Dans la tradition des Eglises orthodoxes de Jérusalem, c’est aujourd’hui, au 24 mars 2015, la fête de Saint Sophronios, le patriarche de Jérusalem d’origine arabe qui sauva l’Eglise-Mère de toutes les Eglises de Dieu comme nous le disons en grec, phrase inscrite sur le fronton intérieur de la nef centrale de la partie grecque-orthodoxe du Saint Sépulcre ou Anastasis/Lieu de la Résurrection.

C’est aussi, pour l’Eglise catholique la veille de la fête de l’Annonciation (l’annonce de la Bonne nouvelle = bessurot tovot/בשורות טובות, donc la venue dans la chair du salut, expression présente dans les voeux en hébreu et surtout dans la Birkat HaMazon/ברכת המזון = action de grâces après le repas). Certaines Eglises orthodoxes (Constantinople, Bucarest, les communautés d’Europe et du monde qui utilisent le calendrier grégorien fêtent aussi ce moment particulier : pendant longtemps ce fut la date officielle du début de l’année dans les sociétés christianisées.

C’est l’occasion de rappeler certains éléments de réalités que nous partageons et d’envoyer un « post » avant de commenter, le moment venu, ce qui se passe au sein de la société israélienne, après les récentes élections.

La Parole fait vivre. Certains mots peuvent tuer. C’est banal, commun. La tradition juive insiste sur le fait que la langue est l’un des plus petits muscles. Mais son mouvement articule des sons d’une façon inexplicable. Ils lient consonnes et voyelles en des mélodies harmonieuses, des tonalités qui s’accouplent en de riches tessitures. Le langage exprime d’abord la bénédiction et la force de toute vie. Il peut maudire. Il peut tuer. Vocables et lexiques sont souvent opulents. Ils peuvent être concis ou expansifs et profonds ou être simplifiés à l’extrême, comme dans les tchats virtuels.

Ernest Renan soulignait avec justesse que l’hébreu est « une langue à lettres comptées, mais ce sont des lettres de feu » (Histoire des Langues Sémitiques). L’hébreu — comme toutes les langues sémitiques — apprécie la brièveté, comme beaucoup de langues acérées au sacré comme des flèches directes. Les jeunes blogueurs venus d’ex-Union Soviétique préfèrent la richesse de phonèmes tendres et contrastés du slave.

Le rabbin Shneur Zalman de Lyadi, initiateur du mouvement Lubavitch a ainsi décrit, dans son livre-clé « Tanya/תניא » (« Enseignement » en araméen) l’exploit du Créateur qui a permis à l’être humain de disposer d’un langage cohérent.

Ce miracle inexplicable unit la cavité buccale à la langue, la luette, le pharynx et les cordes vocales et résonne par des sonorités intelligibles, parfois maitrisées, souvent insaisissables. Tout cela est émis par notre genre humain sous forme de langues qui se font écho les unes aux autres comme les musiques des âmes dont on ne distingue pas le Chef d’orchestre.

Pendant la liturgie byzantine orientale, le célébrant s’apprête à chanter le Trisagion/Sanctus ou la Triple Sainteté de Dieu. Il prononce ces mots : « chantant (comme les oiseaux), criant (animaux), s’exclamant/rugissant (fauves) et disant (la parole humaine ayant sens) » ces paroles « Saint, Saint, Saint, le Seigneur Dieu de l’univers » (Isaïe 6,3). Le verset met l’accent sur les anges (invisibles) qui s’interpellent jusque dans le monde visible. Il s’agit bien d’une évolution qui affirme un « chant sonore et progressivement cohérent ».

Il part du cri animal et culmine dans la parole chargée de sens. Il y a aussi les intonations : le miaulement d’un chat semble dialoguer avec d’autres félidés ou des humains.

Il reste que la faculté d’émettre des sons et de leur donner sens est un don unique dont l’être humain use et abuse sans vergogne. « Toute parole dite est mensonge » affirme un poète russe. A Jérusalem, le dialogue s’établit par le regard et reste vague dans les conversations qui semblent souvent éviter l’essentiel.

La conscience humaine tisse l’oral et l’écrit, le dire et la pensée « par parole, action, volonté, conscience ou inconscience, sentiments ou passions » (paroles de la confession byzantine, proche du latin, enracinées dans le texte synagogal de Kippour).

Pendant les semaines de Carême ou Grand Jeûne, les Églises byzantines orientales (orthodoxes et catholiques) introduisent une belle prière attribuée à Saint Éphrem le Juste d’Edesse dont on connaît le texte en grec et slavon, sans original syriaque. Texte subtil sur la quête humaine du divin :

« Seigneur et Maître de ma vie, ne me donne pas un esprit de paresse, de curiosité (indiscrétion), d’ambition (vain désir de pouvoir) et de (vaines) paroles (bavardage). /Veuille accorder à ton serviteur un esprit de sagesse (sophrosune = non “chasteté”, mais “pleine conscience”), d’humilité, de patience et d’amour (charité). /Oui, Seigneur mon Roi, donne-moi de voir mes (propres) fautes et de ne pas juger mon frère. Car Tu es béni pour les siècles des siècles. Amen. »

Ces paroles affirment combien l’être humain est “à l’Image et à la Ressemblance du Créateur”. Ainsi le langage dit notre capacité à nous débarasser de toute “langue mauvaise” ou médisance.

