Nous vivons une époque absolument unique ; jamais dans l’histoire de l’humanité, nous n’avons connu une telle surabondance d’informations, de nouvelles, plus ou moins importantes ou même, tout simplement, dignes du moindre intérêt.

Jamais, auparavant dans l’histoire du monde civilisée nous n’avons connu une époque au cours de laquelle, tout un chacun, pour peu qu’il se soit muni de l’application correspondante, peut prendre connaissance, voire même regarder, grâce à des caméras qui filment tout et partout, le moindre reportage, la moindre interview, en n’importe quel endroit de notre terre… Et même s’il n’en prend pas connaissance en direct, le podcast lui permet de tout voir et entendre en différé…

A une époque, la nôtre, où nous sommes censés avoir tout vu, tout vécu, tout su, il nous faut mener une réflexion, calme et sérieuse, même si elle va prendre plusieurs années, sur le type de société dans laquelle nous voulons vivre. A supposer, toutefois, que nous ayons encore la possibilité, la liberté de choisir et d’exprimer sans contrainte notre volonté.

Nul ne contestera la comparaison suivante : comme la langue d’Esope qui était la meilleure et la pire des choses, ce flux ininterrompu de nouvelles, vraies ou fausses, dignes ou pas d’être relayés par les grands systèmes d’information, est aussi bon que mauvais, voire préjudiciable à une vie sociale équilibrée. Ces chaînes d’information continue qui font flèche de tout bois pour nous maintenir rivés à leur antenne sont en train de changer entièrement l’essence même de notre lien social : faut-il tout voir, tout entendre ? N’est ce pas largement abusif de promouvoir au rang de nouvelle ou d’information, le bottin mondain, la vie intime des uns et des autres ?

Et voici quelques illustrations d’abus qui nous sont infligés quotidiennement depuis quelques jours ou quelques semaines : le feuilleton de la famille Hallyday qui se déchire autour d’un héritage plus qu’hypothétique puisque certains amis du défunt chanteur nous assurent publiquement que la star de la chanson vivait quelque peu au-dessus de ses moyens, sollicitait des avances sur recette, bref menait un train de vie plutôt dispendieux, ne laissant pas d’héritage considérable, dévolu à ceux qui se battent aujourd’hui autour de son cercueil…

Je ne nie pas l’importance de l’homme dans la vie culturelle de notre pays ou du monde occidental, mais tout de même, en quoi cela nous concerne t-il ? Et certaines chaînes d’informations continues en ont fait des débats, des heures durant puisque ces déclarations des uns et des autres, sont reprises par d’autres ou rediffusés largement…

Oui, je le répète : en quoi cela nous concerne t-il, surtout quand on pense au prix de revient d’une minute de spot télévisé ! Et si on avait voulu employer le même temps et le même argent pour parler des chômeurs ou d’un bon livre de qualité, qui fera date, savez-vous ce qu’on nous aurait dit ? Qu’il n’y a pas d’argent, que nous ne pouvons pas, etc…

Deuxième exemple : ce drame innommable où un meurtrier a fini par avouer le meurtre d’une si petite fille, après avoir nié opiniâtrement toute implication et trouvé un avocat ayant demandé sa remise en liberté… Certes, c’est le rôle d’un défenseur mais imagine t-on une telle personne avec de tels soupçons, en liberté ?

Il y a la présomption d’innocence, mais tout de même…
Les deux cas ne sont pas comparables et je saisis cette opportunité pour déclarer ma vive sympathie aux parents de cette petite fille qui ont vécu cette insupportable épreuve, un véritable calvaire… Ils l’ont vécu avec une grande dignité que je salue respectueusement. Mais si tragique qu’il soit, cet acte immonde, abject, n’en est pas moins un fait divers, triste, déplorable et lamentable au plus haut point, mais j’ai la faiblesse de penser que dans de pareils cas, les victimes, et leurs familles surtout, ont besoin qu’on les laisse en paix.

Ce que les chaînes d’informations continues n’ont pas vraiment fait… L’audimat avant tout car de là dépendent les publicités, des publicités dépend la santé financière de la chaîne, et vous pouvez dérouler la chaîne causale de proche en proche… La question est : qui peut encore imposer à ces puissances politico-médiatiques la moindre règle éthique ou simplement déontologique ? Je le crains, personne !

