La notion politique de “gauche” et de “droite” s’est développée, on s’en souvient, à la suite de la Révolution Française. Le peuple révolutionnaire siégeait à gauche à l’Assemblée Nationale, l’aristocratie royale, à droite. C’est ainsi qu’une certaine conception économique était l’axe de soutien de chaque camp : pour les privilèges des classes dirigeantes ou pour la répartition égalitaire, pour le dire sommairement. Pendant longtemps, le patriotisme n’a pas été une valeur fondamentalement de droite.

Après tout, après la Révolution, une coalition de pays étrangers s’est constituée pour soutenir les monarchistes de France et elle a combattue une armée populaire de gens pro-révolutionnaires. Ce n’est que plus tard que la division entre nationalisme et cosmopolitisme a marqué la fracture entre droite et gauche. Et encore cette division n’est-elle que très approximative : le clan pro-européen dans la France de la fin du 20e siècle englobe une large frange de gens de gauche comme de droite, les anti étant situés aux deux extrêmes, celui de gauche comme celui de droite. Autrement dit, la division gauche-droite est, historiquement, basée tout d’abord sur des questions d’économie et seulement comme corollaire sur des questions de politique internationale.

Mais Israël ne fait rien comme les autres. La division entre gauche et droite renvoie immédiatement à la division sur une base de politique internationale et de politique sécuritaire. La représentation de la gauche économique comme on la connaît en Europe, après avoir été dominante dans les premières décennies, y est aujourd’hui réduite comme peau de chagrin. Il n’y a que très peu d’élus ou de prétendants à l’élection situés à gauche de l’échiquier politique israélien qui seraient identifiés comme hommes ou femmes de gauche en France, par exemple.

Le Likoud, et particulièrement sous l’égide de Binyamin Nétanyahou, a choisi l’option économique qui est celle de la droite dans les pays occidentaux. Ce qui n’avait rien d’obligatoire, et qui aurait pu en être autrement. Par exemple si, en son temps, David Lévy avait obtenu la tête du parti comme il l’espérait, on peut imaginer que la politique économique qu’il aurait mené aurait été plus proche de l’État-Providence tel qu’il est pensé par les idéologues de gauche là où Nétanyahou, lui, mène une politique résolument libérale, au sens économique du terme. C’est un choix qui n’était donc pas nécessaire, mais qui est tout à fait cohérent.

Dans cette organisation de la classe politique, le Parti National Religieux, renommé par la suite HaBayt HaYehudi, s’est trouvé à droite du Likoud. Ce qui, sur les questions telles que l’avenir de la Cisjordanie, est une fois de plus tout à fait cohérent. L’idéologie sioniste-religieuse voit dans le retour des Juifs en Israël une étape de la Rédemption (Geoula) promise par les prophètes. Donc, sa position en termes de conflit Israélo-Palestinien le place à droite du Likoud en terme de politique israélienne, c’est logique. Ce qui l’est moins, c’est son identification avec la droite économique d’Israël.

Cette identification, qui est un processus de longue date, est parfaitement symbolisée ces dernières années, par la personne de Naftali Bennett, ancien entrepreneur dans le Hi-tech, à la tête du Bayt Yehudi. Ce qui peut surprendre dans ce choix, c’est que l’esprit de don, de générosité, de volontariat, sont des valeurs très courantes et parfaitement mises en œuvre dans des cadres non-gouvernementaux au sein du public sioniste-religieux. La société israélienne est caractérisée par sa pléthore d’amoutot (ONG), et le monde sioniste-religieux adhère pleinement à ce système qui canalise la générosité vers le bénévolat et les entreprises privées plutôt que de vouloir l’inscrire dans le cœur même de l’appareil d’État sous la forme d’un État-providence.

On peut voir dans ce phénomène une des raisons du succès du parti Shas. Bien entendu, on ne saurait réduire le vote pour Shas à cette question, mais c’est tout de même un élément qui vaut d’être remarqué (et qui ne l’est que rarement). Car en effet, pourquoi y a-t-il une frange de la population religieuse et sioniste qui ne s’identifie pas, au moins électoralement, comme sioniste-religieuse ? Il y a un phénomène récent de passage du vote pour le Bayt Yehudi vers d’autres partis moins sectoriels (notamment le Likoud). Ce pourrait être l’objet d’une étude à part. Mais il y a depuis bien plus longtemps des gens qui ne se sentent pas représentés par le parti sioniste-religieux, alors même que les deux morceaux du trait d’union coexistent chez eux. C’est, donc, une partie de l’électorat de Shas.

