La saison est chaude, bien trop chaude. Des températures qui ne sont plus de l’ordre habituel des choses pour des mois d’été.

Tout le Proche-Orient et Israël en particulier sont soumis à ce régime climatique ces jours-ci. C’est une raison supplémentaire pour avoir une pensée compatissante et assurer des actions concrètes envers les réfugiés qui sillonnent le Croissant Fertile, depuis l’Irak jusqu’aux nombreux persécutés, qui quittent le Liban, la Syrie et trouvent un asile temporaire, précaire, oppressant, souvent humiliant aux portes de la Jordanie, du Golan et d’Israël.

Ce qui se passe en Turquie évolue vers une forme de turbulence étatique dont les contours se précisent. Des nuées de migrants transitent par les déserts désormais sans frontières réelles scrutant un accès à la mer, portés sur des canots de fortune, ruée vers l’Ouest par les îles grecques.

En une seule semaine, 21 000 personnes sont passées de la Turquie musulmane à la Grèce, rempart de l’Orient chrétien.

Chacun pagaie devant son îlot humain, dans la mesure où l’humanité saurait dépasser le plagiat de mots évidés : la question, celle-là même qui brûle les âmes à Jérusalem « opou eine ho anthropos-οπου ειναι ο ανθρωπος/où est l’homme, l’être humain » ? On continue de le chercher.

Le judaïsme turc s’éteint tandis que le christianisme d’Anatolie est caché : tous deux furent le berceau de l’annonce évangélique. Une terre en « kénose », ce vide de l’abandon et de l’absence, terme qui désigne la mort de Jésus, comparable à l’anéantissement de l’Holocauste. Territoires soumis à l’hémorrhagie de ses âmes fondatrices jusqu’à la réduction à néant.

Il y a un paradoxe désagréable, cette année, assez semblable aux années 1933-1938 : des touristes viennent en nombre passer des vacances à bon prix chez des insulaires qui trichent avec leur Etat en déroute tandis que de pauvres hères fuient la terreur d’un Etat islamique qui sabre les chrétiens, certes, et, bien plus, les musulmans.

Là aussi, une sorte d’opacité blasée : ce sont les musulmans et non les chrétiens qui sont les plus atteints dans ce labyrinthe aux issues précaires.

Il faut l’avouer : le judaïsme prend lentement le large de l’année sabbatique, de jachère de la terre d’Israël et des remises des dettes de 5775 comme s’il n’avait rien perçu du commandement à respecter le repos et la rédemption de la shmitah/שמיטה entre sols et transactions financières.

On ne peut parler d’une année « glorieuse », loin s’en faut.

Une année de vrais terrorismes, développés de part et d’autre, de tous horizons, usant de la ruse proche-orientale pour affirmer la puissance ou le désarroi, la difficulté à faire respecter les lois qui existent afin de réguler vraiment une société polymorphe et encore incertaine.

Une année sans pardon véritable, tissée d’aboiements politiques où « rebelles » et « citoyens » se fondent dans le mirage d’une saison trop chaude. Les Hollandais ont un proverbe : « On se supporte parce qu’on ne peut pas se supprimer ». Une question entre calvinistes et catholiques romains. Combien de fois aura-t-il fallu rappeler, cette année, le commandement de ne pas « tuer/לא תרצח », sans trop savoir ce qui conduisait à la déraison, pire : à une vraie pyschopathie que nul ne s’accorderait à reconnaître.

Le mois d’août est eschatologique dans l’hémisphère Nord. Ce 19 août (6/08 en cal. grégorien), l’Eglise de Jérusalem fête la Transfiguration de Jésus, traditionnellement au mont Thabor.

D’aucuns situent l’événement au mont Hermon sinon à Jérusalem d’où il semble difficile de s’extraire pour apprécier les actes salvifiques qui rythment l’histoire. Comme une « métamorphose » des temps en un éclair minimal, tel est le sens du mot grec métamorphosis/μεταμορφωσης qui reflète cette « trans-figuration » que l’hébreu désigne par « hishtenenout/השתננות [changement], sinon hitgalut/התגלות [retour de l’exil]. On peut suggérer un radical tiré de « tzelem/צלם = image » qui joue sur le « changement identitaire (visage, photographie) et le même mot yiddish qui renvoie à la croix (getzelemt/געצלמט = « crucifié, croisé »).

