On aura remarqué, en lisant de cet ouvrage, que les choses les plus importantes pour le devenir du judaïsme au cœur de l’Europe, se sont passées en Allemagne et dans les pays de l’aire culturelle germanique. C’est dans ces territoires que se trouvaient les plus grosses communautés juives avant la Shoah. Si cette catastrophe avait pu être évitée, la population juive de ce continent aurait atteint près d’une dizaine de millions d’âmes… C’est donc en Allemagne que la physionomie de la religion d’Israël s’est progressivement modifiée, lui donnant les caractéristiques majeures qu’elle possède aujourd’hui. Et la question de la pratique y occupe assurément une position centrale.

On a vu dans les précédents chapitres que les idéaux du libéralisme et de la réforme avaient supplanté ceux de l’ancienne école et imposé une image à la fois rajeunie et moins rébarbative du judaïsme que celle offerte par une orthodoxie pure et dure qui rejetait en bloc la culture occidentale et se retranchait derrière les quatre coudées du Midrash et du Talmud, promus au rang de source exclusive du savoir. Les juifs qui s’étaient jetés avec effusion dans les bras de ces communautés de néologues avaient entretenu l’illusion de combattre victorieusement l’antisémitisme –particulièrement virulent lors de la seconde moitié du XIXe siècle- en abolissant justement ces pratiques religieuses, coupables de les tenir éloignés de la majorité écrasante de la société. Cette illusion s’est  hélas révélée délétère.

Car, contrairement aux espérances, l’antisémitisme se fit toujours plus violent ; et face à la marée migratoire des juifs de l’Est (Ostjuden) qui envahissaient du matin au soir les rues commerçantes de Berlin, l’historien nationaliste Heinrich von Treitschke écrivit cette terrible phrase, sans se douter un seul instant de ses conséquences dramatiques : Les Juifs sont notre malheur… (Die Juden sind unser Unglück). Il n’est cependant pas permis de voir en cet historien allemand un inspirateur direct de l’antisémitisme racial des Nazis, mais sa violente controverse avec son homologue juif, Heinrich Grätz, auquel il reprochait son dédain de l’Allemagne et son absence totale de patriotisme, montre qu’il ne fut pas vraiment un ami des juifs. Pourtant, un éminent philosophe comme Hermann Cohen, fondateur de l’école néo-kantienne de Marbourg, lui témoignait quelque estime, aveuglé par cette improbable symbiose qu’il appelait de ses vœux entre la judéité et la germanité.

Dans le second volume des Lumières de Cordoue à Berlin (Agora, 2009/10), on trouvera l’analyse d’une controverse publique concernant l’avenir des Juifs d’Allemagne. Un jeune juif absolument inconnu, du nom de Moritz Goldstein, publie en 1912, à la veille de son mariage, dans la revue pangermaniste Kunstwart, un article qui se voulait un véritable pamphlet, sous le titre Parnasse judéo-allemand ?. Le jeune homme y donnait libre cours à son amertume de voir les Allemands ignorer, voire rejeter leurs concitoyens juifs, en raison, justement, de leur dénomination religieuse.

La rédaction pria un autre juif, partisan autoproclamé  de l’assimilation totale des juifs, de répondre à Goldstein ; ce fut l’écrivain Ernst Lissauer (décoré plus tard par l’empereur Guillaume II de la plus haute distinction honorifique, (l’aigle rouge Roter Adler) qui assuma cette tâche. Par de multiples signaux, la population allemande marquait son rejet de l’élément juif au sein de la société. Et le pari des communautés libérales, consistant à se faire accepter en mutilant l’identité religieuse juive, se vit infliger un cinglant démenti : même en renonçant à une pratique religieuse trop voyante, même en ne respectant plus du tout les interdits alimentaires et même les mariages endogamiques, le juif, en tant que tel, n’était pas accepté, tant dans des associations sportives, syndicales qu’estudiantines (Burschnschaften) ou culturelles.

Partant, d’aucuns furent confrontés à un douloureux dilemme : s’effacer comme juif considéré comme un corps étranger ou franchir le pas et se convertir au christianisme. Et dans ce dernier cas, le problème posé par la pratique religieuse, n’avait plus de raison d’être, mais les attaques racistes ou antisémites ne s’arrêtaient pas pour autant.. Des historiens spécialistes de cette période ont parlé d’une épidémie de conversions (Taufepidemie).