L’aspect le plus évident de ce phénomène est la question de l’origine : les séfarades qui trouvent le langage et les références sionistes-religieux trop ashkénazes et ne prenant pas assez au sérieux la richesse de l’identité séfarade. Mais au-delà de cet aspect ethnique, il y a aussi une question économique. Ce n’est pas par hasard que la dernière campagne électorale de Shas au niveau national parlait des “shkoufim”, les transparents, c’est-à-dire les laissés-pour-compte de la société.

Il s’agissait de proposer une alternative à la politique ultra-capitaliste au pouvoir, non seulement sous la bannière de Nétanyahou, mais à laquelle le Bayt Yehudi de Bennett souscrit largement. On pensera ce qu’on veut de l’usage que fait Shas de ces voix et de la sincérité de leurs déclarations d’intentions, mais le fait est là : le sionisme-religieux a adopté le modèle néo-libéral qui caractérise la droite politique, privilégiant les lois du marché d’un côté et l’initiative personnel en terme de solidarité de l’autre.

Devait-il forcément en être ainsi ? Non, bien sûr. Il n’est pas évident de dire quel est le régime économique voulu par la Torah. Il est bien évident que la générosité et le don font partie de la vision juive de l’éthique. Mais est-ce à titre privé pour l’individu ou faut-il étendre cette aspiration à l’État-providence? La réponse n’est pas évidente. Elle est essentiellement moderne, dans la mesure où l’idée même d’État-providence n’existe que depuis le 18e siècle. Autrement dit, une réponse adéquate à cette question ne saurait se trouver de façon explicite ni dans le texte de la Torah, ni dans le Talmud. Il ne reste plus donc qu’à trancher en fonction de ce que nous pouvons percevoir de l’esprit du Judaïsme.

Ce n’est pas une mince affaire, pour qui ne veut pas transformer son Judaïsme en idéologie. On a vu par le passé de multiples tentatives d’identifications du message juif avec celui de l’esprit de l’époque (on peut penser, à cet égard, à la lecture socialiste ou communiste de la Torah, mais aussi hégélienne et même aristotélicienne, en d’autres temps). Et on sait que celles-ci ont fait long feu. Mais pour autant, on ne saurait éviter totalement de formuler une vision du monde tel que la voit la Torah faute de transformer le Judaïsme en une pratique technique vide de sens. C’est, en tout cas, une intuition fondamentale du sionisme-religieux et l’une de ses différences majeures avec le monde ‘haredi. Dans cet esprit, comment peut se dire une vision sioniste-religieuse du social et du rôle de l’État ?

Les deux conceptions qui s’affrontent, qui correspondent plus ou moins à la division traditionnelle entre gauche et droite, ont pour fondement leur façon d’envisager l’Homme, l’État, et le rapport entre les deux. La vision de gauche propose que l’État subvienne de façon plus massive dans le soutien aux plus démunis. Or, le sionisme, c’est bien l’idée d’un État Juif. Autrement dit, non pas seulement une autonomie juive qui mette à l’abri des voisins et permette d’avoir des restaurants cashers ou de parler hébreu, mais aussi qui accomplissent le message de justice, y compris de justice sociale, des prophètes d’Israël (c’est écrit en toutes lettres dans la déclaration d’indépendance) et de tentative d’être un exemple pour les autres nations.

C’est l’occasion de mettre en œuvre les propos d’Isaïe : “Sion sera sauvée par la justice, et ses pénitents par la vertu”, comme le traduit le rabbinat, mais dont la deuxième partie du verset peut se lire : “et ceux qui y reviennent (à Sion), par la tsedaka”. Comment traduire l’idée de tsedaka du prophète ? Comme charité comme c’était le cas en diaspora ou comme prise en charge de la justice sociale par l’État ? Dans le premier cas, n’est-ce pas transformer le sionisme au seul attachement au lieu, autrement dit un nationalisme de plus ? N’est-ce pas réduire l’État à sa fonction minimale de régulation; et si c’est le cas, quelle valeur aurait un État Juif ? A l’opposé, faire de l’État le garant de la justice sociale serait lui donner un sens qui soit, littéralement, religieux. Ne serait-ce pas là l’essence d’un sionisme-religieux ?