Pourquoi une reconnaissance tardive ?

L’année 2019 marquera soixante-dix depuis que la France a reconnu l’Etat Israël.

La France ne reconnaît l’Etat d’Israël qu’un an après sa création. Contrairement aux Etats Unis et à l’Union soviétique qui le reconnaissent dès sa déclaration d’indépendance le 14 mai 1948, la France hésite. Les arguments qui la faisaient incliner à s’abstenir sur le plan de partage, la conduisent maintenant à différer sa reconnaissance. Son vote positif sur le plan de partage de la Palestine ne modifie en rien ses analyses. Elle continue à craindre les réactions des pays arabes, et particulièrement celles des pays d’Afrique du Nord où elle redoute des émeutes. Dans une certaine mesure, le sentiment qu’elle doit envoyer des signes de son soutien aux pays arabes s’est même renforcé, il faut maintenant les convaincre que ce vote n’exprime en rien une désaffection de la France à leur égard. Elle doit, de plus, contrecarrer les ambitions de l’Angleterre qui, tente de s’afficher, comme seul défenseur du point de vue arabe.

La France qui commence petit à petit à regagner sa place et sa position dans les pays arabes et signe de nouveau avec eux des contrats ne veut pas compromettre ce regain par une reconnaissance trop hâtive. Elle a beaucoup à perdre.

Des voix cependant s’élèvent pour une reconnaissance immédiate d’Israël. « L’Assemblée a envoyé ses félicitations à l’Etat d’Israël. La commission des Affaires étrangères, le conseil de la République, le Sénat ont demandé que le gouvernement français reconnaisse immédiatement l’Etat d’Israël. Des ministres français ont déclaré plusieurs fois qu’ils sont pour la reconnaissance ».

D’un autre côté, des diplomates, et particulièrement les représentants de la France dans les pays arabes, soulignent le danger d’une telle reconnaissance. On considère par exemple, « la situation au Maroc comme extrêmement tendue et le général Juin estime que la reconnaissance de l’Etat d’Israël provoquerait au Maroc des troubles graves ».

La question des Lieux-Saints et du statut du Jérusalem vient interférer elle aussi dans les débats et contribue à la non-reconnaissance. Nous avons vu déjà combien ce sujet est cher à la France. Le problème n’étant toujours pas réglé, loin de là, la France est tentée d’en faire une monnaie d’échange dans les discussions avec le jeune Etat, ou tout au moins d’obtenir certaines garanties pour ses établissements religieux et charitables en échange de sa reconnaissance.

En fait, la France s’est relativement piégée elle-même en ne reconnaissant pas immédiatement Israël. Dans la foulée du vote sur le partage et des reconnaissances américaine et russe, ce geste pouvait se présenter comme une conséquence logique et inévitable du partage. La France aurait pu en relativiser la portée symbolique. Désormais, pour les pays arabes, il ne pourrait signifier qu’une rupture – un coup de poignard, « l’opinion publique ne manquerait pas de voir là une prise de position de notre part ». – dans la politique de neutralité qui a justifié la non-reconnaissance.

Un rapport de M. Fisher, daté de juillet 1948, résume cet embarras français. « Le gouvernement français, dit-il, regrette quelque peu de ne pas nous avoir reconnus dès la proclamation de l’indépendance. Aujourd’hui personne ne pense qu’il puisse le faire sans qu’un fait politique nouveau intervienne. Bidault affirme qu’il a envoyé des notes aux pays arabes, les prévenant que la reconnaissance de l’Etat d’Israël pouvait se produire à tout moment, mais le fait même que la non-reconnaissance ait été interprétée officiellement comme un geste de neutralité donnerait aujourd’hui à la reconnaissance une portée dont le gouvernement français ne croit pas pouvoir assumer la responsabilité ».

L’Angleterre entend bien profiter de cet embarras, de cette position ambiguë de la France, tant auprès des Israéliens que des Arabes.

En effet, la reconnaissance du gouvernement juif par Washington a surpris la Grande-Bretagne. Si elle explique ce geste américain par des raisons de politique intérieure, il n’en demeure pas moins qu’elle le regrette et continue de le juger inopportun et prématuré et se refuse à l’imiter. Elle est décidée à s’opposer à l’admission du nouvel Etat juif au sein des Nations Unies qu’elle ne reconnaîtra, affirme-t-elle que le jour où elle pourra simultanément reconnaître le nouveau statut territorial de la Palestine arabe.

Agitant le spectre de nouveaux mouvements de colère dans les pays arabes, déjà dépités par la reconnaissance américaine, la Grande-Bretagne signifie à la France qu’elle apprécierait que celle-ci s’aligne sur sa position.

Attirer la France sur une attitude similaire à la sienne est stratégique pour l’Angleterre. Elle lui permettrait de continuer à apparaître aux yeux des Arabes comme leur meilleur défenseur tout en n’apparaissant pas comme isolée sur sa position vis-à-vis d’Israël. Cette manœuvre n’échappe pas aux observateurs israéliens : « Londres devant modérer son attitude espère utiliser Paris comme défenseur de ses intérêts auprès de Tel-Aviv. Enfin l’attitude française s’alignera d’autant plus sur celle de l’Angleterre qu’ayant obtenu maintenant d’importantes satisfactions commerciales de l’Egypte, la France a renforcé ses liens avec les pays arabes. D’autre part, des débuts de négociations se déroulent actuellement pour l’adhésion de l’Egypte au Pacte Atlantique. »

Si l’Angleterre est attentive au positionnement de la France et escompte utiliser celui-ci au meilleur de ses intérêts, l’inverse n’en est pas moins vrai. L’attitude britannique influe sur les choix français, et la France se montre d’autant plus rétive à reconnaître Israël que cela pourrait permettre à l’Angleterre de s’affirmer en seule garante des intérêts arabes.

Elle souhaiterait attendre que la guerre qui a éclaté au lendemain de la Déclaration d’Indépendance prenne fin et que les tensions s’apaisent. Elle prétexte donc elle aussi ne pouvoir reconnaître un Etat dont on ne connaît les frontières mais fait valoir qu’elle n’éprouve aucune difficulté à reconnaître l’administration de Tel-Aviv comme gouvernement de fait. « D’ailleurs, affirme M. Bidault, nous vous reconnaissons de facto comme vous reconnaît l’Amérique, seulement cette reconnaissance n’est pas publique. »

Le souci des réactions arabes

Si la France, après la Deuxième Guerre mondiale, se montre sensible aux thèses sionistes, c’est parce que divers hommes politiques français, militaires, journalistes ou simples particuliers, réalisant les souffrances du peuple juif, pensent désormais que le seul moyen de lui en éviter d’autres à l’avenir est de l’aider à avoir un pays. En revanche, le Quai d’Orsay et ses fonctionnaires restent dans l’ensemble fidèles à la traditionnelle politique de la France, pro-arabe et pro-musulmane.

