L’affirmation que le président de l’Etat d’Israël, de surcroît issu des rangs du Likud, est d’extrême-gauche aurait surpris il y a encore peu. Les preuves cependant s’amoncellent.

Encore que cette incroyable nouvelle n’avait rien d’impossible : on sait que les trotskistes ont l’habitude de se dissimuler sous de fausses identités politiques afin de prendre le contrôle de formations qui, sans eux, n’auraient pas vocation à mener la révolution permanente.

Le secret est en effet désormais bien éventé par de nombreux israéliens, pour ne rien dire des juifs francophones, qui l’ont révélé le plus sérieusement du monde, souvent sur les réseaux sociaux : Reuven Rivlin est de gauche voire d’extrême-gauche.

On étaye cette information par le fait qu’il entretient une opposition viscérale à l’égard de Benjamin Netanyahu, le premier ministre de droite. Cette antipathie réciproque entre les deux hommes est connue de tous. Encore qu’on pourrait rétorquer, avec la même logique, qu’un premier ministre si hostile à un président likoudnik est donc a minima un travailliste ! Assez curieusement, personne ne s’aventure à prétendre cela (pas plus qu’on ne qualifierait les socialistes français critiquant le président Hollande de militants de droite).

Mais pour faire preuve d’honnêteté intellectuelle, on démontre surtout le gauchisme de Reuven Rivlin par ses propos tenus depuis sa prise de fonction. Ceux-ci font peur à ce qui devrait être ses soutiens naturels dans le pays, à savoir l’électorat de droite.

A-t-il appelé à la socialisation des moyens de production ou plus modestement à la conduite de quelques réformes sociales permettant à Israël de ne plus être la quasi-lanterne rouge des pays de l’OCDE en matière d’égalité sociale ou simplement de luttre contre la pauvreté ? Rien de cela. A-t-il évoqué avec bienveillance le souvenir des accords d’Oslo, qu’il dénonça en leur temps, ou appelé à la mise en œuvre de l’Initiative de Genève ? Toujours pas, et bien au contraire il s’oppose à la création d’une solution à deux Etats et n’entend pas céder à l’UNESCO l’Esplanade du Temple ni les quartiers arabes de Jérusalem-Est.
Oui mais voilà…

Le président israélien s’est mis en tête, depuis son élection, d’être le président de tous ses compatriotes. Il n’a eu de cesse en effet de tendre la main à la minorité arabe, qui constitue pas loin du cinquième de la population. Dernière en date de ses déclarations intempestives : il a déclaré cette semaine qu’il fallait repenser les symboles nationaux afin qu’ils incluent plus les arabes, et cela dans le but avoué que chaque citoyen puisse s’identifier à l’Etat (ce qui soit dit en passant ne choquerait pas dans un pays démocratique). On devine où se trouve, entre autres, le nœud du problème : dans les deux mots « nefesh yeoudi » (l’âme juive) chantés dès la deuxième strophe de l’hymne national « Hatikvah ». Ils font battre tous les cœurs des sionistes… mais ne font pas vibrer ceux des citoyens arabes.

Il est évident que ce symbole touche au cœur d’un inextricable conflit identitaire entre les uns et les autres et ne peut être manié qu’avec la même dextérité que de la nitroglycérine. D’un côté l’âme juive de l’hymne national a incarné l’espérance des persécutés aspirant, comme tous les autres peuples, à un Etat depuis la fin du XIXe siècle, qui fut marqué par de nombreux pogroms, et elle a accompagné un combat d’un demi-siècle contre les arabes refusant la création d’Israël.

Demander l’abandon de ces deux mots heurte naturellement les sentiments de 80 % des Israéliens, qui verraient le sol se dérober sous leurs pieds dans le cas d’une réécriture de la Hatikvah. Mais de l’autre côté nous pouvons, avec juste un semblant d’empathie, nous représenter ce que figure « l’âme juive » pour les 20 % restants de la population, qu’on somme de s’identifier eux aussi à ces deux mots.

Imaginons que la Marseillaise exalte « les racines chrétiennes de la France ». A l’exception d’un journaliste parti dans une entreprise de réhabilitation de Pétain sous les dorures de certaines synagogues, les juifs de France hésiteraient probablement à la chanter. Imaginons de même – et là nous en sommes sérieusement menacés par quelques membres éminents de la probable future majorité – que la Constitution de la Ve République mentionne lesdites racines… Les juifs français se reconnaîtraient-ils encore citoyens à part entière d’une nation qui décréterait certains des siens moins français que les autres car n’appartenant pas à la confession ainsi constitutionnalisée ?

La bonne foi oblige à répondre que non car c’est la République (c’est-à-dire le pays pour tous) qui permet le vivre ensemble quand un néo-maurassisme constituerait une très grave régression.

Il n’est donc pas illégitime de la part du président Rivlin de vouloir réconcilier tous les Israéliens autour de symboles partagés n’excluant plus personne. Que ses propositions soient adaptées ou pas, aptes ou non à répondre à l’objectif qu’il s’est fixé, cela est certes sujet à débat : satisfaire la minorité sans blesser la majorité appelle à beaucoup d’imagination en matière d’identité nationale.

Mais traiter de « gauchiste » un président simplement humaniste et respectueux du droit de tous nous semble absurde et sot. A moins de considérer que tout ce qui ne relève pas de la droite la plus dure est par essence d’extrême-gauche. Ce qui serait la marque d’esprits d’extrême-droite ne pouvant plus se revendiquer de la démocratie pour glorifier « le seul Etat démocratique de la région ».

Disons-le même tout nettement : de même qu’un responsable de gauche refusant le prêt-à-penser marxiste-léniniste n’est pas forcément pour autant un tatchérien ou un pinochétiste, un responsable de droite ouvert sur les autres, plutôt que crispé sur des questions identitaires, n’est pas nécessairement un agent actif de la IVe internationale. Cela vaut pour Reuven Rivlin en Israël autant que pour, citons des noms au hasard, Alain Juppé ou Nathalie Kosciusko-Morizet en France. Prétendre le contraire, ce serait priver les mots de leur sens, rendre le débat impossible, encourager la guerre civile au nom de tous les extrémismes.

Au lieu de déconsidérer sans autre argument que le préjugé (ou la haine) Reuven Rivlin, il conviendrait donc mieux de se féliciter qu’un pays par ailleurs si morcelé entre ses différentes tribus ait à sa tête, dans un poste honorifique, un président sachant faire preuve de hauteur de vue. Et si l’on n’est pas d’accord avec lui, il est loisible dans une démocratie d’avancer ses propres idées opposées à celles du président.

Cela est infiniment préférable à l’emploi d’anathèmes, car nous savons malheureusement, depuis 1996, que ceux-ci peuvent quelquefois conduire à l’irréparable. La haine gratuite entre les juifs a toujours été porteuse de très grands malheurs dans l’histoire d’Israël. C’est pourquoi il serait de l’intérêt de tous de convenir que Reuven Rivlin est en réalité tout simplement un démocrate. Sans perdre de vue que ce dernier qualificatif ne devrait pas, lui non plus, être si infamant que cela !