Le « point de restauration » et le repentir.

Pendant la journée de Kippour que nous venons de vivre, j’avoue que, parfois (était-ce l’effet du jeûne?) mon esprit s’est un peu envolé du magnifique temple protestant dans lequel j’ai prié, le bien nommé « Foyer de l’âme ».

En fait, mes pensées n’étaient nullement étrangères à cette pieuse convocation liturgique qui, pour certains, se meut en convocation léthargique ou, pire, en simple rendez-vous de Neïla. Mais je ne veux pas commencer à m’adonner au sport national du lashone hara (médisance) dès ce début d’année !

Donc, mes pensées errantes m’ont bizarrement conduit vers un monde absolument interdit à Kippour, celui de l’informatique, même si je ne jurerais pas ne pas avoir aperçu quelques smartphones pourtant discrètement consultés. Mais, encore une fois, je ne me laisserai pas entraîner à médire de mes coreligionnaires, surtout qu’ils ont fait l’effort immense de prendre le chemin des lieux de prière pour se frapper la coulpe à l’évocation de leurs fautes sans nombre.

Qu’avait à faire l’informatique dans vos pensées, me direz-vous, au milieu des viddouyim (confessions), des selihoth (prières d’expiation) et autres Avinou malkénou (notre Père, notre Roi) ? Eh bien, tout simplement ceci : on évoque fréquemment, au cours des différents offices qui, d’une veille à une autre veille, se déroulent depuis le solennel Kol Nidré jusqu’à la Neïla libératrice, la notion de restauration. Non pas celle de l’estomac, mauvaises langues, mais celle de l’âme du pécheur.

Et soudain, j’ai pensé à ce procédé bien connu de tous ceux d’entre vous qui ont eu, un jour ou l’autre, à se battre avec leur ordinateur récalcitrant : le « point de restauration ». C’est ce point magique où l’on vous dit : « Voulez-vous restaurer votre ordinateur à la dernière date où il a bien fonctionné ? ». On vous propose d’ailleurs plusieurs dates possibles. Quel masochiste ne sauterait-il pas sur l’occasion de retrouver son ordinateur bien-aimé dans le même état que celui où il a bien fonctionné pour la dernière fois ?

En ce qui me concerne, et même si les résultats m’ont semblé assez discutables, j’ai toujours opté pour la restauration du système, quitte à finir par appeler au secours l’ange bienfaiteur qui, par téléphone, prend mon ordinateur en mains et en extrait les dizaines de logiciels inutiles que j’ai installés – consciemment ou pas – au cours des derniers mois. Quelques jours plus tard, je reçois sa facture et, comme a dit mon petit-fils de six ans (vous savez bien, toujours le même, Jonas) à sa maman le jour de la rentrée scolaire : « c’est reparti pour un tour ».

Le rêve : imaginer un « point de restauration » pour nos vies de misérables pécheurs ! On remonterait à la dernière fois où on s’est trouvé « bien dans ses baskets » morales, et à partir de là, on expurgerait sa conscience par le biais du repentir de tous les logiciels indésirables ou virus et autres « chevaux de Troie » (entendez par là toutes les fautes, erreurs ou maladresses commises). Même pas la peine de faire appel à un technicien au bout du fil. On pourrait mener seul cette opération de cleaning de sa conscience.

Mais au fait, n’est-ce pas ce que nous proposent la liturgie de Kippour et toute sa préparation de quarante jours de selihoth en amont ? La demande de pardon aux vivants en se rendant chez eux, et aux morts en allant sur leur tombe, jointe aux nombreuses prières de repentir, est en quelque sorte cette quête d’un « point de restauration » pour chacun de nous.

Nous demandons à plusieurs reprises dans la liturgie de ces yamim noraïm – journées redoutables – à Dieu de restaurer en nous un cœur nouveau, la pureté de l’enfance ; d’effacer tous nos péchés, fussent-ils rouges comme la pourpre, pour nous rendre blancs comme neige. Ne s’agit-il pas là d’une véritable restauration ?

Non pas d’un acte magique, mais du résultat d’une démarche sciemment entreprise et de préférence non-encombrée par d’autres rites tout aussi magiques car non compris ni assumés tels que les kapparoth (sacrifices expiatoires faits sur des poulets ou des coqs) ou le tashlikh (l’acte d’aller vider ses poches dans un cours d’eau pour se débarrasser symboliquement de ses fautes). Le folklore ne saurait remplacer la démarche individuelle de l’âme. Si on s’y livre, que ce soit au moins accompagné d’explications et d’une réflexion soutenues, et que ça ne dispense pas de l’essentiel qui est et restera toujours spirituel.

À quelle date établir le « point de restauration » ? Si, comme en informatique, on prend comme référence la dernière fois où tout a bien fonctionné, on risque de retourner vers sa prime enfance. Le mieux serait d’adopter la formule contenue dans la prière du Kol Nidré : מיום כפורים זה עד יום כפורים הבא עלינו לטובה, « depuis ce Kippour jusqu’au prochain », mais en prenant soin d’inverser l’ordre et de se référer au Kippour précédent !

Les grands mystiques du 16ème siècle préconisaient que l’on médite sur ses actes quotidiennement, ce qui présentait l’avantage incontestable d’éviter le « rush » de Kippour. Mais puisque nous sommes des gens pressés et occupés comme le gros homme au cigare rencontré par le Petit Prince de Saint-Exupéry, nous nous contenterons d’une date annuelle de restauration de notre « système », avec pourtant le risque de devoir y consacrer plus de temps et, peut-être, d’oublier quelques épisodes de nos inconduites.

Ce qui est sûr, c’est que plus on attend, plus le travail est important jusqu’à devenir impossible. Si nous nous référons à la restauration des tableaux ou immeubles anciens, nous constatons combien leur remise en état prend d’autant plus de temps qu’ils ont été délaissés et livrés aux outrages des ans…

J’aimerais préciser que malgré le fait que j’écris ces lignes après Kippour, elles ne sont pas pour autant déplacées. En effet, si la neïla a marqué la clôture (c’est ce que veut dire le mot) des portes du repentir, notre tradition a prévu un ultime recours qui est celui de Hosha’na Rabba, le septième jour de Souccoth (cette année le dimanche 4 octobre). Réfléchissez-y et penser à restaurer votre « système », votre ordinateur personnel ; j’ai nommé votre âme.

Hag saméah à tous et à chacun !

Rabbin Daniel Farhi.