Le premier sujet de préoccupation de ces diplomates au Moyen Orient demeure les réactions arabes à la création du nouvel Etat. Soucieux de garantir les relations françaises avec le monde arabe, les agents en poste dans les capitales des pays musulmans continuent d’envoyer des télégrammes et des rapports alarmants que l’on prend avec sérieux au Quai et qui n’encouragent guère la France à la reconnaissance d’Israël. Citons quelques exemples datant de mai 1948 : « Les 56 députés de l’Assemblée constituante (sur un total de 69) qui appartiennent à la Ligue musulmane, écrit Marchal de Karachi, réunis sous la présidence du Premier Ministre ont adopté une résolution pour condamner l’attitude des Etats-Unis et de la (Nouvelle) Zélande en faveur de la reconnaissance de l’Etat juif (de) Palestine. (Ils) ont caractérisé cette action comme hostile aux intérêts arabes et musulmans dans le monde entier ».

« Plusieurs centaines de manifestants (se) réclamant de la Ligue musulmane, ajoute-t-il quelques jours plus tard, ont manifesté bruyamment ce matin devant l’Ambassade des Etats-Unis pour protester contre la reconnaissance de l’Etat juif ».

En ce mois de mai 1948, les comptes-rendus de menaces et de pressions remontent de toutes les capitales arabes. Le Caire et Tunis avertissent : « Les milieux (dirigeants) envisagent avec beaucoup d’irritation la perspective de la reconnaissance de l’Etat d’Israël par notre gouvernement », écrit le représentant français au Caire. Tandis que celui de Tunis renchérit, « Les autorités locales tunisiennes m’ont très nettement indiqué quelle serait la déception des milieux musulmans si la France reconnaissait le nouvel Etat juif ou du moins si elle procédait à cette reconnaissance dans des conditions qui puissent leur paraître prématurées ».

Damas prévient également, « La reconnaissance de L’Etat juif par l’Amérique et la Russie n’a provoqué aucune réaction remarquable en Syrie. […] Une hâtive décision française ferait à coup sûr l’objet de beaucoup plus vifs commentaires ».

Un tronc commun se dessine à travers ces réactions. Si les reconnaissances américaines et soviétiques sont à peu près admises, une reconnaissance française ne saurait être mise sur le même plan. Les dirigeants arabes ont bien conscience qu’il leur est difficile de s’opposer frontalement aux grandes puissances et qu’ils n’en tireraient guère de bénéfices. De plus ces reconnaissances étaient prévisibles.

Ils savent aussi la France en position bien plus délicate et susceptible de réagir aux menaces. Inquiète pour ses intérêts, puissance fragilisée, son lien si particulier au monde arabe devient son talon d’Achille et les capitales arabes ne se privent pas d’en jouer. Cependant, les dirigeants arabes ne sont pas dupes. A travers leurs réactions, on sent poindre qu’ils savent la reconnaissance d’Israël par la France inévitable. On parle de « décision hâtive », de « conditions prématurées ». Chacun en réalité essaie d’obtenir un rapport de force le plus favorable possible à ses intérêts.

Alors les diplomates français ont-ils surestimé la portée de ces menaces ? Il ne faut pas oublier que la tradition du Quai d’Orsay est une tradition musulmane, sensible aux pays arabes. Plaidant en faveur d’une non-reconnaissance, ils reprennent les mêmes arguments employés pour que la France ne vote pas Oui au partage de la Palestine aux Nations Unies le 29 novembre, invoquant les dommages irréparables aux relations franco-arabes que causerait un tel vote. Or on a vu que si le vote positif de la France, fin 1947, a été suivi de quelques émeutes dans les capitales arabes, ce ne fut pas à l’échelle prévue par ces diplomates. Alors fallait-il prendre au pied de la lettre leurs avertissements au sujet des effets possibles de la reconnaissance ?

En fait comme les Israéliens l’ont bien noté, la France, en n’ayant pas immédiatement reconnu Israël, est entrée dans un piège dont elle ne pouvait plus sortir et elle dut attendre presque une année que la situation change pour pouvoir le faire. Cette hésitation de la France se payera cher à long terme.

En attendant, les pays arabes tentent de tirer parti des craintes de Paris et de son désir de stabiliser les relations franco-arabes, n’hésitant pas à jouer de la rivalité franco-anglaise et de l’attitude adoptée par l’Angleterre pour faire pression sur la France. En témoigne ce télégramme en provenance de Syrie. « M. Atassi, écrit le représentant français en poste à Damas, ancien ministre syrien à Paris, pense que l’opinion publique est mûre pour un accord avec nous à moins que le gouvernement Français ne reconnaisse immédiatement l’Etat juif. Si nous procédons à cette reconnaissance en même temps que le gouvernement anglais et après que la situation en Palestine se sera éclaircie, elle n’aurait par contre pas de sérieuses répercussions sur l’amélioration des rapports franco-syriens ».

Risques économiques et politiques, craintes de mouvements de colère, rivalité franco-britannique, les arguments sont toujours les mêmes mais les diplomates français font remonter dépêches et analyses très négatives et mettent en garde contre une reconnaissance éventuelle. « La reconnaissance de fait de l’Etat d’Israël à laquelle on s’attend ici de la part de la France amènera vraisemblablement des réactions assez vives, s’alarme le représentant à Beyrouth en mai 1948. […] La politique des dirigeants arabes devrait être « de faire payer aux chancelleries la reconnaissance qu’elles ont accordée ou accorderont à l’Etat d’Israël. Si pour l’instant, il est vain de rompre avec ces grandes puissances, rien ne nous empêche de crier casse-cou à d’autres ». Ce n’est point là une note isolée. J’ai l’impression qu’on s’en prendra d’autant plus volontiers à la France que l’on a été obligé de ne pas heurter de front les deux Etats géants qui ont déjà pris position ».

De Balay, en poste à Bagdad se fait l’écho des analyses de ses collègues. Il conseille non seulement de s’abstenir de reconnaître Israël en raison des spécificités françaises, et en particulier de son statut de puissance musulmane mais il préconise également de faire de cette abstention un signe politique à l’attention des Arabes, une preuve du soutien français au monde arabo-musulman. « Témoignant de la même anxiété que les autres Etats (arabes) le gouvernement irakien s’est enquis, écrit-il en mai 1948, des (intentions) de la France quant à la reconnaissance de l’Etat juif. […] notre pays aurait avantage en tant que puissance musulmane à ne pas suivre à tout le moins les présents exemples des Etats-Unis et de l’U.R.S.S. et à s’en tenir à ses contacts actuels avec les représentants de l’Etat d’Israël. Il conviendrait à mon sens de faire valoir auprès des chancelleries arabes la portée de notre geste afin qu’il soit inscrit à l’actif de nos relations avec l’Islam ».