Cela posé, j’avoue humblement préférer de tels abus que la moindre restriction imposée à la presse. A moins qu’il s’agisse d’une réserve librement consentie qui est loin d’être de l’autocensure…
Ce que je réclame, ce que je revendique, c’est que les journalistes aient une meilleure approche de leur rôle dans la société contemporaine… Et qu’on ne vienne pas me parler d’autocensure. Tout un chacun, même une célébrité mondiale, a le droit de protéger sa vie privée, qu’il s’agisse de sa santé, de sa famille, de son statut civil, de sa fortune, etc…

Je ne sais pas qui a inventé cette phrase aussi stupide que blâmable : Le public a le droit de savoir… C’est faux, le public ne cherche pas de telles nouvelles. Pourtant, ce sont celles qu’on lui assène lors d’éditions spéciales absolument abusives. Cela ressemble, qu’on le veuille ou non, que l’on fasse consciemment ou inconsciemment, à profiter du malheur des autres…
Autre chose : le feuilleton autour d’un autre fait divers des plus tragiques. J’ai moi aussi été tourneboulé par les aveux de cet homme qui a fini par avouer qu’il avait tué son épouse et dont certains intervenants ont, en direct, sur ces mêmes chaînes, dévoilé leurs arguments de plaidoiries…

Que l’on me comprenne bien, je ne poursuis pas de ma vindicte personnelle un certain mode de journalisme, mais plutôt une certaine façon de traiter l’information : je rêve d’une époque où la presse la plus suivie s’attachera à la promotion des vraies nouvelles, aidera les auditeurs à mieux décrypter les choses. LA presse est indispensable dans une société démocratique, ce qui lui donne une certaine responsabilité.

Que peut dire cette presse pour sa défense, alors qu’elle n’est vraiment pas attaquée ? Elle peut dire que le public n’est pas obligé d’allumer sa télévision ou sa radio, ni de lire ses manchettes dans les journaux… C’est vrai mais cela me semble plutôt court. Être journaliste est un art noble et tous les enfants que nous étions, ont, à un moment ou à un autre, rêvé de devenir journaliste… Hegel disait que lire la presse quotidienne ressemblait à réciter sa prière du matin et Goethe parlait de l’Histoire, avec un H majuscule, comme d’un «immense atelier de Dieu…»

J’en viens, pour finir, au scandale de tous les scandales : Neymar dont les métatarses en sont venues à tout éclipser : la visite du président dans la prison de Fresnes, les bombardements en Syrie, les élections législatives en Italie, les modalités du Brexit. Neymar auquel j’adresse, sans être un footeux, mes sincères vœux de prompt et définitif rétablissement. Rendez vous compte, ce football est devenu une religion. Des gens comme vous et moi bousculent leur vie sociale pour assister à tel ou tel autre match de foot, les fans des différents clubs s’affrontent parfois durement , après les rencontres, brutalisent même les arbitres, etc…

Comment voulez vous que les jeunes qui vont à l’école, qui veulent des diplômes pour pouvoir gagner leur vie, prennent leurs études au sérieux ? On leur donne pour modèle des gens, certes doués mais assez simples et qui, pourtant, gagnent des sommes astronomiques ! Alors, se disent ils, pourquoi s’ennuyer à faire des études alors que des garçons, issus de rien, gagnent des millions en tapant dans un ballon…

Un détail m’a sérieusement choqué : pour payer le transfert de ce joueur, devenu l’idole des jeunes, une sorte de dieu vivant, doté d’un pied qui vaut plus que de l’or, le club qui l’emploie a déboursé une sommes astronomique, laquelle est strictement équivalente à celle requise pour rénover la cathédrale Notre-Dame qui menace ruine, en certaines de ses parties !!! Et, dans cette équation, le pied de Neymar représente plus qu’un édifice religieux dont l’idée fondatrice a jeté les bases de notre culture, de notre civilisation judéo-chrétienne…

La cathédrale, lieu d’Histoire, temple de la prière d’innombrables générations attendra, mais pas les gens suspendus au pied de Neymar. On nous a tout dit : ce qui lui est arrivé, où il se trouve, comment il y est allé, combien de temps la guérison (que je souhaite rapide et totale), etc… etc… Car, voyez vous, il y va de la future compétition internationale, de la coupe du monde de football.

La paix du monde attendra, la coupe du monde de football, elle, ne peut pas attendre.
Existe t-il encore dans ce monde une place, même infime, pour l’éthique ou la déontologie…