Il faut se méfier du bruit médiatique. Des événements assourdissants accouchent d’une souris. D’autres, plus discrets, augurent des révolutions. Tel est le cas de la conférence de Bahreïn. A Manama, la capitale du petit royaume, l’administration Trump a réuni fin juin les principaux pays arabes autour d’un objectif clair et réaliste : relancer l’économie palestinienne.

Une ambition aussi louable devrait faire consensus et pourtant on déplora à Bahreïn l’absence de la principale intéressée : L’Autorité palestinienne. Elle boycotta en effet le grand raout et déplora amèrement la participation des « frères » arabes. Et pour cause. Les Américains, avec la complicité de leurs alliés sunnites, étaient venus enterrer le projet national palestinien contre espèces sonnantes et trébuchantes.

Présentée comme la première phase du fameux « deal du siècle », le plan de paix de Donald Trump pour le Proche-Orient, la conférence de Bahreïn place l’économie au cœur du règlement. Le gendre du Président, Jared Kushner, a eu beau jurer qu’un volet politique suivrait, il a admis dans le même mouvement que l’accord final ne mentionnerait pas la solution à deux Etats.

La démarche américaine paraît désormais transparente. Les grandes lignes du plan Trump ont fuité dans la presse arabe. Il prévoirait une annexion des colonies juives de Cisjordanie et de l’essentiel de Jérusalem-est par Israël. En somme, la troisième étape d’un processus entamé en mai 2018 par le transfert de l’ambassade américaine à Jérusalem puis la reconnaissance de l’annexion du Golan en mars dernier. Les Palestiniens devront se contenter d’une simple autonomie sur ce qu’il restera de la Cisjordanie et, donc, d’une pluie de dollars. Mais ils n’auront pas d’Etat.

Le Président américain n’a rien du « honest broker » à la Clinton, un intermédiaire bienveillant, soucieux de dégager un compromis dans un conflit territorial par ailleurs insoluble. En homme d’affaire brutal mais pragmatique, Trump se contente de valider officiellement les acquis du plus fort, en l’occurrence Israël, afin de souder les pays sunnites autour de l’Etat juif contre l’ennemi commun : les chiites iraniens. Malgré les déclarations d’usage sur la nécessaire création d’un Etat palestinien, l’Egypte, la Jordanie et surtout l’Arabie Saoudite, se préoccupent visiblement bien davantage des têtes nucléaires iraniennes que de la cause palestinienne. Les mollahs de Téhéran ont éclipsé les Palestiniens.

Sommés de faire le deuil de leur Etat pour une (grosse) poignée de dollars, les Palestiniens peinent à s’opposer au « deal » de Trump. Isolés diplomatiquement, les caciques de l’Autorité palestinienne s’indigent bruyamment mais ne suscitent guère de mouvement populaire. Une décennie de « paix économique », la grande affaire de Nétanyahou, a produit ses effets. En ouvrant largement leur marché du travail aux Palestiniens, les Israéliens ont favorisé un afflux de liquidités vers les territoires occupés. L’accès au crédit et l’aide internationale ont fait le reste.

Embourgeoisée, la classe moyenne palestinienne aspire à la poursuite du développement économique promise par Trump et observe avec passivité l’agitation diplomatique américaine. Quant à la génération politique montante, elle dénonce plus souvent l’incurie de l’Autorité palestinienne, le népotisme et la corruption qui prospèrent à l’ombre d’un Mahmoud Abbas en fin de règne que l’occupation israélienne. Seule une hypothétique offensive des groupes armés, islamistes ou non, parait en mesure de contrarier les plans américains.

Paradoxalement, le Hamas semble s’accommoder plutôt bien de la nouvelle donne. Inondés d’argent qatari (avec la bénédiction d’Israël), les islamistes de Gaza viennent d’annoncer une progression significative des pourparlers pour la conclusion d’une trêve de longue durée avec Israël…quelques jours après avoir officiellement condamné un tir de roquette vers le territoire israélien commis par des djihadistes francs-tireurs ! Que cela plaise ou non, les islamistes palestiniens ont réussi là où les laïcs du Fatah ont échoué.

Après avoir chassé manu militari les colons israéliens en 2005, ils ont imposé leur main de fer sur la bande de Gaza en 2007 et tenu tête à la puissante armée israélienne à maintes reprises depuis. Aux yeux de nombreux Palestiniens, y compris en Cisjordanie, le mouvement islamiste est devenu le seul légitime représentant de la cause palestinienne. En homme d’affaire brutal mais pragmatique, Trump devrait là aussi tirer les conclusions de ce nouveau rapport de force et valider les acquis du Hamas. Son plan prévoit une forme d’indépendance pour une bande de Gaza élargie sur une partie du Sinaï égyptien. En affaires comme en diplomatie, la raison du plus fort est toujours la meilleure.