Le représentant à Damas insiste pour que la reconnaissance française, si elle doit avoir lieu, se produise simultanément à d’autres pour en diminuer la portée. Comme chez nombre de ses collègues, on sent dans ses propos la crainte et une certaine amertume de voir le travail de reconquête entrepris par la diplomatie française auprès des Arabes réduite à néant par l’irruption de la question israélienne. « Les réactions de Damas, dit-il, seront très hostiles si nous reconnaissons isolément l’Etat juif. Une campagne anti-française, certainement d’inspiration anglaise, a d’ailleurs déjà été entamée […]. La signature de l’accord financier qui paraissait en bonne voie sera compromise pour longtemps. Nos établissements scolaires seront mis en difficulté. […] si nous ne voulons pas compromettre gravement la position que deux ans d’efforts ont permis péniblement de regagner, le geste envisagé se produise, soit après un vote de l’O.N.U., soit en même temps qu’un nombre de puissances suffisamment élevé pour lui donner un caractère collectif qui en atténue les répercussions ».

« La reconnaissance, fut-ce de facto, d’Israël par la France nous ferait perdre les bénéfices que (nous) a valu en Orient notre attitude d’expectative et inclinerait les milieux (irakiens) à revenir sur les dispositions favorables qu’ils marquent à notre égard depuis quelque temps » renchérit Du Balay de Bagdad.

Les représentants français dans les diverses capitales arabes bombardent le ministère de lettres et de télégrammes insistant sur les conséquences funestes d’une reconnaissance rapide, isolée ou non motivée. Ces diplomates sont sincèrement persuadés qu’une telle reconnaissance serait désastreuse pour les relations de la France avec les pays arabes et ceux d’Afrique du Nord. Néanmoins on peut supposer que leur perméabilité aux thèses arabes, leur travail antérieur et l’énergie qu’ils ont consacré à reconstruire des relations entre la France et le monde arabe, les portent à exagérer le risque. On notera que leurs prédictions, similaires, au moment du partage, ne se sont pas réalisées et s’étaient avérées plus alarmistes que la réalité.

De tous ces télégrammes en provenance des capitales arabes, on retire l’impression que les pays arabes, au-delà de leurs colères et déceptions, jouent du dilemme et des craintes de la France pour l’obliger à des concessions. Les représentants français dans ces pays relayent fortement l’expression des craintes et des menaces émises envers la France sans toujours en mesurer la dimension de chantage.

La France qui, en différant sa reconnaissance s’est mise en position de subir toutes ces menaces, aura toutes les peines à sortir de ce mauvais pas. Voyons à présent la façon dont elle s’y est pris.

La reconnaissance de facto

Au mois de décembre 1948 se déroule aux Nations Unies un vote qui doit décider de l’admission d’Israël aux Nations Unies. La France oscille entre le oui et le non en fonction des réactions et des démarches de ses alliés et des pays arabes, comme l’ont bien noté les responsables israéliens. L’incertitude, comme lors du vote au sujet du partage de la Palestine, dure jusqu’au dernier moment. La veille du vote, René Mayer fait savoir à Maurice Fisher que le vote sera favorable. Le lendemain matin, Parodi lui explique que la France revient sur sa décision. « La France, commente M. Fisher, a fait ces derniers temps des progrès qu’elle considère comme importants dans ses relations avec l’Egypte et la Syrie. Dans quelques jours, la Syrie devra ratifier des accords financiers avec la France. « Le vote en votre faveur nous aurait coûté trop cher » a commenté M. Bonneau. La possibilité de la création de la Grande Syrie a semé une véritable panique au Quai d’Orsay. […] »Dans ces circonstances, notre vote en faveur d’Israël aurait permis aux Anglais de dire aux Arabes que la Grande-Bretagne restait la seule alliée possible ».

Finalement la France s’abstient lors du vote pour l’admission d’Israël aux Nations Unies car elle redoute les réactions syriennes et égyptiennes, mais aussitôt elle promet de reconnaître l’Etat d’Israël de facto comme compensation de cette abstention. « Immédiatement […] on a demandé à M. Parodi de me « laisser entendre » que la reconnaissance de facto était envisagée très sérieusement pour avant nos élections » rapporte Fisher. En dépit de l’attitude conciliante d’Israël, la France sait qu’elle ne pourra différer indéfiniment sa reconnaissance, et notamment sans compromettre ses intérêts à Jérusalem. Elle cherche un prétexte et un moment opportun pour sortir du piège. Elle pense qu’elle tient là l’occasion. Et elle s’empresse de faire valoir aux pays arabes son abstention mais aussi qu’il faudra désormais compter avec l’existence d’Israël et que la France ne pourra l’ignorer encore longtemps. Elle commence donc à les préparer à l’éventualité d’une reconnaissance française de facto qui sera effectivement acquise en janvier 1949. « M. Schuman, rapporte ainsi Fisher, a fait savoir aux représentants de tous les Etats arabes que la France ne pourrait pas différer beaucoup plus longtemps les conséquences qu’il y avait à tirer du fait de l’existence de l’Etat d’Israël. Pour la première fois la France a officiellement déclaré que l’Etat d’Israël constituait pour elle une réalité. Elle n’a d’ailleurs fait que suivre dans cette voie l’Angleterre qui s’était déjà exprimée dans ce sens à la séance précédente du Conseil de Sécurité ».

Cependant les pressions exercées sur Paris, relayées par ses diplomates en poste en Orient et dans les pays arabes ne désarment pas au début de 1949 : « Le Département n’ignore pas, écrit son représentant à Damas, que c’est en la France que beaucoup de Syriens mettent tous leurs espoirs pour défendre le point de vue arabe […]. La reconnaissance d’Israël […] provoquerait ici un désastreux effet et risquerait de mettre en cause les bonnes dispositions que le nouveau cabinet nourrit à l’égard de notre pays. […] Je persiste à penser que nous n’avons pas intérêt à devancer l’Angleterre dans la reconnaissance d’Israël ».

Ainsi, les diplomates et représentants français dans les capitales arabes, toujours soucieux de la réaction des pays arabes, tiennent-ils particulièrement à ce que la France ne procède pas à une reconnaissance avant la Grande-Bretagne. « La reconnaissance de l’Etat d’Israël à la veille de la réunion de la Commission de conciliation […] ne manquerait pas d’être interprétée comme une manifestation de partialité, estime son représentant à Amman. […] je persiste toujours à penser qu’il est de notre intérêt de ne pas prendre parti avant que la Grande-Bretagne n’ait elle-même fixé clairement son attitude ».

Peu de temps avant que la France ne reconnaisse Israël, son représentant au Caire ne peut même pas envisager une telle possibilité : « Le Ministre du Liban est venu me rendre visite ce soir. Azzam Pacha lui avait exprimé de vives alarmes touchant l’attitude de la France qui s’apprêterait à reconnaître le gouvernement d’Israël. […] J’ai cru pouvoir lui dire que rien ne me permettait de penser qu’une telle initiative fut (à la) veille d’être prise par le gouvernement français ».