Jésus change en une blancheur après s’être entretenu avec Moïse et le Prophète Elie tandis que l’apôtre Pierre accompagné de Jacques et Jean propose de bâtir des tentes (Souccot)… Ce matin du 19 août, le firmament du Thabor révéla, comme un signe favorable attendu avec ferveur par les fidèles orthodoxes, cette Présence providentielle et intemporelle quand le nuage annuel a recouvert le lieu saint.

Le 27-8 août (15/08), l’autre fête rappelle, chaque année, le départ de Marie, celle qui a porté Jésus ou le Fils de l’Homme et qui, comme Elie s’endormissant dans la mort humaine, disparaît pour être accueillie dans l’éternité.

Là aussi, l’endormissement est comme un éclair fugace, unique et qui inverse le temps des générations jusques dans le monde à venir. Gethsémani est le lieu traditionnel de la tombe vide de la Fille de Sion que d’autres verraient à Ephèse sinon encore ailleurs. La tradition orthodoxe russe y voit la Pâque de l’été et la célébration de l’ensevelissement puis de la « portée céleste » (assomption) analogue à la nuit pascale et l’espérance de la résurrection.

Il n’est pas fortuit que l’Eglise orientale fixe la nouvelle année liturgique au 1er septembre (13/09 cal. julien à Jérusalem) comme un décalque fidèle de la mesure du temps et de la rédemption qui se déploie selon le comput hébraïque enraciné dans la civilisation sumérienne. Les chrétiens d’Orient assyriens appellent ce temps d’août « Les Semaines d’Elie » car il est bien question d’une survie miraculeuse.

Une chose passerait volontiers inaperçue : en quittant 5775/תשע »ה, année de l’appel urgent et singulier à agir (taaséh/תעשה) pour entrer en 5776/תשע »ו, nouvelle portion de vie à l’impératif pluriel (taassou/תעשו – Josué 8,8), nous sommes conviés à une métamorphose de ce qui paraîtra dans cette année nouvelle, faite d’actions positives, créatives, « très bonnes ».

La Tradition affirme : « Chaque génération a ses savants, chaque génération a ses sages » car l’Eternel conduit chaque génération de manière différente, envoyant la guidance spirituelle selon (les besoins de) chaque génération » (Sanhédrin 38b).

C’est à ce niveau que se situent les enjeux auxquels nous avons à faire face dans des strates culturelles, humaines, psychologiques et spirituelles très contrastées.

L’actualité mettrait volontiers l’accent sur l’impératif écologique, le devoir d’atténuer un gaspillage chargé de consommation effrénée, aussi irrespectueux de notre environnement que nous le sommes de la valeur de l’être humain.

A cet égard, les religions ont l’art de répéter en majeur comme en mineur, sur tous les tons empreints de componction, considération et miséricorde, la richesse de toute âme vivante, sans vraiment y croire, ou n’y croyant que de loin, par des automatismes rythmiques. C’est vibrant alors que le corps devient inerte et que l’âme s’essoufle en « quête ou besoin de sens ».

Il n’est pas de responsables religieux en Terre Sainte (un territoire plus vaste que les Etats actuels) qui ne soient pas profondément secoués et happés par des interrogations apeurées et frileuses sur l’avenir de la région, la survie ou le maintien de chacun, le plus souvent au détriment de concurrents historiques.

Le christianisme y est fragilisé à l’extrême, disloqué en factions rivales ou antagonistes ou – pire encore – en îlots confessionnels offshore qui n’arrivent pas à s’inculturer dans la réalité présente des lieux et des hommes. Cela se chuchote ici et là sur un fond sonore « d’accord parfait, tout va bien, panta kala-παντα καλα, hakol besseder/הכל בסדר… (to be continued, à suivre).

Le christianisme ne construit plus comme il le fit, dans le désordre, avant l’indépendance d’Israël, du Liban, de la Syrie et de la Jordanie. Chez nous, la Jérusalem chrétienne se perd imperceptiblement. Elle est confrontée à la patience israélienne qui agit à coups de pattes de velours. Parfois, apparaissent des accents de vraies violences, par une métamorphose de l’âme et de la géographie.

Les différentes Assemblées de représentants de certaines Eglises, la création importante de lieux de présentation de l’histoire de la présence chrétienne dans le pays n’y feront rien. Ils viennent corriger une lacune et proposer une ouverture culturelle fondamentale à des visiteurs israéliens très intéressés par l’héritage du christianisme comme aux touristes et aux pèlerins.