On a souvent mis l’accent sur la paresse, la déliquescence de la volonté ou des sens faits de perceptions ou de capacités psychologiques. De même, la chasteté ne peut se réduire à une dimension physique.

Jérusalem résonne de toutes les langues du monde, de toutes les rumeurs où raison et irrationalité s’entre-mêlent. La présence silencieuse de Dieu vient couvrir et dépasser la versalité d’esprits souvent en goguette. Chaque mot, chaque lettre relie ici à une forme de salut.

Jérusalem est au coeur de l’universalité. Chacun croirait volontiers avoir une vérité “indémontrable” à situer Jérusalem au coeur de “sa” foi. Il en fut ainsi de l’Islam. Jérusalem n’est pas mentionnée dans le Coran. Pourtant la Sourate 17 (Al-Isra)  affirme que le Prophète Mahomet s’éleva aux cieux depuis la Kaaba de La Mecque. L’Ange Gabriel le porta sur al-Burqa (créature grande et blanche – plus grande qu’un âne et moins épaisse qu’une mule) jusqu’ “à la plus lointaine mosquée” (considérée comme Al Aqsa). L’Islam avait ainsi créé un lien éternel avec le mont du Temple par ce périple nocturne du Messager.

En l’an 6 de la révélation musulmane, Omar Ibn Al-Khattab affirma sa foi en Mohamet. Il l’avait persécuté pendant plusieurs années. Né à La Mecque, homme d’une prodigieuse intelligence, il vécut à Rome et en Perse. Il devint un arbitre-juge de conflits légaux respecté pour sa droiture.

Omar Ibn-Al Khattab s’apprêtait à tuer Mohamet lorsqu’il en fut dissuadé après avoir violemment frappé sa soeur et lu une sourate (Ta Ha). Il devint un partisan fervent de la foi naissante qu’il porta de l’Afrique à la Perse avec force et une conviction droite, marquée par son profond sens de la justice. Il devint le deuxième calife de l’Islam.

Il rencontra le patriarche Sophronios de l’Eglise de Jérusalem qui représentait tous les Chrétiens de la Ville. Omar avait le projet de raser le Saint-Sépulcre et d’interdire aux Chrétiens de confesser le Christ. Avec un sens rare de doigté et d’intuition spirituels les deux hommes parvinrent à un accord signé en 636, voici donc maintenant 1376 ans.

Ce document ou “Achtiname/Pacte d’unité” détermina les relations entre le monde musulman et les Eglises chrétiennes de Terre Sainte jusqu’à ce jour. Le Calife se refusa à nuire aux chrétiens de Jérusalem, préserva l’Eglise de la Résurrection ou Saint Sépulcre. Une mosquée fait face au centre de la foi chrétienne. Le texte est publié tous les ans, en grec et en arabe, dans les calendriers du Patriarcat Roum (héritier de la totalité de l’Empire romain) orthodoxe de Jérusalem.

Les fidèles qui entrent dans les portes de Jérusalem aujourd’hui ne sont pratiquement pas au courant du fait que cet accord – souvent rompu ou “déjoué” – a sauvé le christianisme aux lieux-même où il est né.

Le texte précise: “Le KAMAME (arabe : Eglise de la Résurrection), l’Eglise Bethléem,  où Jésus – que la Paix soit sur Lui – est né (soient protégées selon les paroles du Prophète). De mêmes le reste des Chétiens qui habitent ici…”.

Cela fait donc 1379 ans que le christianisme local dépend d’un accord musulman, religieux autant que juridique. Il ne fut supprimé par aucune autorité politique ou religieuse en 1918 à la chute de l’empire ottoman.

Nous n’en avons aucune conscience lorsque nous tentons d’analyser et de comprendre les secousses mondiales qu’imposent le Daesh, al-Qaida, le Jihad islamique et ses ramifications en Afrique, au Proche-Orient et même en Asie.

Ce “décret” de dialogue a toujours donné aux Chrétiens locaux un sens aigu d’être les fils spirituels du Patriarche Sophronios et du croyant Omar Ibn-Al-Khattab.

L’Eglise a une responsabilité particulière à agir avec le discernement aigu des enjeux si délicats de la foi tels qu’ils s’expriment sur cette Terre Sainte.

(article inspiré de deux articles que j’ai publiés dans la Revue des Franciscains de Terre Sainte, « Terre Sainte » en français, en 2012.

Ils conservent toute leur actualité en ce moment, dans les événements tragiques qui affectent le Proche-Orient et le lien historique avec le Patriarche Sophronios de Jérusalem, Omar Ibn al Khattab mais aussi la dimension rédemptrice du langage, du Carême des Chrétiens de la région et ses prières si proche de la tradition sémitique).