Mais de son côté, Paris comprend qu’il ne pourra pas retarder sa reconnaissance très longtemps et entend compenser auprès de l’Etat d’Israël son abstention lors du vote aux Nations Unies à propos de l’adhésion d’Israël. Une circulaire de R. Schuman, en date du 5 janvier 1949, vise à préparer les pays arabes par la voix de ses représentants à une éventuelle reconnaissance de facto du gouvernement de Tel-Aviv. « Dès qu’une décision définitive aura été prise, indique Schuman, vous en serez avisé afin de vous permettre de préparer le gouvernement de votre résidence à une telle initiative avant que celle-ci n’intervienne ». L’argumentaire à employer est ensuite détaillé, rappeler les reconnaissances antérieures des Etats-Unis et de l’U.R.S.S., faire valoir qu’une telle initiative ne constitue pas une reconnaissance de jure qui n’est pas envisagée pour le moment et insister sur les intérêts français « culturels et économiques que nous possédons traditionnellement dans la partie de la Palestine actuellement dépendante des autorités d’Israël, et que nous risquerions de compromettre en laissant plus longtemps se prolonger l’état de chose actuel ».

Remarquons que les autorités françaises ne parlent jamais que de gouvernement de « Tel-Aviv » : on peut ainsi lire entre les lignes le problème de Jérusalem et la détermination des Français de ne pas la reconnaître comme capitale d’Israël et leur désir qu’elle relève d’un statut international. Pourtant plus la France tardera à manifester sa reconnaissance, plus elle le payera cher en ce qui concerne ses établissements culturels. Car tout est lié, la reconnaissance, le statut de Jérusalem et les oeuvres françaises.

Jérusalem, la question des Lieux-Saints et son influence

La France protège de longue date les Lieux-Saints. Elle possède à Jérusalem nombre d’œuvres charitables, d’établissements, d’écoles, de collèges et d’hôpitaux, pour la protection desquels elle préférerait que la ville bénéficie d’un statut international. Cette question des institutions françaises est au coeur des préoccupations de la France et pèse sur sa politique, tant sur la question du statut de Jérusalem que sur celle de la reconnaissance du nouvel Etat.

A la fin du mandat britannique, la France compte près de 70 institutions en Israël (et parmi elles environ 36 écoles, qui représentent sensiblement 8 000 élèves) et pas moins de 40 institutions culturelles, hospitalières, charitables ou religieuses à Jérusalem même. En raison d’accords avec les Turcs, reconduits pendant le mandat britannique, ces institutions bénéficiaient d’un certain nombre de privilèges, exemptions douanières, non ingérence dans leur activité notamment.

La France tirait de ces institutions un rayonnement dans la région non négligeable, influence d’autant plus cruciale pour elle, qu’elle ne perd pas espoir de retrouver sa place dans la région et que le vide créé par l’évacuation britannique lui laisse entrevoir une occasion inespérée de le faire. Autant de raisons pour lesquelles dès le début des débats à l’O.N.U. elle milite pour le statut international de Jérusalem et des Lieux-Saints.

La France fait partie du conseil de tutelle qui délibère au sujet de Jérusalem à l’O.N.U. et qui, en application de la résolution 181 de l’Assemblée générale du 29 novembre 1947, est chargé d’élaborer un statut pour la ville. Les délégués français participent activement aux débats, essayant par tous les moyens d’obtenir un statut international pour Jérusalem. La France se préoccupe aussi, avec l’éclatement de la guerre israélo-arabe en mai 1948, de la sécurité dans la ville. Dès le 24 mai 1948, le ministre des Affaires étrangères alerte Parodi, « devant l’ampleur, dit-il, que revêt actuellement la bataille de Jérusalem, le gouvernement français estime devoir adresser au Conseil de Sécurité un appel suprême pour la sauvegarde des Lieux-Saints qui sont actuellement l’enjeu d’une lutte sans merci et menacés de destruction complète. »

C’est la position que la France soutenait déjà à la première séance du Conseil de Sécurité en avril 1947. Mais l’attitude française consistant à lier la sauvegarde de ses institutions locales à la question de la reconnaissance pèse maintenant directement sur ses relations avec le jeune Israël. Paris souhaite recevoir des garanties pour Jérusalem et ses établissements, d’où les conditions mises à la reconnaissance d’Israël. Une note retrouvée dans le Fonds Bidault, bien qu’antérieure au vote sur le partage, illustre parfaitement l’importance que la France accorde à cette question : « Dans le cas du partage de la Palestine, la création de la zone internationale de Jérusalem – Bethléem est essentielle à la survivance de nos oeuvres et au maintien de notre position dans ce pays. C’est en somme le seul point qui nous intéresse directement dans le problème. »

Ce lien que la France établit avec sa reconnaissance d’Israël s’exprime précisément dans l’élaboration de sa stratégie à compter de la création de l’Etat : « Au cas où le gouvernement français déciderait de reconnaître l’Etat d’Israël, rappelle le Quai d’Orsay, reconnaissance à laquelle les autorités juives attachent un très grand prix, il conviendrait de demander des garanties sérieuses pour les oeuvres françaises situées dans les territoires que ces autorités contrôlent ou pourront contrôler ».

Le déclenchement de la guerre israélo-arabe va encore accentuer ces revendications. En effet, pendant les combats de la guerre d’indépendance, des établissements français ont subi des dommages ou ont été envahis par l’armée israélienne. La France demande à récupérer tous les établissements qui se trouvent aux mains de l’armée israélienne ou des réfugiés, ainsi que d’être dédommagée en cas de destructions. Ces conséquences de la guerre renforcent les craintes de la France et sa conviction que des garanties sont nécessaires, si elle ne veut pas perdre ses établissements, ni voir son influence lui échapper. Les Israéliens sont bien conscients de ces inquiétudes françaises et Fisher attire l’attention de son ministère à ce propos. « M. Bidault, écrit-il, a souligné qu’il attendait de nous le maintien de notre point de vue en ce qui concerne l’internationalisation de Jérusalem. […] On est particulièrement préoccupé par notre attitude vis-à-vis des établissements français qu’elle abrite. Le rapport fait par le médecin-chef de l’Hôpital français à Jérusalem sur l’occupation du bâtiment par nos hommes, a produit une impression déplorable. On espère que nous ne perdrons pas de vue l’importance très grande que la France attache à ces questions ».

De plus à ses préoccupations propres (dommages de guerre, perte d’influence et enjeux stratégiques), viennent se greffer des difficultés liées à la dimension religieuse du problème. La présence chrétienne en Palestine et le sort de cette communauté ne laisse pas l’opinion publique française, et notamment la presse catholique, indifférente. D’autre part la position française en faveur d’un statut international reçoit le soutien de catholiques du monde entier.

