J’avais six ans la première fois que je voyais ces images à la télévision. Quelques décennies plus tard, je redoute tout autant leur affrontement.

Derrière l’écran ou en grand sur les murs du Musée, elles me hantent. Depuis l’enfance. Où, je n’aurais pas dû les voir.

Elles ont volé mon enfance. Après, je n’étais plus un enfant. Après, j’étais le silence. Après, je n’osais plus demander à papa, à maman. Tant j’avais peur de retrouver ces images.

Les hommes sont nus. Tout nu. Dévêtus.

Les femmes sont nues. Tout nu. Dévêtues.

Les enfants sont nus. Tout nu. Dévêtus.

Certaines couvrent leurs seins. De leurs bras.

Certains couvrent leur sexe. De leurs mains.

Certains, certaines ne se cachent pas. Ils sont impudiques.

Nouvelle couche de morts. Aux yeux du monde qui ne voit plus son impudeur.

Avant de recouvrir les couches des morts. De leur mort. D’homme, de femme, d’enfant.

Parce que les enfants juifs ne valent pas les autres enfants. On a le droit de les faire creuser nus leurs tombes dans la terre. Lorsque les autres enfants creusent des trous dans le sable.

Parce que les femmes juives ne valent pas les autres femmes. On a le droit de les déshabiller. Les mettre nues. Les faire creuser les tombes de leurs enfants. Dans la terre. Lorsque les autres femmes creusent des trous pour leurs enfants. Dans le sable.

Parce que les hommes juifs ne valent pas les autres hommes. On a le droit de les déshabiller. Les mettre à nu. Les faire creuser les tombes de leurs femmes, de leurs enfants. Dans la terre. Lorsque les autres hommes creusent des trous pour leurs enfants. Dans le sable.

Lorsque les autres hommes regardent. Photographient. Le déroulement des opérations. Pour qu’elles soient dans l’ordre. Des ordres.

Je respire la terreur. De la pièce. Sidéré. Par ce qu’elle raconte. Sidéré. Devant la grande photo-image. D’un soldat allemand. A qui on a appris l’économie à ne tirer qu’une balle pour la mère et l’enfant.

Je veux que ça aille vite. Je ne tiendrai pas longtemps.

Elle cite des chiffres. Les chiffres des massacres.

C’est bon, dis-je ! J’ai lu ça dans les livres. Passons à autre chose.

Je suis terrifié à l’idée d’entendre. Ce que je ne suis plus capable d’entendre.

Je ne peux me faire à l’idée qu’un être humain soit obligé de creuser sa tombe. Un trou. Une fosse. Avant d’y être jeté. Vivant ou mort. Quel être humain pourrait ?

Comment une telle mort ? Comment une telle mort pourrait trouver le
repos ?

J’ai l’intime conviction que chaque fois que j’émets un trouble, l’impulsion correspond à une histoire. J’ai la nette impression qu’elle est un au-delà de moi. J’ai la faculté de sentir ou ressentir quelque chose qui ne m’appartient pas. Je ne le savais pas.

Nous passons aux expériences. Je regarde les images sans les voir. Je ne supporte pas l’idée que les êtres humains soient des animaux de laboratoires. J’oublie que les Juifs étaient moins bien traités que les chiens. J’oublie qu’ils étaient des animaux pour la gent allemande. Dans la nuit des camps. On peut tout faire aux animaux. On peut tout faire faire aux animaux. Depuis la nuit des temps.

Les Polonais étaient particulièrement antisémites c’est pourquoi les Allemands y installaient la plupart des camps de concentration.

Elle trace les portraits de médecins nazis. Klauberg était pire que Mengele.

Les gens passés par les expériences témoignent en leurs faveurs après la guerre. Il m’a sauvé la vie, diront-ils. Mengele ira jusqu’à épouser une juive.

Ces personnes n’ont pas été sauvées, elles ont été triées, sorties du lot pour leurs expériences. Elle cite l’exemple de la naine qui témoigne en faveur de Klauberg. Elle montre la photo de la dame. J’écourte le regard qui dévie délibérément vers la droite. Images de cauchemars. Images volées à l’enfance. Quand, je ne pouvais les voir.

