Je me suis inscrit par hasard. Avec tant de frayeur. Après être tombé sur l’annonce. Je ne savais pas qu’on peut y aller. Si facilement, oserais-je dire.

Nelle et les garçons ne comprennent pas. Ce que je vais faire là-bas. Je n’ai moi-même aucune idée. Sinon celle que je dois faire le voyage. Me rendre au cimetière. Le plus grand, le plus vaste du monde.

Nelle et les garçons pensent que c’est de la folie. Que je suis fou. Rentrerai encore plus fou.

Je suis calme. Etrangement calme. Depuis mon inscription. Je suis dans un état second.

Moi-même et déjà un autre. J’attends sans savoir. Tout en sachant que ma décision est la bonne.

Nelle me demande de retrouver le block où était sa maman. A la demande de ma belle-mère. Je promets de m’y rendre. Sans comprendre. Les implications. Les conséquences. L’émotion.

En garant la voiture à l’aéroport, j’ai peur. Je ne sais pas la journée que je vais affronter. Rencontrer des gens est déjà une épreuve. Seul dans la grande aérogare où la foule se presse, je pleure mille larmes intérieures. Comment vais-je réussir à tenir le jour alors que je suis sous pression. A la vue des participants. Je tente d’être invisible. Alors que personne ne me voit.

Je lève les yeux circonspects. Etourdi par le brouhaha autour de nous. Il faut que je fasse mes preuves. Dépasse le malheur. La chienlit de ma vie.

Mes yeux chassent les autres. Sereins dans l’attente. Je me figure l’injustice. Ils sont accompagnés pour la plupart des parents ou de la famille. Sinon des amis. Il n’est pas rare d’apercevoir deux voire trois générations faire le voyage. Parents, enfants, petits-enfants. Je les envie.

Dans l’avion, je suis mal. Encore troublé de me rendre. Où, je n’ai pas envie d’aller. Et quant à faire non accompagné. Sinon de l’injustice familiale de la représenter seul, une fois encore.

Dans le bus qui nous emmène, je regarde la triste Pologne. Sombre et grise à travers la vitre. Comme l’écran qu’on met devant soi. Pour voir ou savoir la Shoah. A distance. Qui dérange. Chez nous. Nos voisins. Tout le monde.

J’attends dans la file. Avant d’entrer. J’aperçois l’enseigne « Arbeit Macht Frei » qui trône souveraine au dessus de nos têtes. Je sens mon cœur qui se déchire. J’ai envie de dire. Ou de crier. Je porte un Dibouk. Le Dibouk de mon oncle. Je ne hurle pas. Cela ne servirait à rien. Même ici, je sais qu’ils ne comprendraient pas. Je fais le choix de me taire. L’enseigne trompe le visiteur. Elle n’était pas là une partie de la guerre. Je ne me souviens pas à quel moment elle a investi le camp.

En passant le portail, je me dis que je suis chez moi. A la maison. J’ai toujours été  ici et là-bas à la fois. Comme un homme à deux temps. A deux endroits.

Je ne pleure pas. Les larmes ne coulent pas. Je suis de pierre. Le cœur froid comme le marbre. Je ne cherche pas à être ému. A atténuer mes émotions. Je suis là pour comprendre. Je suis là pour partager un jour d’Auschwitz. Avec mon oncle. Alléger son fardeau. La mort dans l’âme.

Je suis là pour sentir l’Auschwitz de 1942. J’ai du mal à imaginer la vie du camp à l’époque de la guerre. Je n’entends pas jouer l’orchestre. Je n’entends pas l’appel des heures d’humiliations, de coups dans le froid.

Le soleil est au rendez-vous du jour. Je ne sens pas le froid comme ceux qui m’ont précédé. Mes pieds ne sont pas gelés par le verglas, la boue, la neige.

Auschwitz en vrai n’est pas l’Auschwitz des livres, raconté. L’Auschwitz d’aujourd’hui est un Auschwitz sans odeurs. Presque sans âme.

Les âmes habitent le corps d’Auschwitz. Je les sens autour de moi. Elles stagnent. Elles collent à l’endroit. Elles ne l’ont pas quitté. Comment le pourraient-elles ?

J’entends leurs murmures. Dans le silence de la mort. Elles ont encore peur. Elles se demandent ce que nous faisons. Je cherche mon oncle parmi elles. Je ne le trouve pas.

Je suis un groupe. La visite autour d’un guide. Cela ne la fait pas. Je suis au Musée. Je ne suis pas à Auschwitz. Auschwitz n’est pas ce que je vois.

J’ai l’impression d’avoir vécu ici. Je ne me repère pas. J’ai le sentiment d’être un autre qui ne me lâche pas. Je cherche à mettre mes pas dans ses pas. A toucher les choses qu’il a touchées, je ne suis pas sûr d’y arriver.

Je cherche l’infirmerie, le K.B., le Revier où Ephraïm a été assassiné. Je ne le trouve pas. J’hésite. Les informations sont imprécises. Je n’ai pas préparé ma journée.

Je me suis fié à ce que Primo Levi raconte dans « Si c’est un homme », « L’infirmerie se compose de huit baraques semblables aux autres en tous points, mais séparées du reste du camp par des barbelés ».

Je suis le groupe. Nous entrons dans le block 11, le block de la mort. Alors que la mort est partout. Le guide parle. J’entends livide ce qu’il raconte. Je ne ressens pas. Le tribunal sommaire. Les lieux de tortures. La prison. Dans les caves. Les mises à morts. Les gazages.

