C’est une pression aussi forte qu’inédite que celle que vient d’exercer le président américain Donald Trump sur ses alliés européens. Il les somme ni plus ni moins d’accepter de recevoir des centaines de djihadistes impliqués dans la sanglante aventure de Daesh sous peine de les libérer et risquer leur évaporation dans la nature.

Le message d’avertissement de Trump ne laisse place ni au doute ni à l’hésitation. Les pays européens doivent accueillir leurs citoyens emprisonnés dans les zones contrôlés par les kurdes en Syrie et en Irak, assurer un traitement judiciaire et participer au fardeau de la détention et de leurs transferts alors que l’administration Trump s’apprête à retirer ses troupes de Syrie sous prétexte que le combat géographique et territorial contre Daesh est définitivement gagné.

Les pays européens ont été pris de court par cette décision américaine. Si ils l’appliquaient à la lettre, cela donnerait des images d’un grand impact politique. Des centaines de djihadistes et leurs familles en train de débarquer dans les aéroports européens en provenance de Syrie et d’Irak.

Ou des bus remplis à ras bord de ces djihadistes en train de traverser les frontières turques à destination des principales capitales de l’Europe. Ces seules images, un cauchemar pour les uns, une opportunité politique pour les autres sont de nature à bouleverser des opinions européennes déjà échaudées par la multiplication des attentats terroristes et par la pression de plus en plus forte de la crise migratoire.

Si elles devaient intervenir aujourd’hui, à la veille d’importantes élections européens, ces scènes donneraient un inestimable coup de fouet aux forces populistes qui, même sans ces accélérations imposées par l’administration Trump, ont déjà le vent en poupe et promises à des performances électorales sans précédent.

Les pays européens ont tout de suite pris conscience de ce risque mortel. Leurs refus d’exécuter l’admonestation de Donald Trump révèle cette volonté de ne pas paver un boulevard devant les forces extrêmes pour qu’elles puissent chevaucher les peurs et les angoisses que de telles images peuvent provoquer. Impossible donc d’envisager une réception massive et spectaculaire de « ces revenants » et leurs familles.

La France fait le choix du traitement du cas par cas, loin des lumières des médias. L’Allemagne préfère la voie consulaire pour maîtriser et amoindrir l’impact du flux. La Belgique préfère la déchéance de la nationalité pour éliminer le problème à sa racine. Aucun pays ne se voit organiser une réception publique où des centaines, voire des milliers de djihadistes vont revenir à leur pays d’origine. Cette mécanique est créatrice de toutes peurs et peut facilement se payer cash sur le plan politique et électoral.

La plupart des pays européens préfèrent que ces djihadistes soient jugés sur les théâtres d’opérations où ils ont commis leurs crimes. Certains ne cachent plus leurs désirs de les voir exécuter sur place. Leurs retours poseraient de nombreux défis. Le premier est qu’il va falloir les juger devant les tribunaux européens avec la difficulté manifeste de constituer un dossier d’accusation solide qui tient en considération les principes de justice dans un état de droit. Dans ce cas précis, de nombreuses personnes impliquées dans le projet de création et de l’Etat islamique risque de se retrouver en liberté par manque de preuves suffisantes à leur inculpation selon les critères du droit. 

Leurs avocats profiteraient des failles du système d’accusation pour vider de toute sa substance la procédure à charge. D’un autre côté, même si les dossiers sont solides et les actes d’accusation lourdement motivés, l’emprisonnement de ces personnes est une menace supplémentaire sur un milieu carcéral déjà embouteillé. Il a été prouvé que les prisons européennes se sont transformés ces dernières années en milieu incubateur de la pensée radicale, susceptible de laver les cerveaux et de préparer détenus bientôt libérées en projets terroristes.

En Europe comme au Maghreb, le retour des djihadistes pose un défi sécuritaire et politique majeur. Dans les années 90, les «Afghans algériens» avaient animé la sanglante décennie noire. Aujourd’hui la séquence post-Daesh risque d’avoir une portée encore plus déstabilisatrice ? Et la grande interrogation qui préoccupe les pouvoirs publics des pays concernées est la suivante : Comment se protéger de ces personnes imbibées d’une idéologie meurtrière et destructrice et dont certains sont motivés par la rancune et la vengeance ?

Quels traitements réserver à leurs femmes et enfants qui ont vécu d’indescriptibles atrocités ? Comment se prémunir de l’inévitable impact des réseaux dormants fatalement motivés par un désir de revanche pour se venger des pays qui ont participé à tuer dans l’œuf leur fantasme d’établir « un califat » ?