Le scandale de Strasbourg, dont a rendu compte l’article paru dans le journal « Srugim », au-delà de l’émotion et de la révolte qu’il suscite légitimement, pose quelques questions de fond sur le fonctionnement des institutions et sur la société juive en France.

Rappelons rapidement l’affaire : un rabbin non consistorial retient indument depuis 12 ans un guett, document de divorce religieux, que lui a remis un mari. Durant ces 12 ans, le mari s’est remarié, puis a divorcé, puis s’est remarié une nouvelle fois, pendant que la femme, qui n’est pas libérée tant qu’elle n’a pas reçu le document, est une agouna, emprisonnée dans un mariage qui n’a plus d’effectivité que pour elle, et ne peut refaire sa vie sous peine d’être adultère.

On peut se poser à bon droit la question de savoir comment un rabbin, un maître, un savant en Torah, peut s’arroger le droit d’exercer un pouvoir aussi exorbitant sur la vie d’autrui, une femme en l’occurrence, sans se sentir en contradiction avec la loi juive qu’il prétend incarner : sans doute les préoccupations strictement juridiques – être en accord avec la lettre de la loi – prennent-elles dans son esprit le pas sur les préoccupations éthiques, auxquelles elles se substituent et qu’elles finissent par occulter.

Cependant la vraie question est celle-ci : comment se peut-il que depuis 12 ans, ce pouvoir exorbitant puisse s’exercer sans que le moindre obstacle ne vienne lui opposer un frein ou une limite ?

Le corps rabbinique de la ville était informé. Je ne doute pas, et cela m’a été confirmé, que l’un ou l’autre des rabbins se soit senti indigné, et qu’il ait tenté de venir en aide à la femme. Cependant, le rabbinat a-t-il exprimé une quelconque protestation? A-t-il exercé des pressions sur ce rabbin ? Sur le mari ? A-t-il fait une information du public ? A-t-il pris contact avec les institutions juives centrales ? A-t-il pris des mesures afin que d’autres femmes ne se retrouvent pas prises au piège, et ce d’autant plus que cette pratique de la rétention de guet a été appliquée plus d’une fois ?

Le Bet Din de Paris et le Consistoire étaient informés : à ma connaissance et au témoignage du Comité d’aide aux Agounot, une lettre avait été envoyée au rabbin en question, qui n’avait pas répondu, et les choses s’étaient arrêtées là.

Si les institutions juives dysfonctionnement, la société juive, elle non plus, n’est pas en mesure de constituer un contrepouvoir : le clivage qui s’accentue entre des « religieux » de plus en plus stricts et des « laïcs » de plus en plus indifférents, ne laisse plus de place à cette fraction du public communautaire qui se définissait par un équilibre entre les deux facettes de son identité. Les « religieux » et le public synagogal, attachés à la figure charismatique du rabbin, répugnent le plus souvent à le remettre en question et préfèrent s’obstiner, quelles que soient les circonstances, à proclamer son infaillibilité ; quant aux « laïcs », qui se sentent de moins en moins concernés par les intrigues de la communauté, leur désintérêt et leur désamour ne peuvent qu’être confortés par de telles dérives.

Les institutions juives sont en crise.

Cependant, l’affaire du scandale de Strasbourg peut être l’occasion d’une réflexion critique et morale – on appelle cela Techouva – et d’une prise de conscience des problématiques et des dangers auxquels, qu’on le veuille ou non, est confrontée la communauté juive de France. Il s’agit pour nos dirigeants de s’extraire des enjeux de pouvoir et des peurs dont ils sont prisonniers pour imaginer avec intelligence et courage des mesures de salut public et d’intérêt collectif.

La société juive est elle aussi au pied du mur : elle doit se remettre en question, sortir de l’indifférence béate où, toutes obédiences confondues, elle est immergée et se montrer ferme et exigeante à l’égard du leadership religieux et laïc qui prétend la représenter.

Mise à jour, le 10 septembre 2016 :

Je prends acte de la réponse de Rav Szmerla. Il est réconfortant d’apprendre l’implication de son Bet Din, le soutien qu’il a apporté à cette femme et la part qu’il a prise à sa libération.

Je prends acte également du témoignage de Rav Szmerla, dans lequel il prend clairement et publiquement position contre de tels agissements.

Cependant, les questions posées, et en particulier l’absence apparente d’une réaction collective du rabbinat et le silence sur cette affaire, demeurent.

Cet article avait pour but d’informer les membres de la communauté et de les mettre en garde contre certaines pratiques moralement inacceptables. Il a été à l’origine d’une mise au point du dayan de la ville, qui éclaire un peu l’affaire. Qu’il en soit remercié.