A l’approche de Yom Kippour, je me demande comment faire, où aller ?

Ephraïm est mort le jour de Kippour, la fête la plus importante du calendrier Juif.

Alors que je ne jeûne plus depuis longtemps, comment pourrais-je envisager cette année de braver l’interdit du jour, à l’anniversaire de l’assassinat de mon oncle ?

Jeûner cette année, ne serait-ce pas le mettre à l’honneur et une manière de faire le deuil ? Mais où envisager cette opportunité ? Je crains les regards et les rencontres désobligeantes des synagogues bruxelloises. Comment me retrouver à leurs bancs alors que je suis au ban de la Communauté ?

Je t’ai réservé une surprise, dit Elie au téléphone. J’ai pris des places dans un « heder » pour dire le Kaddish à la mémoire de ton oncle. Le seul endroit de Paris où le rabbin pleure tout le long de la prière.

A la date anniversaire du décès et le jour de Kippour la tradition exige de dire le Kaddish bien qu’il ne s’agit pas d’une prière des morts mais d’une sanctification.

Mon père, mes oncles ont le devoir de réciter la prière, pas moi. Puisque c’est à moi de faire le deuil qui frappe ma famille, le rabbin m’octroie le droit de prononcer le Kaddish.

Lorsque le « Kol Nidre » ouvre l’office du soir du Grand Pardon, je suis bouleversé. La voix m’emporte où j’ai peur d’aller. Je suis un membre de la communauté, je ne suis pas l’étranger. Je tente d’imprimer les images pour ne pas les oublier.

Je regarde le grand brun basané habillé en blanc devant moi. Il est enveloppé d’un vaste châle de prière avec lequel il joue comme un vêtement taillé sur mesure. Il roule ou déroule son corps en avant en arrière au rythme de la prière. Il s’offre avec ferveur à la divinité. Je n’en reviens pas mes yeux. Il est d’une beauté flagrante, éblouissante. Les Juifs sont beaux, me dis-je. Alors qu’Elie m’informe qu’il s’agit d’un converti. Je suis littéralement fasciné.

Je me lève, je me rassois, aux directives de la prière qui fracasse mon entendement. Elie m’invite à réciter le Kaddish d’un deuil qui ne se fait pas, les mots d’un deuil à mourir.

Je suffoque les premières paroles. Je ne peux pas. Les dire. Je tremble. J’ai des larmes dans la voix. Elles m’étouffent. Elles me montent aux yeux. Je pleure toutes les larmes de mon corps.

« YIT’GADAL V’YIT’KADASH SH’MEI RABA », dis-je la voix cassée par l’émotion. Alors que l’assemblée reprend en choeur « AMEN ». Je poursuis péniblement. « B’AL’MA DI V’RA KHIR’UTEI… », accompagné du cœur de l’assistance. Elle prononce les mots en même temps que moi. Je suis touché en résonance. Je pousse la lecture à son terme. « ALEINU V’AL KOL YIS’RA’EIL V’IM’RU AMEN ».

Je me ressaisis. Le temps de longues secondes. Ebranlé. Je rattrape le train. De l’histoire volée. Au cœur d’un génocide.

Je réintègre le fil des générations. Je ne suis plus étranger. A la prière des morts.

Je suis un endeuillé.

A plusieurs reprises, Elie m’invite à réciter le Kaddish. Au cours de l’office, je m’exécute chaque fois avec peine. L’émotion à vif, je me dis que ce n’est pas juste. Que les oncles, les tantes, les cousins, les cousines sont en famille. Qu’ils échappent au destin d’une histoire commune alors que j’accomplis le mien. Comme Ephraïm était seul face au(x) sien(s).

Il fallait nous humilier. Encore. Toujours. Plus. Les nazis entraient dans le camp lors des fêtes juives pour nous abaisser, rabaisser, accabler. Avant de nous tuer.

Ils perpétuaient la tradition des assassins de mon peuple. Depuis des millénaires.

J’étais terriblement angoissé à l’approche des fêtes. Un trouble que je ne m’expliquais pas. Comment aurais-je pu autrement ? Je ressentais à l’évidence, ce qui ne se voyait pas ou ne se voyait plus.

Lorsque la fête était dans l’air, je n’étais plus moi-même. Je m’identifiais malgré moi à l’histoire de ma famille, aux oubliés de l’histoire juive.

Je fuyais mes parents. Les dîners en famille pesants. Mes parents n’étaient jamais satisfaits. J’étais le mauvais fils. J’ouvrais le conflit. Comment en aurait-il pu être autrement ?

Alors que les autres étaient en familles, j’étais dans la tourmente. D’une histoire infinie.

Depuis que je savais, à l’instinct, je tentais de mettre par tous les moyens un point final aux cauchemars de mes nuits. Au cauchemar de ma vie.

Le matin, j’étais à côté d’Elie à la synagogue. Je regardais le grand basané qui dominait d’une tête la plupart des fidèles. Je me demandais l’intérêt qu’il avait à se convertir au judaïsme ? Il était si facile d’être chrétien, musulman, sans religion. Alors pourquoi choisir ce qui relevait presque de l’impossible. Il désirait ardemment une femme juive. Non convertie. Parce que ses enfants seraient alors Juifs. A mille pour cent. La religion se transmettant par la maman.

Elie disait qu’il ne trouverait pas la femme qu’il souhaitait. Sa conversion avait beau être reconnue par les instances religieuses les plus exigeantes, aucune famille juive orthodoxe ne lui donnerait sa fille en mariage. Je ne relevais pas. J’étais désolé.

Il se dégageait de sa personne tant de vie, de joie, de vivre, que je ne comprenais pas pourquoi.

Je récitais le Kaddish à plusieurs reprises au cours de la journée. L’émotion commotionnée à mes côtés. Le rabbin, un vieil homme sorti d’une toile du temps passé. D’un « shtettl » ou village de Pologne. Habillé d’une longue chasuble blanche immaculée. Pleurait les larmes de la prière. Ou de tout son corps. L’expiation, le pardon.

Il demandait à être inscrit dans le Grand Livre de la vie en ce jour solennel où la divinité prenait la décision. De ceux qui allaient mourir. De ceux qui allaient vivre. L’année en cours.

A la fin du jour, du jeûne, j’étais fier de ce que j’avais accompli. J’avais crevé les fils de l’impossible réalité. Je pensais avoir fait le deuil de mon oncle.

Elie veut me sauver. J’ai pêché. Je fais appel à la religion. Je ne suis pas un « hozer techouva ». Je ne retourne pas à la religion.

J’ai peur de perdre la notion du réel. Pour autant, l’ai-je eu un jour ?

Je ne pratique pas la religion. Je n’en vois pas la raison.

J’entends parler d’ethnopsychiatrie. Je comprends à demi-mots. Que je dois être soigné selon la tradition.

Je prends conscience. Personne ne m’enlèvera le Dibbouk. Par le rite ou la prière.

Je suis le seul à pouvoir le faire. Même si je ne sais pas comment.