De leur côté, les religieux français qui se trouvent à Jérusalem pèsent de tout leur poids pour empêcher la France de reconnaître Israël. Ces religieux pensent que l’Etat hébreu sera un Etat, religieux, de confession juive, et qu’il n’aura pas besoin des écoles, hôpitaux ou oeuvres de charité français car il créera les siens. Et leurs inquiétudes ont été renforcées par « tous les excès auxquels se sont livrées les troupes juives contre les établissements religieux français : violences, perquisitions non motivées, pillages, profanations, incendies et destructions de toutes sortes ».En janvier 1949, ils s’efforcent de plaider leur cause auprès du consul général de France dans la ville sainte. « Quelle que soit la façon dont sera résolu le problème palestinien, écrivent-ils, les Juifs qui se disent aujourd’hui disposés à laisser toute liberté aux oeuvres françaises, ne tarderont pas à rendre impossible leur existence […] : ils n’auront pas besoin de nos oeuvres de bienfaisance et nos écoles ne leur conviennent pas. […] Elles nous semblent mortellement compromises dans l’Etat juif reconnu sans garanties préalables. »

Pourtant si des religieux s’inquiètent du sort de leurs établissements, certains d’entre eux préféreraient, à défaut d’un statut international des Lieux-Saints, les voir israéliens plutôt qu’aux mains des Arabes. « Le cardinal (Tisserant), apprend Neuville au Département, serait tout à fait d’avis que la garde des Lieux-Saints soit confiée à l’Etat d’Israël, beaucoup plus qu’à un Etat arabe ».

Une position que ne sont pas loin de partager certains diplomates, comme le suggère ce compte-rendu de source israélienne d’un entretien entre Maurice Couve de Murville et Maurice Fisher : « Lorsque j’ai dit que les Lieux-Saints étaient principalement chez Abdallâh, M. Couve de Murville a remarqué : “Oui, et c’est la difficulté » raconte Fisher.

Point sur lequel les Israéliens rejoignent les Français. En effet, « depuis le 30 novembre, les Juifs de toutes provenances n’ont pas eu accès au Mur des Lamentations qui n’est pourtant qu’à 150 mètres du vieux quartier juif. Cela mérite d’être retenu au moment où s’élabore le statut de Jérusalem pour le libre accès des Lieux-Saints et le respect des croyances » relaie Neuville.

En même temps certaines mesures israéliennes préoccupent les Français. C’est le cas de l’exigence nouvelle d’un visa pour toute entrée dans la vieille ville, dont le gouvernement français estime qu’« admettre cette prétention serait préjuger le sort de Jérusalem ».

Cependant, côté israélien, on n’était pas opposé à la négociation sur cette question des institutions françaises. Une lettre du représentant du gouvernement provisoire d’Israël à Paris, du 6 septembre 1948, affirme que l’Etat israélien a pour « principe de respecter les droits acquis et les privilèges des établissements français » et est prêt à discuter d’une formule avec le consul général Neuville. Une position que réitère le représentant israélien à Paris, Fisher : « mon gouvernement, dit-il, serait heureux de négocier avec le gouvernement français un accord relatif au régime des dits établissements. »

Dans une lettre adressée à Schuman, il précise, « je ne saurais mieux faire que de citer […] M. Shertock, dans son discours devant la Commission politique des Nations Unies le 15 novembre 1948 […] : « Mon gouvernement est fidèle au principe d’un régime international en ce qui concerne les Lieux-Saints ».

Israël s’efforce donc de montrer à la France sa bonne volonté, sans doute dans le but de la convaincre de le reconnaître. Et justement, c’est dans ce contexte, qu’intervient en janvier 1949 la reconnaissance de facto d’Israël par la France. Un télégramme de Jean Chauvel vient à l’appui de cette thèse du lien entre les promesses israéliennes et la reconnaissance. Après un préalable qui précise que « l’ouverture de négociations à Chypre, à Nakoura et plus officieusement à Jérusalem, entre les Israéliens d’une part, les Egyptiens, les Libanais et les Transjordaniens d’autre part » en a créé les conditions, la circulaire de Chauvel annonce que le gouvernement français a décidé de reconnaître de facto le gouvernement d’Israël. Ce dernier ayant accepté notamment l’ouverture d’une négociation sur le statut des établissements français qui devra tenir compte des droits acquis, mais aussi d’évacuer les établissements occupés et d’indemniser ceux qui ont pu être endommagés. D’autre part Israël réaffirmera le principe de la création d’une zone internationale à Jérusalem. « Ces résultats ayant été acquis dans la matinée de ce jour, conclut Chauvel, le gouvernement français s’est décidé à faire procéder aussitôt à la publication de sa décision de reconnaître de facto le gouvernement de Tel-Aviv. »

Néanmoins les débats à l’O.N.U. sur la question de Jérusalem se poursuivent, en particulier sous initiative française. C’est que « contrairement à certaines informations de presse, les questions culturelles et le statut de nos établissements ne sont pas les seuls points en fonction desquels se définiraient les bases des futures relations franco-israéliennes » affirme la France qui continue à défendre l’instauration d’un statut international pour la ville sainte.

Elle a pu un moment croire que son point de vue pourrait s’imposer, au moins en partie, comme en témoigne ce télégramme de son représentant à l’O.N.U. Rendant compte de la deuxième lecture de l’avant-projet de statut de Jérusalem, il se réjouit que « d’une façon générale, les vues de la délégation française ont été très largement incorporées […] à l’avant-projet notamment sur des points aussi importants que la citoyenneté, l’organisation de l’exécutif de l’administration et de la justice, les pouvoirs du gouverneur à l’égard des Lieux-Saints, édifices et sites religieux situés hors de la cité ».

En conclusion, on peut estimer que la France, sachant combien Israël souhaitait sa reconnaissance et ne comprenait pas son retard, en a profité pour la lier étroitement au statut de Jérusalem et à l’avenir des établissements français. Espérant tirer bénéfice de la situation, elle demande des garanties et fait pression sur Israël.

Pour sa part, le jeune Etat, qui se cherche des alliés, se montre conciliant et se dit prêt à donner ces garanties, espérant sans doute arracher en retour la reconnaissance qu’il espère.

Quoi qu’il en soit, avec ou sans garanties, la France, qui ne souhaitait pas être la dernière à le faire, aurait reconnu Israël.

Reste néanmoins que la France tenait vraiment au statut international de Jérusalem qui pensait-elle, lui permettrait aussi de garder ses établissements et de conserver son influence dans la région. Quand elle a compris que le projet de statut international s’éloignait, et qu’en outre Israéliens et Jordaniens tentaient de parvenir à un accord direct à ce sujet, ses espoirs s’amenuisèrent. Pourtant, même si elle ne croit plus beaucoup à cette solution, la défendre encore pourrait lui permettre, pense-t-elle, de paraître défendre les intérêts du monde arabe. « S’il semble un peu vain, estime le Quai d’Orsay, de continuer à nous dépenser pour une thèse qui se heurte à trop d’obstacles, nous ne devons pas perdre le bénéfice de nos efforts précédents du côté des pays arabes qui, à l’exception de la Jordanie, sont en faveur de l’internationalisation et vis à vis de nos populations africaines dont les dirigeants religieux voudraient voir placer les Lieux-Saints de l’Islam sous protection des Nations Unies ».

Lorsqu’en mars 1950 se déroulent de nouveaux débats à l’O.N.U. sur le statut de Jérusalem, la France a reconnu de jure Israël ; les pays ont échangé des représentants, entre eux les contacts sont monnaie courante et les sujets difficiles sont maintenant discutés entre les deux pays qui préparent ensemble les débats à l’O.N.U.