Parce que je n’avais pas l’âge. Images d’un vol d’enfant. Images d’une vie volée. Images oubliées. Images reléguées au fond d’un placard. De mémoire. Images omniprésentes. Depuis l’arrachement à l’enfance. D’un enfant devenu adulte à six ans. D’un enfant qui n’a pas eu droit à la vie d’un enfant. D’un adulte de six ans.

Elle parle des témoignages des victimes en faveur de leurs bourreaux nazis. Je la laisse raconter les divagations des victimes… Je nage sur la vague d’à côté.

Je me force. Je m’oblige. Je tente d’échapper. Je vole d’infimes secondes. A mon intimité.

Je ne peux pas. Regarder. J’imagine Ephraïm dans ces images. Je m’identifie à l’aune de tout le monde. Je m’identifie à l’image qu’ont projetée mes parents. Dans mon berceau d’enfant. Je suis lui. Il est moi. Je ne sais plus qui je suis. Je ne sais plus si je suis le fils. Ou encore le frère de mon père. Je ne sais pas voir ces images. Squelettes à vifs. De musulmans.

Je me force. Je m’habitue. L’être s’habitue au regard. Des creux vertigineux. Des yeux globuleux. Boules de billard d’un temps ou l’espoir était « inespérant ». Un torse absent. Un ventre désespérant. Un bas-ventre osseux. Je fixe. Le sexe énorme. Les parties génitales glabres. Les cuisses en vacances. Les fesses affaissées, inexistantes… dessins ou discours à vifs de la pire espèce des satires sociales ou sociétales. D’un temps lointain et pourtant si présent. A la mode de chez nous. Où le Crime contre l’Humanité est associé à la victime plutôt qu’à son bourreau.

Je résiste à la danse macabre. De l’excavatrice qui creuse, remue, remonte, déterre, exhume les carcasses des squelettes, les ossements, qui se heurtent, s’entreheurtent, se rompent ou se pulvérisent sous les chaînes. Violation de sépultures. Spectres. Cauchemars. Visions apocalyptiques. D’un enfant trop sage. De six ans.

J’ai l’intime conviction que chaque fois que j’émets un trouble l’impulsion correspond à une histoire. J’ai la nette impression qu’elle est un au-delà de moi. J’ai la faculté de sentir ou ressentir quelque chose qui ne m’appartient pas. Je ne le savais pas.

J’entrevois la fin.

Enfin.

Elle termine la narration. La fin des camps. Je bifurque vers les crématoires. Son discours agit comme musique de fond. Je n’entends pas. Epuisé. Lessivé. Aplati…

J’entrevois la fin.

Des corps nus. Mus. Dans des alvéoles. Fours à pains. Crématoires d’un monde.

J’entends vaguement ce qu’elle susurre. Serait-elle fatiguée ?

Tous les camps d’exterminations possèdent leurs crématoires.

Tous les systèmes sont sur chariots. Non pour effacer les traces mais pour éviter les épidémies. Parce que les Allemands ont peur des épidémies. Négligeant qu’ils sont la pire épidémie.

Fin 1944, le système se déglingue. Jusque-là l’efficacité de la machine allemande fonctionnait sur des roulettes. Les amas de cadavres charniers envahissent le camp.

Elle termine sa prose en virtuose. Par la Marche de la Mort. Du 15 au 18 janvier 1945, on évacue. Quelques jours, quelques semaines, quelques mois. C’est une période de chaos total, dit-elle.

Elle prend congé. Aux noms des enfants qui résonnent dans la dernière salle.

Enregistrements de noms d’enfants Juifs mal morts au trou du cul du monde. Photos abyssales d’un monde moderne.

Je prends congé de la dame. La remercie. Mille fois. Beaucoup. De cette descente vertigineusement magistrale dans l’échelle du temps.

Je me retourne une dernière fois vers le pogrom d’Anvers. Voir une dernière fois son image.

J’ai l’intime conviction que chaque fois que j’émets un trouble l’impulsion correspond à une histoire. J’ai la nette impression qu’elle est un au-delà de moi. J’ai la faculté de sentir ou ressentir quelque chose qui ne m’appartient pas. Je ne sais pas pourquoi ?

Boszormenyi-Nagy affirme que lorsque les personnes répètent sans discontinuer la même attitude et qu’elles ne changent pas c’est qu’elles servent les besoins des obligations familiales.