Nous assistons à cette « transfiguration » du temps. Un instant futile, trop bref dans le récit néo-testamentaire, trop plein et pourtant fragmentaire, en attente d’un accomplissement ou plénitude que chacun visualise comme un acquis définitif : « tout est achevé », dit Jésus en croix correspond à l’hébreu « kol tam oumeshalèm/כל תם ומשלם », achevé, complet sinon « payé » – pourtant tout se poursuit au travers des générations.

Le 3 septembre 1935 – 3 Elul 5795/ג’ דאלול תרצ״ה, le Rav Avraham Itzhak HaKohen Kook mourait à Jérusalem. Il fut le premier grand-rabbin achkénaze d’un Etat d’Israël en gestation.

Né à Grivas en terre de Courlande, frontalière de la Lituanie polonaise,  russe au temps de l’empire tzariste, il appartenait à cet héritage conjugué et antagoniste du monde de la Yiddishkayt/יידישקייט né d’un père appartenant à l’Ecole de Volozhin, la « mère des yeshivot lithuaniennes », donc au mouvement opposé au hassidisme et d’une mère issue du mouvement hassidique Chabad ou Loubavitch.

Cette rencontre fut considérée en son temps comme providentielle, et, enfant prodige (iloui/עלוי) comme cela est fort apprécié et recherché dans la tradition juive pour l’intelligence du Talmud et de la tradition tout entière, il partit pour la Palestine ottomane dès 1904, devenant rabbin à Jaffa.

Il faut souligner cette confluence culturelle et spécifique qui a réuni sur des vieilles terres slaves comme la Pologne catholique, la Russie orthodoxe, la Lituanie Jagellonne et teutonique, marquée aussi par la présence scandinave et dont la langue est l’un des archétypes les plus anciens de l’indo-européen primitif. La pensée des Sages d’Israël, véhiculée dans un yiddish nourri des Talmuds de Jérusalem et de Babylone hébraïques et araméens, y a planté un esprit unique de fertilité créative.

Au fond, Emmanuel Lévinas comme le Rabbin Chouchani ou encore le grand-rabbin Ernest Gugenheim et tant d’autres y ont puisé ce qui attire tout un monde contemporain né des grandes yeshivot des Pays baltes.

Le Rav Yeshayahu Leibovitz, comme le Rebbe Menachem Mendel Schneerson sont nés ou sont passés comme des milliers de penseurs juifs par Riga (Lettonie) ou Vilnius-Vilno-Vilne (Lituanie). Cette créativité reste encore comme un terreau à défricher qui s’est ré-implanté dans la Terre ancestrale.

Le mouvement est comparable au verset du psaume 1, 3 : « Heureux, plénier et en mouvement – « ashrey/אשרי » est l’homme semblable à un arbre « shatoul/שתול transplanté » au milieu des eaux qui donnent du fruit en son temps -והוא כעץ שתול על פלגי מים », donc un lieu qui devrait tuer et cependant irrigue et fait croître.

Cela prend encore plus de relief dans cette métamorphose entre le monde de la judéité yiddishisante, bouillonnante d’idées perçues dans ces régions, puisées à la source de millénaires de réflexions sur la rédemption qui a constamment rappelé le mouvement de retour vers Sion et Jérusalem – vers des Lieux rendus apparemment muets linguistiquement et désertiques.

Il s’agit d’une véritable mutation qui fait virevolter les certitudes en obligeant à reconsidérer ce qui semble acquis.

Arrivant à Hébron, le Rav Kook déclara d’emblée au Rav Zeitlin : « Je vais construire une nation ».

Autant dire que celle-ci était née et s’affirmait de même nature que l’intuition divine sans que celle-ci n’ait été visible ni même envisageable lorsque le Rav Kook arriva en Palestine sous le régime ottoman.

Mais tel était son but, sa tâche (tafkid-תפקיד) : créer par le peuple juif et selon ses prières bi-millénaires, un rassemblement des exilés qui construirait une entité cohérente, une société que l’on dirait « de proximité » comme le suggère le mot « qirouv/קירוב », où la rédemption comme le sens du divin « rapproche » les exilés de manière cohérente.

La prière des 18 Bénédictions appelle à prier : « Sonne du grand Chofar (la corne de bélier ou cor-appel à la conversion) pour notre liberté – fais lever la bannière (le miracle) pour réunir nos exilés des quatre coins du monde sur la terre ».

C’est ce qui se passe depuis le début de ce mois-charnière d’Eloul qui vient de commencer. Le Chofar sonne pour un rassemblement tandis que les Eglises font sonner les cloches pour un réveil à la conscience face à un christianisme oriental d’expression sémitique, abandonné depuis des siècles, . 

