«Pouvez-vous me résumer en un mot votre travail ?

– Oui. Je fais parler les textes.

– Mais je crois que tout le monde sait faire parler les textes.

-(Un temps). Pensez-vous que nous serions dans cette situation, dans ce monde-ci, si l’on avait fait parler ces textes ? »

Cette conversation a eu lieu quelques mois avant la publication de Philosophie de la Shoah, dont le récent troisième tirage marque l’intérêt non négligeable qu’on porte à l’ouvrage, à la tentative, au projet. Ce dialogue avec un auteur de talent, talmudiste qui savait bien pourtant ce que pouvait signifier « faire parler les textes », est resté marquant. Sans le penser explicitement, je concevais les textes de la Shoah comme une lecture infinie, et donc dans une dimension pour ainsi dire talmudique.

Parfois, les gens s’inquiètent pour moi. Il faut dire que les gens qui s’intéressent à la Shoah sont souvent des gens qui ont le souci de l’Autre. On me demande comment je vais, si je tiens « le choc ». Comme tout le monde, je connais les procès d’intention: pourquoi s’intéresser à la Shoah quand on n’est pas Juif? Cet intérêt n’est-il pas l’autre nom d’une maladie, d’une obsession?

Ces procès d’intention s’éteignent, se perdent à la lecture de l’ouvrage. Un des plus beaux compliments qu’on ait pu me faire, en tous cas, je l’ai pris comme tel ! vint d’un lecteur qui m’avoua que le livre était tellement parlant qu’il avait très vite oublié que je n’étais pas juif. Pas juif de naissance ou de religion. Être juif pour moi, c’est avoir une relation organique avec le texte, avec le texte de la Shoah. Je n’ai pas choisi d’écrire sur ce thème. Le choix aurait été complètement indécent. C’est le thème qui m’a choisi.

Comme le rêve de Descartes autour du Discours de la Méthode, je dois avouer que le texte s’est écrit en moi, sans moi, impérieusement. Je suis philosophe, donc quelqu’un de rationnel, mais on ne réfute pas un fait. On peut le contester, sauf quand le fait relève de l’impératif catégorique : « Tu dois !».

J’avais écrit un article intitulé «Il faut poser une philosophie de la Shoah» qui mettait l’accent sur la nécessité de dépasser l’histoire pour faire de la Shoah une affaire pour la raison, voire une affaire de la raison et éviter le piège de la concurrence victimaire. Je ne reviens pas sur le contenu de mes assertions.

J’essaie donc de montrer que la Shoah renvoie résolument à la modernité, dans sa manière de réduire la raison comme hyperationalité, le rationnel comme fin en soi, défini comme optimisation des moyens, perfection des procédures, sans les hommes, sans le raisonnable, sans la raison au sens du relationnel. La lecture d’Imre Kertész a été, pour moi, un catalyseur. J’étais enfin face à quelqu’un qui développait toutes mes intuitions, lesquelles n’avaient pas la légitimité pour se montrer, pour s’expliciter: «Depuis Auschwitz, il ne s’est rien passé que nous aurions pu vivre comme une réfutation d’Auschwitz.» (Un autre, p. 85).

Dans sa relation à l’économie, à l’Etat, au travail, au langage, au droit, au sens, dans la relation à soi, il y a ce renversement du raisonnable au bénéfice du rationnel qui se donne à voir dans son paroxysme à partir de la destruction des Juifs d’Europe. Il y a une organisation planétaire qui se nomme protocole, maîtrise en amont et en aval d’un processus optimisé, qui appliquée au travail se nomme Management, qui relève de la même logique, de la même structure que la Shoah.

Cette organisation est aujourd’hui planétaire et certains philosophes comme Günther Anders parlent d’un totalitarisme technique. Hannah Arendt écrit que « le totalitarisme ne tend pas vers un règne despotique sur les hommes, mais vers un système vers lequel les hommes sont de trop. » (Le Système totalitaire). On pourra juger la pertinence de cette assertion à l’aune de la modernité.

Günther Anders a écrit un des livres les plus dérangeants sur la question, un des plus troublants «Nous, fils d’Eichmann.» Il faut faire l’effort de penser contre soi pour ne pas contredire hâtivement Anders. Il faudrait réfléchir plus que juger. Dans un autre ouvrage intitulé L’Obsolescence de l’homme, il déclare «Le monde des instruments nous met au pas d’une façon plus dictatoriale, plus irrésistible et plus inévitable que la terreur ou la supposée vision du monde d’un dictateur ne pourrait jamais le faire, n’a jamais pu le faire. Aujourd’hui, Hitler et Staline sont inutiles.» (vol I, p. 204)

Ainsi, tout se passe comme si la Shoah posait le problème de notre relation à la technique et le fait que notre conception de la technique relève d’une approche instrumentale, anthropologique. La spécificité du génocide juif est d’être un génocide hyperationalisé, un génocide technique. Même l’expression « la Shoah par balles » confirme que la nature même de la Shoah n’est pas un massacre par balles.

