Lorsque Shabbat se termine après l’apparition des trois premières étoiles dans le ciel de Paris, j’attends Joël Levy, assis au « Yesh Atid », la table d’Elie.

Lorsqu’il entre dans le restaurant d’un pas pressé, je le suis sans poser de questions. Vers une petite voiture cabossée à la peinture passée. Comme les années. Ou comme des années. Fades. Ou pâles. Les pales d’une rame. Ou celles d’une hélice. Qui tournent. Ou rament. Les aiguilles de  l’horloge. Du temps. Vide. Du néant. Du temps vide au néant. De l’absence. De ceux qui manquent. Desserts. Ou déserts. De nos âmes. De notre psyché. Me demandant, s’il va réussir à y entrer avec son chapeau.

Assis à la place du mort, j’engage la conversation, alors que nous nous enfonçons cahin-caha dans le brouillard de la route. Ou de la neige fondante qui nous enveloppe.

Après une heure de trajet, Joël m’arrête brusquement, pour m’apprendre qu’il vient de comprendre qu’il porte un fantôme. Que je ne suis pas là par hasard. Et que la vieille guimbarde entre le parking d’une imposante bâtisse, qui s’avère être la synagogue.

La foule se presse parmi les bancs d’une salle comble. Splendide. Assemblée. Où, le maître donne un cours sur le chandelier à sept branches que Moïse reçut l’ordre divin de fabriquer.

Le public en redemande. Sans fin. Il prolonge tard la soirée ou l’expérience.

Sur le parking, Joël Levy m’interpelle, alors que je me dirige vers la voiture. Désolé, de n’avoir pu approcher le kabbaliste, vu l’heure tardive. Proche d’une heure du matin. Que faites-vous ? Allez-y ! Demandez-lui ! gronde-t-il.

Alors que je cours vers le « rabbi » au risque de m’étaler sur la chaussée glissante, je l’arrête dans sa course.

« Monsieur le rabbin ! Monsieur le rabbin ! Puis-je vous poser une question ? » je demande. Je vois le sage homme se retourner. Surpris. Dérangé. Me toiser. Avant de m’écouter.

Je porte le dibbouk de mon jeune oncle Ephraïm, assassiné à Auschwitz. Mais il paraît que les dibbouk(im)s n’existent pas, dis-je, sur mes gardes. Tant j’ai du mal à entendre à chaque fois la même remarque. Comme une remontrance de l’homme de religion. De rabbins de cour. Ou de tous les jours. Qui croient savoir. Mais ne savent pas plus que moi. Avant de me renvoyer sans états d’âmes ou compassion. Avec perte et fracas. Encore. Et encore. Cassé. Abandonné. Entre deux feux. De la religion à la psyché.

Où, les maîtres du psychisme affirment, les maîtres du religieux infirment. Affectant de part et d’autre une telle fragrance. D’insensibilité. Que je me ramasse à chaque fois. Sur le pavé. Rompu, brisé. Désaccordé.

L’homme me coupe. Reprenant dans la profondeur de la nuit noire. La suite de mon discours : « En Israël, ils feraient mieux de ne pas donner le nom des soldats morts à leurs enfants. » Reconnaissant la légitimité de mon dire. Ou mon parcours.

Alors que le concierge s’approche nous demandant de quitter les lieux, devant rouvrir de bonne heure les grilles de la synagogue. Il me conseille brièvement de verser une certaine somme à un centre de Safed. Où, des prières seront dites à la mémoire de mon oncle.

Un conseil que je ne suivrai pas. Devant la rapidité du propos. Dans une totale méconnaissance de la situation ou de la tradition. Mal à l’aise devant les affaires mêlant argent et religion.