Cette question latente ne date pas de ces dernières semaines. Israël devait prendre des mesures pour régler le sort de migrants entrés clandestinement quand la barrière de protection n’était pas encore construite entre l’Égypte et la frontière sud. Des décisions radicales ont été prises pour renvoyer chez eux ceux qui ont pris racine illégalement dans le pays, en majorité dans le sud de Tel-Aviv, dans l’ancienne gare routière, devenue totalement insalubre.

Chaque mois jusqu’à la finalisation de la barrière de sécurité, entre 2.000 et 3.000 clandestins franchissaient le Sinaï égyptien à pied pour se fondre parmi les autres immigrés. La clôture de sécurité a été rapidement construite sur 250 km de long et 12 mètres de haut pour supprimer les infiltrations.

Les autorités israéliennes ont commencé à distribuer des avis d’expulsion à des milliers de migrants africains, leur donnant 60 jours pour accepter l’offre de quitter le pays vers une destination africaine en échange de 3.500$ et d’un billet d’avion. Ceux qui refuseraient de quitter le pays avant le 1er avril seront incarcérés indéfiniment.

40.000 clandestins, en majorité originaires d’Érythrée et du Soudan, avaient voulu bénéficier des opportunités d’Israël. Leur destination probable reste le Rwanda avec qui Israël a trouvé un accord tacite en échange certainement de fonds conséquents, sinon d’armes.

La situation n’est pas simple ni morale car les Juifs ont souvent tendance à l’associer aux drames des Juifs de la dernière guerre qui avaient vu les frontières se fermer devant eux. C’est pourquoi les rares survivants de la Shoah se sont élevés contre ces mesures d’expulsion qu’ils estiment contraires à l’éthique et qui portent atteinte à l’image internationale d’Israël.

Mais la délinquance africaine s’est aggravée depuis plusieurs semaines avec des vols, des actes de violences et même des viols, entraînant paradoxalement des manifestations racistes de la part des habitants de Tel-Aviv.

Certains migrants ont quitté Tel-Aviv pour Eilat ou Beercheva pour travailler «au noir» dans les restaurants, les hôtels et la voirie et parfois chez les agriculteurs. Les entreprises ont ainsi bénéficié d’une main d’œuvre sous-payée et discrète, souvent exploitée par des patrons malhonnêtes.

La décision de les expulser a été prise non seulement en raison des troubles qu’ils généraient mais pour garder le caractère juif et démocratique de l’État d’Israël. Leur situation a pris une autre dimension avec la création de Daesh car les migrants sont en majorité musulmans et sont de ce fait fragilisés par la propagande des islamistes israéliens qui ont su exploiter leur détresse.

Mais, parce que ces immigrants sont venus seuls, sans leur famille, cela accentue leur difficulté d’intégration. Souffrant de solitude, ils trouvaient alors un dérivatif auprès des prostituées, dans la drogue et à l’écoute d’imams des villages arabes israéliens. Certains avaient même réussi à se lier à des Israéliennes inconscientes des difficultés qui les attendaient. Ils savaient qu’ils n’avaient aucune chance de bénéficier d’un regroupement familial.

Le gouvernement israélien a approuvé à l’unanimité la fermeture du centre de détention de Holot dans le désert du Néguev dont le budget était d’environ 58 millions d’euros par an. Le Premier ministre israélien s’appuie sur le fait que ces migrants africains ne sont pas des réfugiés politiques mais des migrants économiques.

Il s’était rendu dans le quartier populaire du sud de Tel Aviv dans l’ancienne gare routière qui abrite de nombreux migrants. Il avait promis aux habitants juifs de «leur restituer» le quartier. En écho, la ministre de la Culture, Miri Regev a estimé que «les résidents du sud de Tel Aviv sont ceux qui sont devenus des réfugiés dans leur propre pays».

La Cour suprême avait jugé que l’État ne pouvait indéfiniment détenir les migrants illégaux qui refusent d’être envoyés dans des pays tiers, fixant la limite de ces détentions à deux mois. Mais pour contourner la décision de la justice et permettre les expulsions, un amendement, soutenu par le gouvernement, a été voté au Parlement.

Un problème risque de se poser dans certains secteurs économiques par la perte de ce prolétariat. La grande majorité de ces Africains occupent des postes de bas niveau, refusés par les Israéliens.Leur départ risque de poser un problème à certaines entreprises et aux agriculteurs car la main d’œuvre est rare en Israël.

En revanche, cela pourrait ouvrir une opportunité aux ouvriers de Gaza car le ministre de la Défense, Avigdor Lieberman, s’est montré favorable à l’entrée de travailleurs depuis Gaza pour diminuer la misère. Contrairement aux Africains, ils travaillent dans la journée et rentrent chez eux le soir ou en fin de semaine sans polluer certains quartiers des grandes villes devenus des zones de non-droit.

Mais un problème politique succède à une question humaine, remplacer des musulmans par des Palestiniens. Cependant, des solutions de rechange ont été trouvées à fort dosage politique. Un groupe de 172 citoyens jordaniens a traversé la frontière vers Israël pour travailler dans les hôtels d’Eilat, remplaçant ainsi les migrants africains précédemment employés dans la ville.

Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) a exprimé son inquiétude, en rappelant notamment qu’Israël avait «des obligations légales s’agissant de la protection des réfugiés». Le gouvernement israélien a reconnu tacitement que les ressortissants du Soudan et de l’Érythrée ne pouvaient pas retourner chez eux, du fait de la situation politique dans leur pays.

C’est pourquoi ils sont dirigés vers le Rwanda. On ne connaît pas encore les modalités d’emprisonnement des migrants récalcitrants qui pourraient préférer être nourris et logés en prison plutôt que d’encourir la mort dans un nouvel exil.

Cette décision ne fait pas l’unanimité en Israël et à l’étranger. D’abord chez les rescapés de la Shoah et parmi certains Américains qui trouvent le procédé injuste «vous ne pouvez pas faire quelque chose comme ça au nom des Juifs et d’Israël». Mais si Israël expulse ses clandestins, d’autres pays n’hésitent pas à en faire autant mais avec leurs travailleurs. Et pourtant la réaction internationale reste discrète.

Un projet de loi réclamant l’expulsion de cinq millions d’immigrés, de nationalités diverses, a été déposé début mars au Majlis Al-Choura, un conseil consultatif nommé par le roi d’Arabie saoudite car «ces étrangers ne sont pas là pour travailler de manière régulière, ni pour des raisons religieuses, mais pour coloniser notre pays. Ils forment comme un peuple intrus qui cherche à s’imposer dans notre pays à travers une occupation sournoise». Aucune réaction internationale n’a été entendue ou lue.

Mais on ne peut pas rester insensible au drame de ces migrants tant leur situation est dramatique. Ils ont vécu l’horreur ou la misère dans leur pays et ont choisi de remettre leur vie entre les mains de passeurs sans foi ni loi ; mais une fois arrivés, ils sont soumis à l’incertitude, l’insalubrité, les rixes, les vols, et le regard austère d’une population israélienne qui refuse de les voir s’installer chez elle.

On comprend les réticences de ceux qui estiment qu’Israël, en raison de son passé douloureux, doit ouvrir de manière inconditionnelle ses frontières aux peuples persécutés.

Là est le débat. Mais les bons sentiments cessent au profit de la raison d’État et de la sécurité du pays. Le pays ne peut pas intégrer des musulmans sans remettre en cause l’équilibre précaire des communautés. Il devient alors difficile de mesurer de façon pertinente les enjeux politiques face à cette tragédie.

Article publié dans Temps et Contretemps