Il commence à pleuvoir. C’est normal, c’est la saison. En terre d’Israël comme dans l’ensemble du Croissant Fertile, la pluie est signe de bénédiction. Comme si l’être humain hésitait entre la sécheresse et le déluge…

Pour l’instant, la communauté juive se prépare à la frugalité – pourtant joyeuse – de Yom HaKippourim/יום הכפורים. La traduction n’est pas facile. Yom Kippour ? Jour des Expiations ? Il est question de rançon, de rachat, mais encore ? Jour du Grand Pardon? Oui, mais pas seulement.

Que veut dire le « pardon » en français, de nos jours et dans le contexte israélien ? Ne serait-ce pas « réducteur » alors que le jour est comme un instantané de jugement longue durée. Le russe préfère la décision quasi juridique День Суды/Jour du Jugement – l’anglais précise : Day of Atonement(s), certes du « pardon », mais un pardon particulier car il vise un « At-One-ment = s’unir en communauté face au Dieu Un ».

Le Talmud Bava Kamma 40a parle d’une taxe à payer, comme indemnité due en guise de sacrifice et de pardon – aujourd’hui on parlerait de remise de peine.  Il s’agit même d’une indemnité versée en rachat d’une vie perdue… (Bava Kamma IV, 5).

Bref, qu’on le veuille ou non, il faut payer cash. C’est gênant, c’est plutôt dérangeant : nous sommes dans les cartes de crédit, les paiements virtuels. Il suffit d’approcher une carte, plus besoin de taper un code, eh voilà fini, payé ! Comment soupeser la densité de notre liberté ?

Le jeûne semble plus réel : calcul de 26 heures sans manger, sans boire, sans se laver tout en restant présentable. Plus de relations sexuelles. Tout cela dans la joie et sans ronchonner… Dur, dur. Il y a bien un petit en-cas dans le frigo, un verre de thé pour les anxieux. D’autres, plus déjantés, iraient jusqu’à sublimer un Kippour végétarien ou sur mesure, quitte à se permettre tout car, entre Dieu et eux puis nous et vous, bon, ce serait surtout un jour de réflexion…, d’un partenariat entre le visible et l’Ineffable.

Or, ne pas manger, ne pas boire, ne pas papouiller, c’est sentir, comme êtres pétris de chair et ayant une âme, le prix des calories, la chaleur de vivre. Qui parle de mourir ?!

Le Kippour pour pardonner et être pardonné ? Le pardon coûte souvent très cher : notre sang, notre âme, nos années, notre vie. Le pardon est la mesure d’une vraie conscience, au-delà même de ce qu’elle peut cerner ou percevoir en totalité.

A formuler ainsi le sens d’un jour singulier, unique et existentiel, les choses semblent par trop intellectuelles, spirituelles, presque esthétiques, voire théologiquement correctes.

C’est souvent le cas : le Juif sentirait le poids d’une histoire longue, douloureuse, dépassant toutes les normes de la raison.

Car le Kippour assure l’histoire. Il ouvre surtout les Portes du présent immédiat, donne l’aval pour le futur. Il annule toutes choses imposées dans le passé, les rendant caduques et sans lendemain. Du coup, il oblige à une mise à jour alors que nous avons naturellement tendance à voir aujourd’hui à travers le prisme de ce que nous connaissons ou comprenons d’hier.

Pardonner ? Allons donc ! Bien sûr, il est plus aisé de se saluer au jour du Kippour par un « tsom qal/צום קל = (passe) un jeûne simple, léger » que de dire presque machinalement « shalom ousli’ha/שלום וסליחה = bonjour et pardon, pardonne-moi ».

Il s’agit d’un blanc-seing qui ouvre sur les 354 jours de 5775. Cela prendra un autre relief pour 2015.

La prière de Kippour est profonde, pleine de significations que l’on croit comprendre et qui, pourtant, dépassent l’entendement : « Pardonne/sela’h-סלח, annule/me’hal-מחל (remets, renonce, absous), réconcilie/kapèr-כפר (rachète, libère) toute la communauté des Enfants d’Israël et l’étranger (guèr/גר ) qui habite au milieu d’elle, car tout le peuple a failli par déraison (ki kol ha’am bichgaga’/כי כל העם בשגגה).

Pardonner, effacer, rendre ultra-propre sans blanchiment ? Il est question de conscience. C’est battre son « achamnu/אשמנו = « nous avons été coupables » de la confession (Vidouï/וידוי) dite trois fois par jour, reprise tout au long du Kippour. Chaque mot suit l’ordre alphabétique. Celui-ci est le premier, prononcé en se frappant la poitrine. C’est devenu le « battre sa coulpe », un réflexe chrétien latin.