Les réactions israéliennes à la non-reconnaissance française :

Pressions et déceptions

Plaçons-nous à présent du point de vue israélien. Comment ces difficultés rencontrées avec la France sont-elles comprises et analysées? Quelles stratégies les Israéliens vont-ils s’attacher à mettre en oeuvre face à la non-reconnaissance française ?

Les dirigeants ainsi que le peuple d’Israël attendaient beaucoup de la France qui bénéficiait d’une grande estime et de considération dans tous les milieux. Tout le monde connaissait son aide avant la création de l’Etat d’Israël, soit aux immigrants, soit en termes d’envois d’armements. Les Israéliens s’étaient forgé une image positive de la France, que renforçait le oui français de novembre 1947. Enfin, selon les Israéliens des intérêts communs à contrer les Britanniques et la Ligue arabe devaient encore rapprocher les deux pays.

Dans ce contexte, ils ne doutaient pas d’une reconnaissance française immédiate après la création de l’Etat d’Israël, un geste presque plus attendu que ceux des Etats-Unis ou de l’U.R.S.S., d’où une grande déconvenue quand il ne survient pas.

Si les Israéliens comprenaient les inquiétudes de la France en tant que puissance musulmane et en raison de ses liens avec les pays arabes, ils en contestaient le bien-fondé, considérant qu’une reconnaissance n’aurait pas réellement compromis les relations de la France avec ces pays. En Israël, on en est certain, « les politiciens responsables se sont rendu compte que les concessions aux Arabes ne donnaient aucun résultat positif pour la France. Et que quoi qu’il se passe, les nationalistes arabes en Afrique du Nord et la Ligue Arabe ne changeraient pas leur politique anti française. […] Sans aucun doute, finalement, les tenants de la reconnaissance rapide d’Israël ne peuvent que l’emporter. »

En fait, l’analyse israélienne est restée la même qu’à l’époque du vote sur le plan de partage, fin 1947.

Israël tenait beaucoup à une reconnaissance immédiate de la France, aussi parce qu’elle aurait entraîné avec elle, pensait-on, celles d’autres pays d’Europe de l’Ouest et peut-être même celle de la Grande-Bretagne. Ou au minimum contrebalancerait l’influence négative, du point de vue israélien, de cette dernière. Israël est persuadé par exemple que les Etats du Bénélux, mais aussi certains pays francophones ou catholiques, attendent que la France reconnaisse Israël pour en faire autant.

Pour Israël, la position d’attente française est donc doublement préjudiciable, puisque qu’elle entraîne d’autres pays occidentaux. « La France, analyse-t-on dans le nouvel Etat, perd par ses propres mains sa position en Israël et affaiblit la position de l’Ouest en général envers notre pays par son retard pour la reconnaissance ».

Mais on peut penser que cette affirmation ne ressort pas seulement de l’analyse, c’est aussi une arme pour les diplomates israéliens qui, dans le contexte de guerre froide qui règne alors, tentent de tirer parti de la rivalité entre blocs. L’U.R.S.S. est l’un des premiers pays à avoir reconnu l’Etat d’Israël et à entretenir des relations avec le nouvel Etat. Le bloc occidental pouvait donc craindre qu’un rejet des pays de l’Ouest fasse basculer en réaction Israël du côté de l’Est.

Les espoirs et les attentes d’Israël vis-à-vis de la France comportent des composantes émotionnelles très fortes, nées de l’aide initiale apportée par la France. Cette aide, l’expérience commune dans la Résistance, ont conduit les Israéliens à construire une image de leur relation avec la France qui ressemble un peu à une fraternité de combattants. Or pour Israël, l’opposition aux Britanniques, à la Ligue Arabe, la Guerre d’Indépendance, s’inscrivent dans la continuité de ces expériences communes. De là découle le sentiment qu’un front commun aurait dû s’imposer, que la France aurait dû se reconnaître dans les combats du jeune Etat.

Mais au-delà de l’aspect émotionnel, les attentes d’Israël relèvent surtout de nécessités stratégiques cruciales. C’est pourquoi les Israéliens vont s’attacher à convaincre la France de la responsabilité et de l’intérêt qu’elle a de reconnaître leur pays.

L’analyse israélienne est très différente (voire opposée) de celle du Quai d’Orsay. Selon Israël, les craintes du Quai ne sont pas fondées, non seulement la France n’aurait aucune crainte à avoir de répercussions fâcheuses dans le monde arabe de la reconnaissance du nouvel Etat, au contraire devrait-elle se réjouir d’avoir trouvé un point d’appui dans la région. Toujours selon les Israéliens, c’est même le combat d’émancipation d’Israël et sa lutte contre les Britanniques qui a offert à la France une occasion unique de retrouver une place importante au Moyen-Orient.

La France devra, à un moment ou à un autre, reconnaître Israël, le faire immédiatement lui éviterait de s’enliser dans de pénibles discussions et complications qui n’auraient pas le temps de naître. Elle pourrait dès lors s’afficher en leader d’une stabilisation au Moyen-Orient, ce que la Grande-Bretagne n’est évidemment pas en position de faire.

Le partage ayant été voté, la non-reconnaissance de pays occidentaux ne peut être interprétée que comme un encouragement à ne pas acter ce fait, même à le rejeter. Pour Israël, ce n’est pas la reconnaissance éventuelle qui risque de provoquer des troubles dans les pays arabes, c’est au contraire la non-reconnaissance, qui en encourageant les pays arabes à refuser l’existence d’Israël, fait obstacle à la paix. Si la France et ces pays d’Europe occidentale ne reconnaissent pas Israël, comment les pays arabes modérés pourraient-ils le faire ?

Dans cet esprit, il est de la responsabilité de la France et des pays occidentaux de persuader les modérés arabes d’admettre la nouvelle donne au Moyen Orient et d’emprunter cette voie de la reconnaissance. Il en va du sort de la paix et de la coexistence.

Toutefois, sans attendre la reconnaissance, les Israéliens vont s’efforcer de susciter le dialogue avec les Français, partout où ils le peuvent. Les échanges quotidiens de tous niveaux se multiplient, pas seulement à Paris ou à Jérusalem mais aussi à Washington ou aux Nations Unies. L’Etat d’Israël, aussitôt proclamé, envoie à Paris une délégation et un chargé d’affaire, Maurice Fisher. Ce dernier, accepté comme représentant officiel d’Israël, était reçu par les hommes politiques et les ministres. Dans le délai qui s’est écoulé entre la création de l’Etat en mai 1948 et sa reconnaissance par la France, Fisher a tenté par tous les moyens de démontrer à la France qu’elle devait reconnaître Israël sans retard. Cependant quand on analyse ses démarches et sa correspondance, on se rend compte que dès le début, l’Etat d’Israël était accepté mais seulement comme un interlocuteur officieux.

