Pour comprendre comment la gauche israélienne est devenue en grande partie une force auto-destructrice au sein du sionisme et de l’Etat d’Israël – agissant de concert avec les ennemis de notre peuple pour « contraindre » le gouvernement israélien à capituler face aux Arabes et aux pressions internationales, il faut revenir sur la période formatrice du Yishouv, durant laquelle ont été mises en place toutes les institutions et s’est instauré le débat intellectuel et politique qui se poursuit jusqu’à nos jours, dans des termes presque identiques.

Celui qui se penche sur le débat d’idées interne au mouvement sioniste et au peuple juif, en Eretz-Israël et en dehors, dans les premières décennies du 20e siècle, sera en effet étonné de constater à quel point les termes du débat étaient similaires et les grandes questions qui agitent aujourd’hui la société israélienne étaient déjà présentes !

« Sionisme et morale », la « question arabe », la majorité juive et les droits des minorités : autant de sujets brûlants très actuels, qui l’étaient déjà il y a plus de 100 ans !

La tendance actuelle à déprécier nos grands hommes n’est pas nouvelle : on peut la faire remonter, selon les cas, aux débuts du mouvement sioniste, voire plus loin (et même jusqu’à Moshé Rabbénou, qui ne manqua pas de contempteurs, bien avant Freud, comme la Bible nous le rapporte !).

S’agissant du fondateur du sionisme politique, Binyamin Zeev Herzl, une légende tenace le présente comme un Juif totalement assimilé et ignorant de la tradition, qui aurait découvert sur le tard son identité juive à la faveur de l’Affaire Dreyfus.

Le « non judaïsme » de Herzl : généalogie d’une calomnie

Beaucoup ont contribué à créer cette image d’Epinal, que le Dr Georges Weisz s’est brillamment employé à réfuter dans son beau livre Herzl, nouvelle lecture.

Mais l’intellectuel juif qui porte la plus lourde responsabilité à cet égard est sans doute Martin Buber.

Comme le relate Yoram Hazony, auteur d’un ouvrage essentiel à la compréhension de l’histoire de l’Etat d’Israël et du mouvement sioniste, L’Etat juif. Sionisme, postsionisme et destins d’Israël 1, dont le présent article s’inspire très largement, c’est Herzl lui-même qui fit du jeune Martin Buber (de 18 ans son cadet) son protégé, en le nommant rédacteur en chef de son journal Die Welt, organe du mouvement sioniste.

Mais ce dernier se montra très vite une recrue problématique : il démissionna au bout de quelques mois de son poste et prit la tête de la « faction démocratique », qui allait devenir l’opposition la plus farouche à Herzl au sein du Congrès sioniste.

Dans le même temps, Buber délaissa progressivement l’activité sioniste pour se consacrer à ce qui allait devenir un de ces centres d’intérêt principaux, le hassidisme et la mystique en général, pour lesquels il nourrissait une attirance bien plus grande que pour l’action sioniste.

Après le décès de Herzl en 1904, Buber se répandit en critiques contre lui, écrivant notamment qu’il n’avait « rien de fondamentalement juif ».

Dans un article publié l’année du décès du fondateur du mouvement sioniste, Buber écrivit ainsi : « Il a vécu, bâti, s’est trompé, a fait ce qui est bon et ce qui est discutable pour son peuple et, ce faisant, il a dressé sans le savoir une statue devant le peuple, à laquelle le peuple donna son nom 2 ».

Le reproche principal fait à Herzl par Buber était de « n’être pas suffisamment juif ».

A partir de là, Buber élaborera toute une doctrine du « sionisme authentique » et de la « Sion véritable », qu’il convient de rechercher, non pas sur la terre – en donnant aux Juifs pourchassés une patrie, comme s’évertua à le faire le Visionnaire de l’Etat – mais dans l’édification d’une « communauté authentique » et dans la « réalisation du judaïsme », qui désigne plus encore aux yeux de Buber la réalisation de soi que l’élaboration d’un projet social et politique.

Dès cette époque, on le voit, Buber s’éloigna du sionisme politique pour se consacrer à toutes sortes d’idées, largement utopiques, qui lui vaudront une aura grandissante et une renommée internationale.

Sans prétendre diminuer la valeur de son œuvre, on ne peut s’empêcher de remarquer que le reproche fait par Buber à Herzl – son absence de judéité authentique – peut être retourné contre Buber lui-même !

Car ses idées très personnelles en matière de judaïsme, qu’il a su formuler avec un talent indéniable, puisent leur source tant dans son interprétation du hassidisme, que dans des idées étrangères : le socialisme utopique de Gustav Landauer (aux côtés duquel il fréquenta la « Neue Gemeinschaft », association libertaire voulant restructurer la société 2) ; la pensée mystique allemande (Maître Eckhardt notamment) et les doctrines ésotériques orientales (où il puisera l’idée, très en vogue chez les Juifs allemands de son époque, du caractère « oriental » du judaïsme, en opposition totale à la conception du sionisme comme poste avancé de l’Occident éclairé, défendue par Herzl et Jabotinsky).

Mais, bien plus que son attitude ingrate envers le « Visionnaire de l’Etat », c’est la nouvelle orientation politique prise par Buber qui allait s’avérer lourde de conséquences.

En effet, Buber entreprit de consacrer toute son énergie et son talent à élaborer une nouvelle conception du judaïsme – qui devint très populaire au sein de la jeunesse juive allemande éloignée de la tradition – et à devenir le mentor d’une large fraction de l’intelligentsia juive dans la sphère allemande, et au-delà.

Plus tard, son influence s’exerça au sein du petit milieu universitaire réuni à Jérusalem autour de plusieurs intellectuels juifs allemands (Gershom Scholem, Hugo Bergmann, etc.), dont l’influence politique devait s’avérer incommensurablement plus grande que leur poids numérique au sein du Yishouv, puis de l’Etat juif.

Nous verrons prochainement comment Buber abandonna définitivement l’idée sioniste pour devenir le chantre de l’Etat binational et de la “coexistence”, posant les fondements théoriques du programme défendu par une partie non négligeable de la gauche israélienne jusqu’à nos jours.

Pierre Lurçat

Notes

  1. Yoram Hazony, L’Etat juif. Sionisme, postsionisme et destins d’Israël, traduction de Claire Darmon, éditions de l’éclat 2007.
  2. Der Jude und sein Judentum, cité par Pamela Vermes, Martin Buber, page 42.
  3. Voir Freddy Raphael, « Le sionisme de M. Buber », in Martin Buber, Dialogue et voix prophétique, centre d’étude ISTINA 1980.