Au début du XXe siècle, Léonard et Adolphe Rosenthal, des promoteurs immobiliers juifs originaires de Vladicaucase et rois de la perle rare, firent des Champs-Elysées la plus belle avenue du monde, en pleine explosion du mouvement Art déco. Le premier connut l’exil, le second, le martyr.

En 1926, Léonard Rosenthal lance un concours d’architecture pour prolonger l’Axe Historique, traversant le Louvre, la Concorde et l’Arc de Triomphe. Pour « sublimer » une entrée monumentale dans Paris, il propose une Voix Triomphale de la porte Maillot jusqu’à la Croix de Noailles traversant le Pont de Neuilly et Nanterre. Robert Mallet-Stevens et Henri Sauvage participent. Charles Edouard Jeanneret, dit Le Corbusier conçoit un quartier de tours émergeant d’une grande dalle piétonne séparée de voies de circulation d’automobiles. Le projet lui est refusé mais inspirera l’avenue de la Grande Armée, l’avenue Charles de Gaulle et le quartier d’affaires de La Défense.

En 1927, les frères Rosenthal lancent la construction du Marignan-Pathé (futur Gaumont Marignan), des Arcades des Champs Elysées (ou Arcades du Lido) et des Portiques avec l’architecte, Charles Lefebvre, qui meurt au cours des travaux. Louis Duhayon poursuit le projet. Il construira plus tard le Plaza Athénée, le California, le Millenium, le Claridge et le Royal Monceau.

En 1930, Le Corbusier, ancien membre du Faisceau, et fondateur de la revue Esprit Nouveau, rejoint la revue Plans, avec François de Pierrefeu et Pierre Winter, le fondateur du Parti Fasciste Révolutionnaire. Il vient de perdre son père, abandonne de plus en plus sa culture suisse et prend la nationalité française. En 1936, il rencontre Lucio Costa et Oskar Niemeyer à Rio de Janeiro.

En 1937, Rosenthal engage les architectes, Jean DesboisPierre de Montaut et Adrienne Gorska pour rénover le Cinéma des Champs Elysées qui devient le Normandy (actuel UGC Normandie et Lido). Ses 2000 places, en font une des plus grandes salles du monde. Mon aïeul, Henri Picard-Destelan, directeur des postes chinoises (1921-1930) participa au financement. En Chine, la plus longue rue de l’ancienne Concession Française de Shanghai, Guangyuan Road, dans le quartier de Xujiahui, s’appelait la Rue Picard-Destelan, et portait son nom. Le long des platanes, la Picardie Villa était l’immeuble Art Déco le plus haut de son temps et s’appelle aujourd’hui le Hengshan Picardie Hotel ou Bikadi Gongyu. Le Corbusier se voit, lui, refuser le projet du Palais de Tokyo.

En 1940, le Marignan et le Normandy deviennent des Soldaten-Kino (salle réservée aux allemands). Adolphe est assassiné et jeté dans un passage souterrain sous la Porte Maillot, le 1er septembre 1941. Léonard part en Amérique. Son fils Jean dit Cantinier rejoint les Forces françaises libres (FFL). Radio Paris, investit l’Hotel Normandie. Jacob Mar, l’oncle de Johnny Halliday, devient l’éditorialiste et Maurice Dorléac, le père de Catherine Deneuve, le producteur musical. Le chef du gouvernement, Pierre Laval est au 120 (actuel magasin Mercedes), Continental Film, la maison de production de Joseph Goebbels, au 104 (actuel Queen) et Au Pilori, le journal antisémite, au 101 (actuel Louis Vuitton). Le Corbusier rejoint alors le cabinet du Prix Nobel 1912, Alexis Carrel qui défend une politique eugéniste par l’élimination physique des « minorités, des aliénés et des criminels contre leur augmentation ».

En 1965, André Malraux organise de grandioses obsèques nationales dans la cour du Louvre, tandis que le Grand Palais prépare l’accueil de la momie de Toutânkhamon. La vision monumentale de Le Corbusier sera parachevée par les Olympiades, la Pyramide du Louvre et la Grande Arche dont le décalage de 6° 33″  reproduit celui entre la cour carrée du Louvre et l’axe historique ; et crée un second axe avec le Panthéon, la BNF et la Pyramide de Khéops (!).

En 2015, le dossier datant de 1941, d’Adolphe Rosenthal est retrouvé aux archives de la Préfecture de Police, au Pré-Saint-Gervais. Comme dans la nouvelle de Philip K. Dick, ce Rapport Minoritaire est une « ombre derrière le rideau » des Arts Décoratifs. Le 17 juillet 2016, l’oeuvre architecturale de Le Corbusier est inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco pendant la  40e session du Comité à Istanbul.