Si la France se souciait du statut de Jérusalem, de l’avenir des Lieux-Saints et de ses établissements, et différait sa reconnaissance, elle ne contestait pas l’existence d’Israël. Entre ces deux pays, il y avait des échanges, des aides, des envois de matériels et d’autres liens mais ce qui liait toutes ces opérations c’était l’absence de publicité, toujours dans le souci de ne pas heurter les pays arabes et les possessions d’Afrique du Nord. Néanmoins Israël peut s’appuyer sur cette reconnaissance de facto, qui ne s’avoue pas comme telle, pour consolider les relations déjà existantes.

Au coeur de ce dispositif, on trouve un homme, Maurice Fisher le représentant de l’Etat d’Israël à Paris qui multiplie les entretiens avec les hommes politiques français. En juillet 1948, il incite à la création d’une commission pour la reconnaissance d’Israël composée de représentants de tous les partis politiques français. Le 14 août 1948, il rencontre R. Schuman, occasion pour le représentant israélien de montrer sa compréhension des difficultés françaises et de plaider sa cause. Après avoir remercié la France pour son aide et rassuré son interlocuteur sur le sort des Lieux-Saints et des établissements français, le représentant israélien lui fait part des raisons pour lesquelles son pays espère une reconnaissance rapide. Il se réjouit de la réponse de Schuman qui lui aurait déclaré « qu’il était heureux de pouvoir me dire que plusieurs députés musulmans lui avaient dit qu’ils comprenaient fort bien que la France devrait reconnaître l’Etat d’Israël mais qu’ils lui demandaient seulement de ne pas agir avec précipitation. […] M. Schuman m’a affirmé qu’il était persuadé que les intérêts français et israéliens étaient liés. »

Dès cette période d’août 1948, Fisher développe un plan très élaboré et très détaillé visant à faciliter la reconnaissance française. « J’ai une formule, dit-il, que j’essaye de lancer par divers moyens directs et indirects et qui a reçu un accueil favorable au Parti socialiste, au M.R.P. et chez certains fonctionnaires du Quai d’Orsay ». Selon lui, la principale difficulté pour la France réside dans le choix du moment de sa reconnaissance. Il tente de suggérer au gouvernement français de se décider en pleines vacances parlementaires et de procéder par étapes, « s’échelonnant sur une période de plusieurs mois et allant depuis la reprise des relations postales et l’établissement, à Paris, d’une représentation du Gouvernement Provisoire d’Israël jusqu’à l’envoi auprès du gouvernement d’Israël d’un chargé de mission, consistait en une reconnaissance de fait ».

Pour arracher la décision de reconnaître Israël, Fisher rencontre le plus d’interlocuteurs possibles, au Quai d’Orsay, au gouvernement, dans les partis politiques, faisant leur siège s’il le faut. Ainsi visite-t-il tout ce qui compte dans le monde politique français, Auriol, Bidault, Schuman, Marc Sangnier, Guy Mollet, Léon Blum, Grumbach, Daniel Mayer.

Les efforts des Israéliens pour convaincre les autorités françaises se déploient aussi aux Etats-Unis, où Eliahu Epstein, le représentant d’Israël rencontre en novembre 1948 l’ambassadeur de France à Washington. Epstein commence par indiquer à Henri Bonnet, l’ambassadeur, que « M. Shertock avait été extrêmement satisfait de sa conversation avec Votre Excellence [Robert Schuman, ministre des Affaires étrangères] à Paris. » En effet, une rencontre entre les deux ministres avaient eu lieu en octobre. Ce qui vient attester de l’existence, en dépit de la non-reconnaissance, de contacts à tous les niveaux.

Epstein expose ensuite combien Israël « souhaite, dans les domaines politique, économique, et culturel, l’établissement de fécondes relations d’amitié avec la France aussitôt que le nouvel Etat aura affirmé son existence et pris une forme définitive. »

Cet entretien nous confirme encore que les échanges entre dirigeants, hommes politiques et diplomates français et israéliens où qu’ils se déroulent, abordent tous les sujets : la non-reconnaissance, la politique américaine envers les Israéliens, les positions à l’O.N.U., les relations avec les pays arabes et les obstacles mis par l’Angleterre à ce sujet.

Fisher était très optimiste à cette période et avait l’impression d’être écouté par les hommes politiques et même par le Quai d’Orsay. Encore faut-il déterminer si ce ne sont que les impressions de Maurice Fisher ou la réalité du terrain. Qu’en est-il ?

Immédiatement après la déclaration de l’Etat d’Israël, Fisher écrit une lettre à Bidault où il l’informe au nom du gouvernement provisoire d’Israël de la création du nouvel Etat et lui demande que la France reconnaisse Israël de facto. Sharett fait la même demande le 15 mai 1948. On croyait alors à une reconnaissance française immédiate. Ces attentes se basaient sur des rapports des représentants d’Israël en France et sur des conversations avec les représentants français en Israël.

Les premiers rapports qui arrivaient de Paris au sujet de la reconnaissance étaient en effet enthousiastes. Le 19 mai 1948, Fisher estimait que la France allait reconnaître Israël la semaine suivante en dépit des réticences du Quai d’Orsay. L’optimisme continue d’être la marque des rapports de Fisher, comme de ceux de ses collègues au ministère des Affaires étrangères israélien par la suite. En octobre 1948 encore, quand l’amertume chez les Israéliens grandit en raison de la non-reconnaissance, Fisher continue de mentionner que l’atmosphère à Paris est en général favorable à Israël.

Toutefois les rapports de Fisher sur une éventuelle reconnaissance se sont progressivement faits plus pessimistes. Pour Fisher, ce qu’il interprète comme un recul français doit être mis, entre autres, au compte des changements politiques en France. En juillet 1948, le gouvernement Schuman est tombé et un nouveau gouvernement se met en place avec à sa tête André Marie. Bidault a quitté le ministère des Affaires étrangères. Ce gouvernement Marie tient un mois. Fin juillet, Fisher informe Tel-Aviv que les amis d’Israël dans le nouveau gouvernement ne croient plus à la possibilité d’une reconnaissance rapide. En septembre, un nouveau gouvernement est formé, avec à sa tête Henri Queuille, qui reste aux affaires jusqu’en octobre 1949. Tous ces changements comptèrent dans la reconnaissance ou plutôt la non-reconnaissance d’Israël par la France. Début septembre 1948, un rapport de Fisher mentionne que la crise de gouvernement français vient contrecarrer ses efforts. En octobre, Fisher estime que les énormes problèmes intérieurs qui attendent le gouvernement français laissent à Schuman le champ libre. Il en déduit que la position de Schuman n’est pas favorable à Israël.

La supposition, la croyance même, en Israël que la France a un intérêt à l’existence d’Israël, a contribué à laisser espérer une reconnaissance rapide. Les rapports de Fisher ont encore renforcé cette attente. Quand elle ne s’est pas concrétisée, elle a laissé la place à une déception profonde.

