J’ai rendez-vous avec Paul. A midi. A la Bourse.
Il est assis sur les marches, à l’extrême gauche. Me rejoint. Je suis un chouia embarrassé. C’est la troisième fois que je le rencontre. Nous traversons le passage piéton. Nous nous installons à la première terrasse. Choisissons une table à l’écart. Le serveur passe la commande. Un coca, un café. Je ne résiste pas au café. Il agit comme un fer de lance. Il me tient éveillé. Depuis le début du rôle. Il me tient réveillé. Pour ne pas m’endormir. Me laisser engourdir.

Je l’ai rencontré quinze jours plus tôt. Au Musée Juif de Belgique. Avenue de Stalingrad.

Je consultais le Livre. Je fouillais les pages. Elles brûlaient mes mains. Mes doigts gouvernaient seuls. A la recherche du nom, du mot, de la phrase. Le livre était jauni. Passé. Comme le temps jaunissant. Au passé des souvenirs. Le temps jaune de la feuille.

Je feuilletais un mémoire. La Mémoire.
J’étais assis à la petite table du palier. De la grande cage monumentale de l’escalier.

Un tableau au mur relatait l’établissement des juifs en Belgique. Assez grossier. Assez sommaire. Probablement comme leur propre établissement. Tolérant. Quand il n’y a pas vraiment de tolérance. Juste un bout de bouc émissaire. A distance raisonnable. Qui peut servir. Le programme. Des pogromes. Il y en a eu. C’est indiqué sur le mur.

Faisons-lui confiance. Déjà, que cela ne fait pas plaisir. Voir c’est savoir. Je ne savais pas ces choses. Ailleurs, je savais. Ici, je ne me doutais pas. Quand même nous les voyons, ne les occultons-nous pas ? Il y en a qui appellent ces choses un refoulement. Qui sait ? Je ne sais pas. Que sais-je vraiment ? Je ne doute pas de ce que je sais. Je sais si peu de choses.

Un jeune couple a monté l’escalier. Ils venaient visiter le musée. Je l’avais visité quelques minutes auparavant. J’avoue avoir été surpris agréablement. Les pièces sont belles. L’explication transparente. Des petits cartons joliment calligraphiés accompagnent les objets du temps qui attendent les visiteurs.

Le préposé m’a appelé. Il ne savait pas répondre. Profane. J’allais répondre aux visiteurs.

J’étais en face du couple. Je ne connaissais pas grand chose. Je pouvais essayer. La jeune fille étudiait la théologie. Elle était douce. Classique. Il émanait de la jeune femme une immanence. L’accompagnant était étudiant en littérature à Varsovie.

Je connaissais la réponse. Hanoukka est la fête des Lumières. Elle commémore la victoire des Macchabées sur le roi Antiochus IV Epiphane.

J’observais la fille, interpellé par son savoir. Les questions faisaient référence à la Bible. Qu’elle connaissait presque à la perfection.
Paul devait m’observer comme j’observais son amie. Intrigué par l’écrivain que j’avais nommé, en me présentant. Il me demande si je connais l’écrivain Edmond Jabès. Surpris par la question. Je réponds, hier soir avant dîner, j’ai lu trois pages d’un livre sur l’écriture de l’identité. Les trois pages reprenaient des textes de Jabès dont je n’avais jamais entendu parler.

Je vous en dévoile l’écho :

J’ai fait le tour
J’ai tourné sur moi-même sans trouver le repos…

« …Renié des tiens, volé de ton héritage, qui es-tu ?
Tu es juif pour les autres et si peu pour nous. »

On l’appelait « le Juif »…
Oui, mais encore ?…
« Il devint marchand, en souvenir de son père… »
Oui, oui mais encore ?…
On l’appelait toujours « le Juif »…
Oui, oui mais encore ?…
« Il est mort dans une chambre à gaz hors de France… et son épouse est morte dans une chambre à gaz hors de France… et sa fille est revenue en France privée de sa raison… »
(Edmond Jabès – Le Livre des Questions – Editions Gallimard)

Dans la cage d’escalier.
– Est-il possible de vous lire ? demande Paul.
J’hésite le temps de la réflexion qui dit oui. Rendez-vous est pris.
Aujourd’hui. Je fais la connaissance de Paul. A midi. A table du parler.
– C’est très bien ces fragments, ces bouts d’histoire, un souffle se dégage. C’est comme une expiration. Une respiration, dit-il.