La technique n’est pas mauvaise ou bonne en soi, mais c’est l’usage qu’on en fait qui déterminerait sa valeur. Ce raisonnement est l’erreur ultime de l’Occident : la technique aujourd’hui se présente comme une organisation omnipotente et omniprésente, sorte de concrétion de l’idée de Dieu. Par exemple, la majorité des ordres de bourse, déterminés par des algorithmes mathématiques complexes, ne signifie-t-il pas le fond technique à l’oeuvre dans le monde, y compris dans la Shoah ?

Qu’en est-il de l’objet technique en général ? Qu’est-ce que la Shoah donne à penser de la docilité sucrée des objets techniques ? Günther Anders, une nouvelle fois, s’étonne de l’opposition entre la fonction de l’objet technique et sa finalité. Lorsqu’il se trouve en face de boîtes de zyklon B, l’analogie avec des pots de confiture lui paraît flagrante et révélatrice : il y a une opposition entre l’usage de l’objet technique et sa finalité, entre la technique et l’essence de la technique.

Lorsque je me rends à Auschwitz I voir la seule chambre à gaz que les nazis n’ont pas fait sauter, je peux faire l’expérience de cet écart entre fonction et finalité. Plus prosaïquement, l’ordinateur, la place boursière, la bombe ne sont-ils pas la perception de l’écart entre la fonction des objets et leur finalité ?

J’essaie ensuite de penser comment la Shoah renvoie à ce que les philosophes appellent la question de l’Être, métaphysique ou Sinaï. Je m’inscris, en quelque sorte, dans la déclaration d’Abraham du Traité ‘Houlin : « Pour Abraham, le texte retient « cendre et poussière ».

Les textes des morts et des rescapés sur la Shoah montrent que la Shoah n’est pas qu’un événement historique, mais qu’elle est un renversement de la question de l’Être, idée de Dieu, métaphysique occidentale et Sinaï. Les textes de Rousset, Pahor, Borowski, Vrba, Kertész vont dans ce sens. Les analyses philosophiques d’Anders, d’Adorno, d’Arendt, de Levinas et même de Heidegger, dont la parole est devenue inaudible après la parution du volume 97 des « Cahiers Noirs », corroborent cette métaphysique de la Shoah. La fin du livre « Le Nazi et le Barbier » d’Edgar Hilsenrath mériterait une analyse détaillée, tant elle résume ce qui est à l’oeuvre dans l’immonde, du point de vue de notre rapport au monde et de la question de Dieu.

Beaucoup d’intellectuels parlent de fin de civilisation. Elle me paraît déjà avoir eu lieu comme réponse à la question de Dieu par la technique. Jean-Claude Milner déclarait dans « Les penchants criminels de l’Europe démocratique » que la chambre à gaz est la solution technique au problème juif. On pourrait paraphraser en disant que la chambre à gaz est la solution technique à la question de l’Être, si l’on est capable de voir la finalité de l’objet au-delà de son usage instrumental par les nazis. Ce point sera l’objet d’un prochain travail.

Aussi, je crois que ce savoir concerne tout le monde, pas seulement les savants, les intellectuels. Je propose, en 2016, un colloque intitulé «Penser la Shoah» en partenariat avec le Mémorial de Caen et l’Université Populaire de Caen. Ce colloque proposera l’appropriation de la Shoah comme problème et fondement philosophique.

J’aimerais dire quelques mots sur la couverture du livre de « Philosophie de la Shoah ». Elle est de Rosemarie Koczÿ qui a été déportée en camp, de 1942 à 1945. Chaque œuvre de Rosemarie s’intitule « Je vous tisse un linceul », comme un kaddish artistique qui arrache l’annihilisation à son oubli. Arracher l’annihilation à son oubli : tel est également mon projet. Parce que le point le plus paradoxal est que cette inflation informationnelle sur la Shoah, qui se focalise sur l’événement et le juste devoir de mémoire, rate la dimension civilisationnelle et métaphysique de ce que Lanzmann appelait un événement originaire.

Shoah : le moins du monde et l’infini négatif.

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