Peut-on regretter d’être mère ? s’interroge la sociologue israélienne, Orna Donath, dans son article, Regretting Motherhood: A Sociopolitical Analysis, en 2015. La question passionne lAllemagne (#regrettingmotherhood). On parle dambivalence schizophrène, de terrain maniaco-dépressif ou de renouveau de la femme moderne. Rien n’est moins sûr. La dernière Reine de France, Marie-Antoinette, était également une Mère Corbeau.

En psychanalyse, la mère ambivalente peut prendre le visage dune jalouse hystéro-phobique (Effet Pygmalion ou Emprise), castratrice (Complexe d’Oedipe), incestueuse (Complexe de Périandre), pédophile (Complexe de Cratée) ou meurtrière (Complexe de Médée). Elle solipsise son enfant (Effet Golem ou Complexe de Prospero), ce qui signifie quelle na pas d’autre réalité quelle-même

Lenfant autoréifié, hystérique et masochiste, s’identifie à son agresseur (Complexe de Stockholm ou Syndrome de Louis XVII), animé dune nécessité dêtre pris en charge (Complexe de Cendrillon), angoissé par sa propre croissance (Syndrome de Peter Pan), volontairement hypocondriaque (Syndrome de Münchhausen), victime de l’extinction de toute pulsion de vie (Syndrome d’Ismène), rétrogradé au stade de déchet sans nom (Complexe d’Ulysse), terrifié par labandon (Complexe de Caliban), et par sa propre puissance (Complexe de l’Albatros ou de Jonas).

On mesure bien lultra-violence dun tel sujet aussi inaudible qu’indicible. Jacques Lacan dans son Seminaire V (p. 245) parle de l’irrésistible pente au suicide chez des sujets « plus ou moins caractérisés par le fait d’avoir été des enfants non désirés ».

« A mesure même que s’articule mieux pour eux ce qui doit les faire s’approcher de leur histoire de sujet, ils refusent de plus en plus d’entrer dans le jeu. Ils veulent littéralement en sortir. Ils n’acceptent pas d’être ce qu’ils sont, ils ne veulent pas de cette chaîne signifiante dans laquelle ils n’ont été admis qu’à regret par leur mère. » 

« Nous savons bien » dit-il « l’importance qu’a eue pour un sujet, je veux dire ce qui n’était à ce moment que rien du tout, la façon dont il a été désiré. »

« Il y a des gens qui vivent sous le coup, et cela leur durera longtemps dans leur vie, sous le coup du fait que l’un des deux parents – je ne précise pas lequel – ne les a pas désirés. C’est bien cela le texte de notre expérience de tous les jours. »

« Même un enfant non désiré peut, au nom de je ne sais quoi qui vient de ses premiers frétillements, être mieux accueilli plus tard. N’empêche que quelque chose gardera la marque de ce que le désir n’existait pas avant une certaine date. »

La fétichisation de la partie morcellée du corps puis du coeur du dauphin, dont la nécessaire survie ne cesse pas de s’écrire, fait de lui l’Arc-de-Triomphe d’une perte, une Fête primitive d’après Meurtre-du-Père, surdéterminée par la mort de l’autre enfant-roi martyrisé, l’Aiglon dont la restitution de la dépouille par Hitler n’y change rien.

En 1895, les possibles légendes cessent de s’écrire, après que mon aïeul, Paul Cottin remet le coeur Pelletan au duc de Madrid. En 2004, une analyse ADN, confirme l’authenticité du coeur de Louis XVII et met fin au sentiment qui nourrissait la colère, « chevilles qui ne rentrent pas dans les petits trous », du réel en travers du désir, disait Jacques Lacan.

Sur son acte de mariage : « on lit, maladroits et trébuchants, ces quatre mots : Marie-Antoinette-Josepha-Jeanne, péniblement tracés par la petite main de la fillette de quinze ans, et à côté – « mauvais signe », murmure-t-on une fois de plus – une énorme tache d’encre jaillie de sa plume rebelle, et de la sienne seule parmi tous les signataires », dit Stefan Zweig.

Pour Lacan, la tache de l’impur est à la fois l’indice de la surveillance et la présence d’un pousse-à-jouir scopique (un regard qui se regarde) – ce qui est connoté par la honte, sentiment éthique, par excellencedévoilement de l’extime, ce qui me constitue sans être moi, désir, chose, objet, symptome, qui ont ce que voile cet autre affect qu’est la pudeur. L’impudence, en revanche, cette honte nouvelle est corrélative d’une dégénerescence du signifiant maitre (Nom-du-père, S1).

« Je me place sous l’angle de la caméra intérieure », « c’est plus facile que le stylo » dit Christine Orban, auteur, en 2016, de la biographie psychanalytique dune reine, génitale et désengendrée comme les personnages d’Annie Ernaux, dont le refus de transmission vient d’un défaut de transmission (Syndrome d’Antigone), et pour qui, « c’est dans le malheur qu’on sent davantage ce qu’on est. Mon sang coule dans les veines de mon fils et j’éspère qu’un jour il se montrera digne fils de Marie-Thérèse ». 

Lire Christine Orban, Charmer, s’égarer et mourir, Éditions Albin Michel, 2016

Relire Stefan Zweig, Marie-Antoinette, 1932