Dès 1911, le Rav Kook a été en contact avec les anciennes communautés yéménites – une tradition multiséculaire d’échanges entre le judaïsme achkénaze de l’Est européen. Il n’a cessé de susciter des rapports constants entre des communautés de diverses tendances rabbiniques comme les immigrants non-religieux, pionniers (‘haloutzim/חלוצים) qui appréciaient sa grande ouverture d’esprit.

C’est un élément qui reste vital aujourd’hui pour une nation israélienne encore embryonnaire, prise dans ce mouvement de métamorphose gigantesque à l’échelle des valeurs et de l’identité humaine.

Voici quelques années, un israélien a pu dire : « Quand mon arrière-arrière-grand-père est né, il y avait 12.000 juifs en Israël. Quand mon grand-père est né, il y en avait 30.000. Lorsque mon grand-père est né, ils étaient 80 000 et quand mon père est né, ils étaient 200 000 – or, quand je suis né, il y avait 600.000 juifs. Quand mon fils est né, ils étaient deux millions, et quand mon petit-fils est né, cinq millions!  » – Est-ce que cela correspond aux aspirations que le Rav Kook entrevoyait comme une vision de « bâtisseurs du temps » (Abraham Heschel) ?

Sa personnalité devrait être mieux connue qu’elle ne l’est pour l’instant, même en Israël. Ses livres sont largement diffusés, malheureusement trop souvent présentés comme en concurrence futile entre des groupes âpres aux arguties. Le Rav Kook a reçu et charpenté une fulgurance reçue au sein de la Yeshivah de Volozhin : il a visualisé et dépassé la lumière et l’obscurité. C’est ainsi qu’il a su formuler cette réalité par ces mots qui étaient stupéfiants et pourtant si banals à l’époque : «Je vais construire une nation». Avec d’autres, il avait discerné que la lumière peut maintenant bannir les ténèbres – aujourd’hui – en cette génération. Par ces paroles, il entendait aussi que : «La renaissance nationale jètera une lumière nouvelle sur la prière, la Torah, le Mussar-מוסר (éthique et tradition) et la foi ou alors la véritable renaissance ne constituera pas encore » [1].

Comment rendre crédible une parole comme la sienne, en ce moment, soit plus de cent ans après son arrivée à Sion : « Le [futur] Etat juif est le fondement du trône de l’Eternel dans le monde, et il tend vers un seul but qui est de rendre Dieu Un et que Son nom soit Un» [2]. Dans le cas, il n’est pas question de politique, de guerres intestines, d’oppositions vereuses entre achkénazes, séfarades, orientaux, pionniers sans références religieuses, vrais et faux olim, nouveaux immigrants, chrétiens, musulmans et autres. Il n’est pas question de haines sournoises ou rentrées ni de céder à des pressions quotidiennes, quasi horaires, de se compromettre par des exigences sociales, économiques, financières, militaires, cuturelles et autres de toutes natures.

La conversion n’est pas le juif devenant chrétien, musulman, bouddhiste, jaïniste : nous avons de la ressource sur place avec plus de 1 000 groupes religieux et les Instances confessionnelles reconnues par l’Etat hébreu à la suite des firmans établis sous le régime ottoman.

Cette métamorphose contemporaine ouvre sur l’entrée de tous dans l’unique Jérusalem avec une reconnaissance mutuelle dont la claire vision n’apparaîtra vraiment qu’au temps d’une Parousie qui bouleverse dogmes et traditions.

C’est ce que nous voyons et cela dépasse en tout ce que nous voudrions singulariser en termes de Klal Israël/כלל ישראל ou Communauté plénière d’Israël, ou le Qahal Rav/קהל רב, la Grande Assemblée ou Miqré Qodesh/מקרא קודש qui est la Convocation Sainte – autant de termes qui incluent aussi l’Eglise née à Sion et Jérusalem et qui reste en exil intérieur et extérieur de cette « nation qui se construit ».

« Construire une nation » est sans aucun doute un élément chargé de contradictions pour beaucoup et, du coup, un mouvement salutaire pour agir mieux et ensemble. C’est dire que, si telle est Sa volonté, des générations et bien des nuages passeront que la Parole devienne réalité de pardon et de tolérance.

[1] Ma’amarei HaRe’iyah/מאמרי הראיה, p. 414.

[2] (Orot/אורות, page 160.