Je passe la place des exécutions, le Mur noir, où les SS exécutaient des milliers de prisonniers, dit notre pilote. Je tente d’imprimer l’image du mur ou de la place pour me souvenir. Je n’arrive pas à intégrer. Le trop-plein des images.

Primo Levi a été déporté en 1944, le K.B. a évolué en fonction des besoins. D’abord dans le block 16 (futur 20), il s’est développé au 15 (futur 21), puis encore au 21 (futur 28).

En 1941, le block 20 est destiné aux « musulmans ». Plus tard, il est étendu au 19. Puis…

J’entre le block 20. Celui des déportés belges et français. Je me perds dans les photos. Est-ce l’endroit où était mon oncle ? je me demande. A quoi correspond le vide de l’espace sous les yeux. Un lieu de mémoire trop vaste. Pour un seul homme.

Je n’entre pas le block 19 où Ephraïm a séjourné du 8 au 16 septembre 1942. J’ai oublié le papier qui m’informe qu’il s’agit de l’infirmerie d’Auschwitz. Qui dit qu’il était au block ou commando 17. Tant les informations sont confuses. A la psyché.

Je traîne. Au dehors. J’ai envie de m’approcher de connaissances. Je suis le mouvement. Devant les chambres à gaz. Je réalise. En entrant. L’enfer de l’endroit. Les cris des étouffés. Les bruits de la mort. Avant de crever. J’imagine entendre les gémissements qui s’espacent, cessent. Je vois l’amas des corps. Les derniers soubresauts des carcasses. Les derniers souffles. Des vivants en train de s’éteindre.

Les SS guettant derrière les judas. L’extermination de mon peuple.

Je glisse vers le mur. Je le touche. Je le griffe. Comme ceux qui m’ont précédé. Avant de mourir. Dans le désarroi. En plein tumulte. Je sors. Paralysé. Sidéré. Asphyxié. Je ne vois rien. Plus rien. Je n’ai rien vu d’Auschwitz, me dis-je. Sinon l’essentiel. A quelques pas du crématoire. J’ai la gorge irritée. Par l’aire ou l’épaisse fumée des images.

Je suis les autres. Dans l’allée certains sont arrêtés. Je n’ai personne à qui parler. M’accrocher. J’entre le Canada. De l’autre côté du camp. Je sens. Ou ressens. Cette fois le malheur. Des miens. A la vue des monceaux de valises. Aux noms de familles juives. Du tout et du rien. Amassé. Volé. Au trou du cul du monde.

Nous quittons Auschwitz I. Nous entamons la Marche des Vivants. Par opposition aux Marches de la mort. L’évacuation des camps. A l’approche des Alliés.

Le cœur ensanglanté. Sur la route. Je regarde les polonais nous regarder. Sur les côtés.

J’aperçois un drapeau. Puis un autre. Encore un autre. Les délégations sont venues du monde entier.

Je vois devant moi. L’espoir. De la route. D’un drapeau. Qui s’ouvre sur le monde. A l’étoile de David. Il flotte au vent. La tête haute. De celle qui le brandit.

Nous arrivons après quatre kilomètres. La distance qui sépare Auschwitz I de Birkenau. Le porche d’entrée d’Auschwitz II-Birkenau est immense. J’ai le vertige. Les rails entrent dans le camp. Je vois la dernière rampe où les Juifs étaient sélectionnés, triés avant l’abattage, le gazage.

J’entends la voix de mon oncle raconter le train. La faiblesse de certains assoiffés boire leur urine, la force d’autres de résister. A l’envie. La voix de mon amie raconter le secret que son beau-père lui a révélé à l’époque de son mariage alors qu’elle avait dix huit ans.

Alors qu’il a gardé le silence à ses enfants. Deux robustes gaillards.

Je me suis tue longtemps. Je n’en pouvais plus. J’ai raconté la discrétion de son père à mon mari. Dans les trains, affamés, ils mangeaient les cadavres.

Les baraques des déportés s’étendent en rangées. A perte de vue. Comme la foule. Qui se presse vers une vaste estrade où les personnalités du jour prendront la parole. J’entame une conversation anodine avec de vagues connaissances. En attendant que l’extrême des visions, de l’émotion et de la solitude passe.

Je pars à la recherche de celle de ma belle-mère. Je me perds parmi elles. Les numérotations varient suivant les époques ou les plans. Je ne la trouve pas désolé.

Je retourne vers la multitude. Mes émotions errent. Solitaire. Je communie avec l’assemblée. Des drapeaux étendards. Nouveaux dards d’un peuple en révolte. Contre l’injustice. De l’étoile jaune à l’étoile bleue. On aime détester les Juifs.

Je tourne autour des ruines. Des chambres à gaz. Des crématoires. Des bûchers sur lesquels en plein-air étaient brûlés les cadavres.

Je lève les yeux lorsque les avions de Tsahal, l’armée de défense d’Israël, survolent le ciel d’Auschwitz. Alors que les jeunes couvrent sa terre de la fierté retrouvée. Ou s’y enroulent. Je n’ai plus peur. D’être Juif.

Comme le phénix renaît de ses cendres, je renais de mes cendres. Du peuple Juif.

Et si on hait Israël c’est parce qu’on hait les Juifs.

Dans le bus du retour, la Pologne est toujours aussi triste. Alors que je rigole la vie, l’envie de vivre. Je range Auschwitz à la place qui aurait toujours du être la sienne. Dans un tiroir de la mémoire. Et non dans la psyché entière. De l’imaginaire.