envers l’égalité, la justice, la sécurité et l’autodétermination nationale des Juifs comme des Palestiniens n’est plus une question de sémantique. C’est un acte nécessaire de clarté morale et politique.

à propos de l'auteur
David est titulaire de diplômes de 2e cycle en administration des affaires et en économie (HEC Montréal) et a complété ses études de doctorat en planification régionale (University of British Columbia). Il a œuvré en tant qu'économiste, conseiller en politique gouvernementale, cadre supérieur, chef de cabinet et consultant au sein des gouvernements du Canada, de l’Ontario et du Québec, et dans le secteur privé. David est membre du conseil d’administration des Amis canadiens de La Paix maintenant. Cependant ses opinions n'engagent que lui. Né au Maroc, il vit aujourd'hui au Canada depuis plus de 50 ans et réside au Québec.
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