– Le je est très prégnant. Le pronom personnel serait plus prégnant encore, observe-t-il.
J’explique le passage du on… La thérapeute m’avait dit : « Osez, le je ». J’étais passé au je. Il n’allait plus me quitter.

Je tentais des sorties. Mon égotisme m’enfermait par delà les mirages de la voix. Je supposais que le il déplacerait le je le jour de la naissance. La voie imposerait le il.
– Abandonnez le je, votre texte serait plus subtil, dit-il.

Je tentais des sorties du village de mon enfance. Astérisque du paysage. J’avais souvent peur que le ciel me tombe sur la tête. Le je m’apportais l’assurance tout risque qui manquait.

Il mettait en place. Au lieu des poètes. Il ceignait le front d’une partie de mon corps.

Paul était le lecteur de la providence. L’acte du début. D’un Acte. D’une vie.

Je le pensais. Je le pense encore.
– Vous, vous jetez dans la mort ! dit-il.
– Pour rejoindre la vie ! dis-je.
– Vous écrivez une histoire ! Vous écrivez votre écriture !
Vous écrivez le récit. De votre histoire. De votre écriture. L’avènement. La ceinture. La préhistoire. Le ressenti. La composante. Le fonctionnement. L’évènement.
Le dépassement. La passation. Les jeux de la vie. A l’écriture. Le jeu de la vie. Aux écritures. A la lecture. Aux lectures. Relectures. Con-lectures.
Ces fragments sont brillants ! dit-il.

Je mate son dire, psychiatrisation de mon langage.
Je perçois au-delà du dire. La lumière. De mon propre dire.
J’ai un lecteur reconnu par la faculté. De ses classes. Il fait retour à Jabès.

Il parle de Maurice Blanchot. Il dit « Blanchot… »
Je rejoins l’in-tranquillité. D’où les mots jaillissent. Les couples de mots. Les trios du verbe. Le quartette de la langue. Les signes. Les brios.
Il explique que Blanchot laissait des pages blanches pour signifier le vide de la création.

Le vide de l’absence. Le vide du vide. Il explique que Blanchot avait du mal. A imposer des textes blancs.

– Le livre bascule au moment du poème de…
Je le coupe.
– Borges ! dis-je.
– C’est le moment où l’histoire bascule. Le livre devient plus fort. On est pris dans un sas, observe-t-il.
– Le psy avait proposé de lire un poème. Je détestais la poésie. Je connaissais
Ronsard, Villon… poursuis-je.
– Les poètes de l’école ! reprend-il.
– Je me disais qu’il est fou. La poésie ? Et quoi encore ! A la fin de la lecture, je demandais encore ! dis-je.
– La petite France est un moment important de votre écriture. Derrière la petite se cache un rapport au pays, souligne-t-il.
– J’écris deux fois la petite fille. Je l’ai revue depuis, dis-je.
– Je pense comme vous. Derrière l’écriture se cache la France. Omniprésente, dit-il.

Je vous conseille de lire « Paradis » de Philippe Sollers. Il y est question du rapport d’un père à sa fille. D’un rapport au pays. De France, poursuit-il.

Paul me conseille de lire Bruno Schulz.
Le nom Schulz apparaît la deuxième fois en quelques jours. Quel rôle joue-t-il ?

L’Allemand Schulz apparaît trop près des magasins. Est-ce un miracle de l’écriture d’associer sur la feuille ce qui ne se lit pas dans la vie ?
Paul saisit son stylo. Ecrit sur les cartons de la brasserie. A la marque Ballantines. Scotch whisky. Go play. Play better. Play in moderation.
Bruno Schulz, « Le sanatorium au croque-mort » et « Les magasins »… en un sur le premier carton, en deux Maurice Blanchot.
Jacques Derrida, « Spectres de Marx », Hantologie… en trois sur le deuxième carton, en quatre Geoffrey Bennington avec Jacques Derrida, « Circonfession ».

Je l’observe à la dérobade. Me demandant si je suis à la hauteur de ce qu’il raconte.
– Connaissez-vous « Finnegans Wake » de James Joyce ? demande-t-il.
Il invente une nouvelle langue. Des mots nouveaux qui se suivent. Le personnage principal de cette vieille ballade irlandaise devient dans son oeuvre le langage. Il y a une symbolique extraordinaire qui se lit du début à la fin. Il n’y a pas de fin. La fin se confond au début… qui recommence… la ballade.

