Un jour, un de ces solliciteurs, nous a montré, sur sa poitrine, une croix gammée, taillée au couteau et encore mal cicatrisé.

Bien sûr, tous les jours, les journaux, et la radio nous apportaient les vociférations d’Hitler, mais on prenait ces menaces à la légère ou du moins on se rassurait, en se disant que cela ne pouvait pas être sérieux.

Quant la guerre éclata en 1939 avec l’envahissement de la Pologne, mes parents commencèrent à se faire des soucis. D’abord, la famille de ce pays de l’Est, n’arrivait plus à faire passer la correspondance, ce qui coupa automatiquement tous les liens qui nous unissaient à eux.

Et mes parents, qui avaient subi la révolution russe en 1917, avec les pogroms et autres misères du même genre, se posèrent des questions.

Mais lesquelles ?

Nous les enfants, ne comprenions rien à tout ça. On sentait bien que la situation était tendue, mais on ne savait pas sur quoi cela pouvait déboucher

A aucun moment, je n’ai surpris de conversations évoquant que l’on pourrait fuir vers un autre pays.

Mon père disait toujours, qu’avec son dé à coudre, il pouvait gagner sa vie n’importe où, mais ça s’arrêtait là. Et, il fallut qu’éclate, le 10 mai 1940, la guerre contre la Belgique, et le déferlement des troupes allemandes au pas de course, pour décider mes parents à plier bagages et à nous emmener, tous, nous réfugier en France.

Le train à destination de Paris, fût détourné sur le sud du pays, et c’est à Revel ( près de Toulouse ) qu’on nous débarqua. Nous étions devenus des réfugiés, à charge de la municipalité, et notre premier repas, dans ce village, se fit à la soupe populaire. Inutile de vous décrire notre moral.
La Mairie a fait son possible pour loger tous ces gens démunis de tout, et caser les familles n’importe où. Nous avons hérité d’une remise se composant de deux pièces au fond d’un jardin.

Ce  » logement  » sale et repoussant, était juste bon à passer au lance-flammes. Mais toute la famille s’y est mise, et en fin de journée, après un travail de Titan, cette remise était dégagée, et avait un aspect humain.
La voisine française, nous a fait un énorme compliment, en nous disant qu’elle avait toujours entendu que les « belges » étaient des gens propres !

Papa, ne voulant pas être à charge de la municipalité, s’est trouvé du travail, chez un marchand tailleur de Toulouse, et c’est moi qui faisais la navette avec le train ( la Micheline ) pour prendre et rapporter les vêtements.

J’étais déjà un jeune homme de 17 ans, et mon père m’a fait comprendre, qu’il serait judicieux que je l’aide aussi à faire le tailleur. Ce n’était pas tout à fait sur quoi je fantasmais mais vu les circonstances, c’était raisonnable.

Malgré, cette vie misérable, on était heureux à Revel. La douceur du climat méridional, l’accent et la jovialité des habitants étaient agréables. Pourtant, il y avait cette peur des allemands.

On avait des nouvelles de Bruxelles; tout était calme, et l’idée commençait à germer, qu’on pourrait peut-être retourner chez nous prochainement.

Personne, chez nous, n’envisageait de partir en Espagne ou au Portugal ,ou même en Afrique du Nord. C’était réalisable, nous n’en étions pas tellement loin. Nous aurions pu sauver nos vies.

La France, ayant besoin de soldats lança un appel à l’engagement parmi les réfugiés. Et pour les réfugiés polonais, c’est l’Ambassade polonaise qui nous  » embarqua  » presque de force dans la légion polonaise en France. Je me retrouvai, avec mon beau-frère à Bressuires, dans
les deux Sèvres ( près de Saintes ),puis à Saint-Porchaire. Je n’avais pas l’âge requis, mais on ne voulait pas me relâcher. Mon passage dans cette armée polonaise creusa le lit du contentieux qui s’accumula au fil des ans dans mon cœur contre les Polonais.
.
Nous n’avons passé que quelques mois dans ces casernes, et quand le front du Nord a cédé, les portes de la caserne se sont ouvertes devant nous, et on nous a dit: tirez votre plan, fuyez !

Pendant Cinq jours, j’ai marché jour et nuit, en utilisant tous les moyens de locomotion possible qui s’offraient à ma portée, pour arriver, exténué, et les pieds en compote, chez mes parents à Revel. Grandes retrouvailles et joie d’être à nouveau ensemble
.
Malheureusement, des bruits circulaient qu’on allait nous interner dans des camps de la région (Gurs, Rivesalte et autres). Mes parents décidèrent, alors, de prendre la plus mauvaise décision de leur vie : retourner en Belgique !

Je comprends, que vivre comme nous devions le faire, n’était pas très réjouissant, mais en plus se retrouver dans un camp en France, pouvait pousser les gens à commettre n’importe quoi, même à retourner à Bruxelles, où, soi-disant tout était calme.

Ma maman et ma sœur partirent en taxi avec un passeur, moyennant finances, et un peu plus tard, mon père et moi firent de même en traversant la nuit, la ligne de démarcation, en groupe, et guidé par un passeur de l’endroit (Château-Roux).

Plus tard, il fallut encore traverser la zone du Nord, décrétée zone interdite, pour arriver sain et sauf à Bruxelles.

Toute la famille était réunie, et heureuse d’être de retour chez soi, en ayant pratiquement tout retrouvé intact.

Mon père repris son travail, et les premières ordonnances allemandes furent promulguées.

Le port de l’étoile, sur la poitrine, fut pour moi, comme un marquage au fer rouge. J’avais l’impression que tous les passants, dans la rue, me regardaient, et j’étais heureux, quand je rapportais le travail fini de mon père, emballé dans une  » toilette « , sorte de drap noir, de le tenir à hauteur de ma poitrine, afin de cacher cette marque d’infamie.

Les ordonnances se suivaient à un rythme accéléré. Ne plus sortir après une certaine heure, le soir ; se séparer de sa radio, en la déposant avenue Louise. Faire mettre le cachet « JUDE » sur sa carte d’identité, afficher une pancarte à sa porte, pour bien mettre en évidence que l’entreprise appartenait à des Juifs.

L’étau se resserra petit à petit et la broyeuse se mettait en place…

A suivre…