Malgré ses grands penseurs comme Hermann Cohen qui géra de façon chaotique son identité juive, allant d’une extrême à l’autre, mais finissant par revenir dans le giron de la tradition, le judaïsme allemand ne savait plus vraiment à quel saint se vouer… Il y avait l’orthodoxie séparée, extra-communautaire de Hirsch, mais il y avait aussi un parti communautaire majoritaire qui s’était intitulé ainsi : Citoyens allemands de confession mosaïque (Deutsche Staatsbürger mosaischen Glaubens) : c’est dire combien on avait honte du vocable juif ! Il n’y avait plus que la loi de Moïse, c’est-à-dire la Tora écrite qu’aucun Talmud ni aucune exégèse traditionnelle ne venait «obscurcir».

Mais que l’écrasante majorité des juifs d’Allemagne aient adhéré à une instance représentative qui évitait soigneusement les termes juif et judaïsme, en dit long sur la crise spirituelle et morale que l’époque vivait ! Et même en 1915, alors que la guerre faisait rage, les courants antisémites accusèrent les juifs d’être des tireurs-au-flanc  et l ‘empereur décréta un recensement des Juifs (Judenstatistik) sur le front… Le même empereur avait pourtant déclaré précédemment qu’il ne connaissait ni parti ni religion mais simplement des Allemands… Apparemment, cela n’incluait pas les juifs qui relevaient d’un régime à part.

Tel fut l’arrière-plan socio-politique de cette Allemagne où naquit, à Cassel précisément, le grand philosophe Franz Rosenzweig (1886-1929) ; pour complaire au vœu de son père il entama quelques semestres d’études de médecine avant d’opter définitivement pour la philosophie. Durant la grande guerre, il servit dans les tranchées de Macédoine où, pendant les rares périodes d’accalmie, il écrivit sur des cartes postales de l’armée, son grand’ œuvre L’étoile de la rédemption.

Et l’époque avait vraiment besoin d’être rédimée.  Le contenu de ces cartes fut ensuite pieusement recopié par sa mère.. La biographie de cet auteur éclaire fortement les grands choix de sa vie et l’orientation de sa philosophie, même si selon Paul Ricoeur, Rosenzweig a produit une «théologie philosophante».

Notre auteur naquit donc à Cassel dans une famille juive assimilée de la classe moyenne. On n’y menait pas vraiment une vie juive, respectueuse de la tradition, mais l’idée de la conversion n’a pas exercé d’attirance particulière, contrairement aux propres cousins de Rosenzweig qui franchirent ce pas sans grande difficulté. Dans la famille du philosophe en herbe, seul un grand-oncle tenait encore fermement à son identité juive qu’il sut inculquer à son petit neveu.  Rosenzweig relate que le jour où il fut admis au lycée, ce parent le prit par les épaules et lui dit en substance ceci : tu es désormais un grand garçon, tu vas connaître le grand monde. Mais n’oublie jamais qui tu es : tu es un juif… Et l’on peut dire, sans anticiper sur la suite que l’enfant devenu adulte saura s’en souvenir. Ce fil ténu (sic) qui le rattachait à la vieille tradition juive, ne s’est jamais rompu, bien au contraire il ira en se renforçant.

C’est la grande guerre, aussi paradoxal que cela puisse paraître, qui va aider le jeune homme à trouver sa voie et à rester juif alors qu’à son ami Rosenstock-Huessy, lui-même juif converti dès l’âge de dix-sept ans, il avait promis de suivre la même voie après cette nuit mémorable de juillet 1913 au cours de laquelle son interlocuteur l’avait pratiquement convaincu de quitter la religion de ses pères. Le judaïsme, lui dit il, a fait son temps, seule l’église a encore un avenir… Le judaïsme n’est plus qu’un fossile.