« Finnegans… Finnegans Wake… F..i..n..n..e..g..a..n..s… F..i..n..n..e..g..a..n..s… W..a..k..e… »
Joyce était aveugle. Il devait dicter les mots qui devenaient musique. Lorsque vous écrivez, j’ai l’impression que votre écriture devient indépendante, dit-il.

– J’ai cette envie qu’elle devienne musique, dis-je.
– Elle pourrait s’emballer pour ne plus exprimer que les roulis des tambours ou des vagues. Jusqu’à présent vous la tenez rigoureusement, pourtant elle se met à vivre d’elle-même, observe-t-il très justement.
– Je ressens le phénomène. C’est comme si elle devenait vivante. Je tente de résister à la tentation de la laisser s’emballer. Elle tente de m’échapper, dis-je encore.
– Connaissez-vous l’étrange étranger de Freud ? demande-t-il.
– Je connais l’étrange étrangeté de Freud, de Pessoa. Fantôme de l’âme, de l’artiste, du poète. Démons de minuit lorsque toutes les heures de la vie sont les spectres de
mi-nuit, réponds-je.
– Et connaissez-vous l’étranger de l’étranger de Jabès ? demande-t-il encore.
– Je ne connais de Jabès que quelques lignes, réponds-je encore.
– Vous avez pourtant la forme d’écriture dont il parle, reprend-il.

L’identité est, peut-être un leurre. Nous sommes ce que nous devenons.
Je suis. Je deviens. J’écris…
Je n’écris que pour devenir. Je ne suis que celui que je deviens qui, à son tour, cesse d’être pour devenir l’autre qu’il a toujours été en puissance. Je suis tous les autres que je serai.
Je ne serai pas. Ils seront moi qui ne puis être.
(Edmond Jabès – Le Livre des marges – Hachette)

Je suis tout ouïe.
– Dans vos manuscrits, un mot dérange. Je ne sais pas si je peux le dire? objecte-t-il.
– Dites-le, il m’intéresse ! je demande.
– Le mot vie court tout le long. Touffu. Pressant. Oppressant. Il étouffe, argue-t-il.
– Tout fou. Il me gêne. Il surgit. Ressurgit. Epiphanie du vocable, réponds-je.

Et pourtant la vie est la quête du livre, je remarque.
Un ami musulman me disait un jour : « Ton histoire se résume en trois lettres. »
Lesquelles ? demandais-je. V. I. E., répondait-il. Il avait vingt six ans.

Paul m’interpelle.
– Je comprends le choix de votre pseudonyme. Vous avez choisi Frédéric Noir pour…, dit-il.
Je le coupe.
– Vous n’y êtes pas. Mon beau-père s’appelait Noir. Je lui donnais le rôle du père dans un précédent manuscrit. En toute logique, je prenais le nom du père, dis-je.

Il continue.
– Connaissez-vous la guématria qu’utilise Jabès dans l’écriture ? demande-t-il.
– La quoi ? dis-je.
– La guématria est une technique qu’il utilise fondée sur une équivalence entre les lettres et les chiffres, explique-t-il.
– Certains signes me troublent. Depuis quelque temps, je ne tombe plus que sur le 44, je remarque.
– Le 44 est le nombre du Messie, reprend-il.
Je demande. Surpris.
– Le nombre du Messie ?
– Vous savez que la Bible se lit en nombres, poursuit-il.
– J’ai déjà entendu ça, dis-je.
– Par exemple, le nombre de Judas est le trente. C’est pourquoi il vendit Jésus pour trente deniers, remarque-t-il.
– Je ne connais pas cette forme d’écriture, dis-je encore.
– Vous utilisez pourtant ces procédés anciens, remarque-t-il encore.
– Quelle orientation vous permettent vos études ? je demande.
– Je n’en sais trop rien. Il s’agit d’une nouvelle faculté à l’université de Varsovie. Personne n’a encore terminé le programme des études.

J’aimerais écrire de la poésie en prose. La langue polonaise ne permet pas les raffinements de la langue française.
Le Polonais ne permet pas les jeux de mots qui sont les vôtres, observe-t-il.

Au moment de prendre congé.
– Je connais quelqu’un qui serait heureux de traduire vos manuscrits en polonais, dit-il.
– N’allons pas trop vite ! dis-je.
– N’attendez pas trop longtemps ! finit-il par dire.