Mais Fisher n’a-t-il pas entendu dans les propos de ses interlocuteurs ce qu’il souhaitait par-dessus tout y entendre ? Quand il se félicite comme nous l’avons vu précédemment que Schuman lui affirme qu’intérêts français et israéliens sont liés, ne prend-il pas trop au pied de la lettre les propos du Français ? Son ardent désir de reconnaissance ne le conduit-il pas à surestimer l’accueil des plans qu’il élabore ? On peut penser que Fisher n’a pas toujours fait preuve du recul nécessaire à un diplomate et que son enthousiasme initial fut source de faux espoirs.

Les courriers des représentants français en Israël envoyés au ministère des Affaires étrangères français gardent la trace de cette déception. Chariron, le consul français à Tel-Aviv, informe par exemple le Quai en mai 1948 que des cercles juifs officiels ont exprimé leur amertume face à la non-reconnaissance française. Il cite le journal Haaretz, qui explique que cette désillusion provient de la certitude déçue, côté israélien, que la France avait un intérêt politique fort au succès de l’oeuvre sioniste. Pour le journal, une victoire des Israéliens sur les armées de la Ligue arabe relève de l’intérêt commun à Israël et à la France car la Ligue s’immisce dans les affaires françaises en Afrique du Nord. « Les relations entre Paris et la Ligue, écrit le journal, ont toujours été déplorables, elles ont été affectées lors de la perte de la Syrie et du Liban, et aujourd’hui elles sont plus tendues que jamais par suite de l’immixtion de cette Ligue dans les affaires nord-africaines […]. Une victoire juive aurait mis fin, pour une longue période, à la menace arabe en Afrique du Nord française. » Selon Haaretz toujours, « le prestige français en Israël » aurait dû contrebalancer les craintes des réactions britannique et arabe.

Les Israéliens espéraient notamment que la grande importance que la France attachait à la défense de la culture et de la langue françaises jouerait en leur faveur et que les Français seraient sensibles aux promesses de leur donner une grande place dans le nouvel Etat. Chariron par exemple caressait l’idée qu’en raison de l’opposition des Israéliens aux Britanniques, Israël adopterait la langue française et non l’anglais comme seconde langue officielle.

Les espoirs israéliens étaient renforcés par les représentants d’Israël en France qui pensaient constater des progrès dans les relations franco-israéliennes. Il semble que ces diplomates israéliens recevaient des encouragements des diplomates et politiciens français qui souhaitaient préserver l’image positive que les Israéliens avaient de la France tout en sauvegardant en même temps leurs relations avec le monde arabe. Le ministère des Affaires étrangères français cherchait à garder ainsi deux fers au feu.

Nous l’avons dit, la France lie sa reconnaissance à l’obtention de garanties concernant ses institutions de Terre sainte. Répondre à ces demandes françaises a bien évidemment participé de la stratégie des Israéliens pour obtenir gain de cause. Cependant, les Israéliens estiment que la France, en retardant sa reconnaissance, rate une occasion en or d’établir des relations avec un pays susceptible d’être un allié stable dans cette région et avec qui elle pourrait établir divers échanges. Et plus le temps s’écoule, plus l’incompréhension et la déception grandissent dans tous les compartiments de la population : dirigeants, journalistes, amis de la France ou homme de la rue.

Néanmoins, tous ne partagent pas cette analyse. Par exemple, Daniel Mayer, qui était ministre du Travail dans le gouvernement français de l’époque, considère que reconnaissance n’est qu’une question de temps, le choix de l’heure étant entre les mains du ministre des Affaires étrangères. Jacques de Bourbon-Busset défend la même opinion, la France a reconnu Israël de facto en même temps que les autre pays occidentaux. Et Walter Eytan, le directeur du ministère des Affaires étrangères israélien de l’époque, lui-même, n’a pas vu dans la reconnaissance tardive une source justifiée d’amertume. Il n’y a même pas vu de retard, soulignant en effet que cette reconnaissance s’est produite en même temps que celles des autres pays d’Europe de l’Ouest.

Reste néanmoins que la majorité des Israéliens ne comprend pas la non-reconnaissance française. Et celle-ci est au coeur de nombre d’articles de presse ainsi que d’échanges de lettres diplomatiques et d’entretiens entre personnalités politiques et diplomates israéliens et français. Alors que la France bénéficie de beaucoup de respect et d’admiration chez tous en Israël, ses hommes politiques et ses diplomates ne trouvent pas convaincantes les explications françaises liant la difficulté à reconnaître Israël à son statut dans les pays arabes et la déception peu à peu s’exprime. « En effet, les attentes en Israël de la part de la France étaient grandes et leur non-réalisation a créé une grande déception et justement à cause du fait que nous bénéficions de l’aide et de l’amitié dans des domaines vitaux. […] Nous refusons de croire que quelqu’un qui dirige la politique française a décidé que les efforts n’en valaient pas la peine. » En fait, beaucoup avaient cru qu’avec la création des relations diplomatiques entre les deux pays, la France ferait connaître à un cercle large de la population combien elle avait aidé Israël naissant.

Contrairement à l’opinion des agents du ministère des Affaires étrangères français qui voyaient dans le report de la reconnaissance d’Israël un témoignage d’une sagesse politique, on l’a plutôt interprété en Israël comme l’expression de la faiblesse de la France qui ne peut plus réagir comme une grande puissance et se voit obligée de prendre en compte les limitations qui sont liées au rôle secondaire qu’elle s’apprête désormais à jouer au Moyen-Orient.

Pour les Israéliens, au sujet de la reconnaissance d’Israël, comme auparavant au moment du vote à l’O.N.U., la France s’est montrée sous le jour d’un Etat qui se borne à réagir aux événements et aux décisions d’autres pays. La seule initiative du ministère des Affaires étrangères français a été de lier la reconnaissance d’Israël à celle de l’obtention de garanties pour les institutions françaises. La France allait reconnaître Israël de toute façon à un moment ou un autre mais elle a jugé habile d’utiliser la question pour obtenir des concessions de la part d’Israël, sachant combien cette reconnaissance était primordiale pour les Israéliens. On peut juger le bénéfice très secondaire au regard de ce qu’aurait pu lui rapporter une politique plus audacieuse.

Relevons enfin qu’à partir de la naissance de l’Etat d’Israël et de la guerre entre les pays arabes et Israël, une nouvelle question vient interférer dans les relations franco-israéliennes, qui inquiète sérieusement Israël : les communautés israélites d’Afrique du Nord. Car si, jusqu’à présent, les Juifs et les Arabes musulmans cohabitaient dans ces pays dans un calme relatif, l’indépendance de l’état d’Israël et la guerre de 1948 ont changé la donne et beaucoup de Juifs désirent désormais quitter les pays d’Afrique du Nord. Quelle attitude la France doit-elle adopter à cet égard ? Au grand dam d’Israël, c’est la circonspection qui l’emporte, toujours dans le but de ménager l’opinion arabe : « Un exode massif, à destination de la Palestine, d’Israélites marocains et tunisiens, […] est de nature à provoquer un vif mécontentement de la part des populations musulmanes que nous administrons », constate la direction Afrique-Levant qui invite son administration à la plus grande réserve.