Sérieusement : « … nous avons été odieux/תעבנו, nous avons été dans l’erreur/תעינו, nous avons induit les autres dans l’erreur/ תעתענו … », cela veut dire que personne n’est au clair  ni avec soi-même, ni envers les autres alors que Le Saint Béni soit-Il, voit et supporte tout ?

Est-ce insensé ? On oscillerait entre le « poutz/פוץ » yiddish : un simple d’esprit et le schpountz fada. Nous passons notre temps en « Sorry, my apologies, I beg your pardon (je mendie votre pardon…) » qui se répondent en échos automatisés. Franchement, combien de personnes vous ont vraiment demandé pardon ? Et moi, quand est-ce que je pardonne sans que l’on puisse croire que je ne suis peut-être pas un inconscient immature ou stupide ?

Le grec le dit bien dans la prière de Jésus de Nazareth qui est kippourique : « Remets-nous nos dettes comme nous les avons déjà remises [afikamen/αφήκαμεν] à nos débiteurs = pardonne-nous nos transgressions comme nous avons déjà pardonné à ceux qui nous ont offensés » (Matthieu 6, 12). Sauf erreur, aucune autre langue n’a gardé cette distinction si forte : ‘il faut d’abord se réconcilier avec autrui avant d’attendre le pardon divin et non l’inverse.

Le texte araméen original indique davantage : « pardonne, remets-nous nos dettes (‘hawbayn) et nos péchés (‘hatayn)« . C’est une chose de remettre des dettes, de libérer de toute contrainte économique, donc sociale, communautaire. C’en est une autre de pardonner toute faute « commise par pensée, par action, par manque de conscience, par intention, par injustice, par vouloir » (Maavar Yaboq/מעבר יבוק, prière des agonisants, rite achkénaze).

Les fêtes d’automne ont apparemment disparu des traditions des Eglises. Pourtant… L’Eglise byzantine, donc orthodoxe et catholique – marque l’entrée du Grand Jeûne ou Carême par le Dimanche du Pardon qui mène à la fête de la Pâque.

A Jérusalem, les fidèles se retrouvent dans l’église des Saints Constantin et Hélène (dits « égaux aux apôtres ») située au-dessus du Saint-Sépulcre. Après une longue confession des transgressions et des suppliques à Dieu, chaque fidèle s’approche du clergé – à commencer par le Patriarche Théophilos de Jérusalem, puis de chacun/e quel que soit le rang ou l’origine, demandant et donnant le pardon à chacun.

Dans la tradition slave, cet office peut durer des heures : chacun se présente, s’incline, s’agenouille devant autrui, demande et reçoit le pardon qui est donc réciproque par le geste et la parole.

C’est un moment solennel. Certes, il peut sembler formel comme tout acte religieux ou humain. Ce sont des heures chargées d’intensité, empreints de gravité. Au fond, les paroles sont les mêmes qu’en hébreu « shalom ousli’ha = paix et pardon ». Certains préfèrent « tsom qal = jeûne léger, en russe « s postom/с постом, en grec « kali sarakosti/καλη σαρακοστή = bons quarante jours (durée du jeûne) ».

Tout comme au jour de Kippour, tout le monde – clergé et fidèles – doit jeûner, ne pas manger, ni boire, ni se laver ni avoir de relations sexuelles… pendant le temps du Grand Jeûne. Le clergé marié oriental est donc astreint à la même règle que les fidèles.

Il n’est pas question du mariage des prêtres, ni du divorce pour tous ou de la diététique bio pour chacun.

Le temps est plénier, riche d’une plénitude en mouvement.

Il y a des croyants pour affirmer que la Présence divine est là, vraiment là, dans ces heures-là, ici et partout. Dépassant nos propres vies et consciences, cela peut même sembler inhumain à certains : tant de meurtres, de massacres, d’errances, de désespoirs, de haines, de dédain.

Cette Présence suspend un temps pour dire que la vie va continuer et que c’est très bon. Et alors, on mange, on boit, on aime à cause de cette liberté, au printemps comme en automne.

« Que le Maître du temps et de l’univers nous fasse grandir mille fois et bien au-delà de ce que nous sommes. Si tel est Son bon plaisir. Amen. »

(prière de bénédiction, fin de Yom Kippour, Neyla).