On connaît la fameuse phrase envoyée à un proche, au terme du jeûne de kippour : J’ai décidé de rester juif… Ich bleibe also Jude !  Rosenzweig raconte avec une émotion poignante comment il vécut cette veille de Yom Kippour dans cet oratoire de juifs polonais, pauvres mais animés d’une authentique ferveur religieuse. Il découvrit ici , avec ses frères juifs de l’Est, lui le jeune juif allemand de la petite bourgeoisie, la vraie vocation d’Israël : rester fidèle à la tradition ancestrale et ne pas troquer l’identité juive contre le plat de lentilles de la culture européenne

Avant d’être incorporé et d’aller au front, le jeune Rosenzweig avait choisi son sujet de thèse, Hegel et l’Etat. Il s’ y était mis avant que les foudres de la confrontation armée ne s’abattent sur le continent européen. Quand il reviendra à la vie civile, il ne se reconnaîtra plus dans l’esprit de ce travail universitaire et y ajoutera, en exergue, des vers désabusés du poète Hölderlin pour bien marquer sa distance avec l’état d’esprit qui prévalait avant le déclenchement des hostilités.

Les horreurs de la guerre, ce spectacle stupéfiant de nations chrétiennes d’Europe qui s’entredéchirent, ne le quitteront plus et il en conservera une profonde méfiance à l’égard de toute structure étatique : les Etats finissent toujours par se faire la guerre, les structures politiques ne sont qu’un mal nécessaire. Ceci explique aussi sa réserve à l’égard des sionistes de son temps qui voulaient ériger un état sur le sol ancestral…

L’approche qu’avait Rosenzweig du judaïsme  était et demeure unique : voici un brillant philosophe, élève de Fr Meinecke, son directeur de thèse, un hégélien de droite, qui lui proposa un poste à l’université, fut au bord de l’apostasie, se ravisa et décida de vivre en respectant le sabbat et les interdits alimentaires, ouvrit à Francfort sur le Main un Institut libre d’études juives, tourna le dos aux mouvements ultra-orthodoxes et réformés de son temps et ne fit appel à aucun spécialiste patenté de la science du judaïsme pour occuper les différentes chaires d’enseignement.

Pas des distinction formelle entre les enseignants et les enseignés. Tout le monde pouvait se parler, discuter, contester, la seule chose exigée était l’adhésion sincère au judaïsme, à ses valeurs et à sa pratique religieuse.  C’est cette dernière qui le maintenait en vie. Rosenzweig reprenait volontiers cette comparaison du fameux sage talmudique, rabbi Aqiba (IIe siècle de notre ère) : de même qu’un poisson ne peut pas survivre hors de l’eau, Israël ne peut pas survivre sans les mitswot… On raconte même qu’un jour il fit une démarche désobligeante à son adjoint le plus fidèle qu’il pria d’infléchir sa vie  dans un sens plus religieux, ce que le jeune homme refusa de faire en proposant sa démission…

Rosenzweig voulait que les juifs parlassent à d’autres juifs, quelles que fussent les différences idéologiques. Il dira clairement que le fait juif, l’être-juif (das Judesein) n’est pas sa matière mais sa méthode. On peut donc dire que Rosenzweig aborde le judaïsme à partir de son propre vécu et non en le soumettant à une discipline universitaire déterminée. Ni même à la critique historique dont la science du judaïsme de son temps s’était fait la porte-parole. Rosenzweig a remis au gout du jour une vieille méthode d’apprentissage, dite du Lernen qui s’oppose assez au studieren. On apprend, on n’étudie pas forcément. On reprend les anciennes coutumes qui avaient été déconsidérées par les néologues qui avaient jeté la tradition talmudique par dessus bord. Pourtant, l’auteur de l’Etoile de la rédemption ne rejetait pas entièrement les résultats de la critique biblique.

Dans ses lettres il interprète ainsi l’abréviation R.  (Rédacteur) que les biblistes utilisaient pour désigner l’école des rédacteurs qui assemblèrent les textes issu de différentes sources : il ne faut pas lire Rédacteur mais Rabbénou, notre maître. Par cette pirouette, Rosenzweig émasculait toutes les critiques sur le caractère composite du texte biblique… Le pari était risqué car à cette époque, même l’empereur se piquait de recherches en matière de critique biblique. Il assista à une célèbre conférence du grand orientaliste Franz Delitzsch  dont l’intitulé renseigne bien sur le contenu : Babel und Bibel (Babylone et la Bible). Il s’agissait de mettre en évidence les multiples emprunts de la Bible, i.e. l’Ancien Testament, à la civilisation ambiante. Mais pour le philosophe juif, l’origine composite du livre sacré ne portait nullement préjudice à sa foi.