« Il est incroyablement gratifiant qu’un roman à propos d’une femme de 72 ans vivant à Beyrouth soit acclamé de la sorte. » a-t-il déclaré à l’Orient-Le Jour à propos du prix Femina étranger.

Isolée dans son grand appartement de Beyrouth, Aaliyah s’apprête à entreprendre une nouvelle traduction. Comme tous les ans, à l’approche du 1er janvier, elle suit un rituel immuable : un ménage minutieux, un bon bain, deux bougies à la mémoire de Walter Benjamin, et un verre de vin rouge. Tous les outils sont prêts : rame de papier, calepin, crayons noirs, gomme, et les deux versions — l’anglaise et la française — du livre qu’elle va traduire en arabe.

« Aaliyah über alles« 

Certes, la démarche est déconcertante pour qui a le souci du texte, mais c’est ainsi qu’Aaliyah procède depuis 50 ans. Pour elle, le respect de la langue ou de la pensée de l’auteur vient après sa propre conviction et sa liberté. Cette année, elle traduira peut-être 2666, de Roberto Bolaño, à moins qu’elle ne change d’avis : mille pages, à son âge, c’est lourd.

Ses traductions nourrissent son esprit et peuplent sa solitude, mais n’importe quel traducteur vous dira que ce sont des enfants morts-nés qui ne verront jamais le jour. En effet, soigneusement relues et corrigées, elles iront dans des boîtes d’archives et seront soigneusement rangées dans une pièce inoccupée.

Aaliyah, la narratrice, a 72 ans et habite à Beyrouth. Celle dont le nom signifie « la très haute » ou « celle de là-haut », vit claquemurée dans un grand appartement sur lequel lorgne sa famille. Aaliyah est la mémoire de Beyrouth, elle a vécu les guerres et tous les bouleversements dans cette capitale grouillante. Elle raconte la guerre israélo-libanaise de 1982, le camp palestinien de Sabra, et se délecte d’anecdotes scatologiques sur le comportement des soldats de tous poils.

Plus tard, dit-elle, on a enlaidi la ville en construisant des murs dans les cages d’escaliers en plein air à seule fin de protéger les habitants contre les tireurs isolés.

Clin d’œil à Macbeth ou non ? Allez savoir. Dehors, dans les étages, il y a ses trois voisines fofolles, « les trois sorcières », comme les désigne Aaliyah qu’elles fascinent, mais qui les fuit, hautaine et sourcilleuse, en les écrasant secrètement de sa supériorité : « Aaliyah über alles, » marmonne la narratrice.

« Beyrouth, c’est Elizabeth Taylor, commente l’auteur, plus drôle quand il parle en son nom. Dingue, magnifique, kitsch, décatie, vieillissante et à jamais accablée de drames. » Aaliyah incarne l’histoire et les blessures de la capitale libanaise, sa vitalité en dépit des tragédies.

Libraire à la retraite, elle vit au milieu des auteurs qui tapissent ses murs et lui tiennent compagnie, et avec lesquels elle débat ou chicane, et entretient un dialogue incessant, intelligent, évoquant dans un même souffle Fernando Pessoa et Joseph Brodsky, Bruno Schulz et Imre Kertèsz en passant par J.M.Coetzee et Nadine Gordimer, Gustave Flaubert et Danilo Kis. Pas un auteur ne lui échappe, une culture à faire pâlir Alberto Menguel (qui n’est pas cité). Ils sont une soixantaine à nourrir les pages de ce roman, avec une citation toutes les deux pages, ce qui touche à la frénésie et crée au final un phénomène de saturation. L’esprit caustique de l’auteur est une respiration trop rare entre les citations dont il abuse.

Des libres-penseurs chiites

Même si l’auteur se déclare athée, Aaliyah n’est pas une libre-penseuse, comme on pourrait le croire par ignorance ou inattention. Elle est chiite sans être pratiquante, car pour elle, seul compte le Coran. « Au temps de notre prophète, on admirait la poésie, et Dieu accorda à Muhammad, un illettré, le miracle d’une langue incomparable. » Elle note que cette année, l’Achoura tombe à peu près en même temps que Noël, mais elle s’en fiche, dit-elle. « Qu’ils se flagellent dans les affres du souvenir. Les gémissements, les coups de fouet, le sang, Hussein trahi… cela ne me fait rien. »

Libre-penseur ou pas, bien des aspects de ce Prix Femina sont troublants. Les références aux souffrances du peuple juif sont constamment invoquées pour parler des Palestiniens. Ainsi, l’emplacement de Sabra barbouillé de bleu pâle sur une carte de Beyrouth peinte par un artiste local est comparé à la Rue des Crocodiles décrite par Bruno Schulz en 1933 ¬— Schulz qui fut assassiné dix ans plus tard par la Gestapo dans le ghetto de Drohobycz (situé aujourd’hui en Ukraine).

Tous au cimetière

Un bon roman est une porte ouverte sur un autre univers, et un bon roman étranger vous procure quelques clés pour découvrir et comprendre une autre culture. Alors qu’on devrait se réjouir de cet appétit pour les auteurs du monde occidental mêlés aux poètes arabes de la période préislamique, tels Antar et Imrou’l Qays, la sélection est troublante. Certes, on ne s’attend pas à trouver un auteur israélien sous la plume d’un américano-libanais, mais on peut s’interroger : pourquoi Saul Bellow et pas Philip Roth, par exemple ? Pourquoi tous les auteurs juifs cités par Rabih Alameddine, de Kafka à Imre Kertèsz, de Danilo Kis à Walter Benjamin, sont-ils au cimetière ?

Cet hommage à la culture ashkénaze remplit donc les cimetières. Mais en dépit de sa vaste culture occidentale, dès qu’il s’agit d’Israël, la haine submerge la narratrice, qui semble être ici la porte-parole de l’auteur, et cette haine va bien au-delà du pays frontalier. Elle condamne par essence les Juifs dans leur entièreté, voire la civilisation judéo-chrétienne. « Vous direz ce que vous voudrez du Dieu d’Israël, mais la cohérence n’est pas Son fort. Il n’est pas tendre avec les miens. Ce Dieu unique est un nazi. »

Merci au prix Femina 2016 qui permet au public français érudit de se familiariser avec la haine. Eblouie et sans aucun discernement, la presse s’est extasiée sur les dizaines de citations qui se bousculent dans le texte jusqu’au vertige. De quoi vous en passer le goût.

Derrière la narratrice, c’est Rabih Alameddine qui parle, un auteur américano-libanais, né en 1959 à Amman, de parents druzes libanais. Ceux-ci ont quitté la Jordanie au moment de Septembre noir, en 1971, pour se réfugier au Koweït puis au Liban. Alameddine a fait ses études en Angleterre et aux États-Unis. Il est journaliste, peintre et écrivain, et partage son temps entre San Francisco et Beyrouth.

Les Vies de papier (An Unnecessary Woman), par Rabih Alameddine, traduit de l’anglais par Nicolas Richard, éd. Les Escales, 2016.