Une amie catholique m’a transmis la récente lettre encyclique du pape François (24 mai 2015) intitulée : Laudato Si’, sur la sauvegarde de la maison commune.

Laudato Si’ sont les premiers mots d’une prière de Saint-François d’Assise (auquel l’actuel saint père a emprunté son prénom) : « Loué sois-tu, mon Seigneur, pour sœur notre mère la terre, qui nous soutient et nous gouverne, et produit divers fruits avec les fleurs colorées et l’herbe ».

Il s’agit d’un très beau texte, très inspiré, et dont Chrétiens et non Chrétiens peuvent également se réclamer. J’ajouterai même que la plupart des non croyants devraient y trouver l’écho de leurs propres réflexions sur l’environnement et les problèmes actuels posés par le peu de cas qu’on en fait.

Une première remarque sur un texte qui marquera sans aucun doute le pontificat de François, et dont ces lignes ne se veulent nullement être un compte-rendu de lecture.

C’est un point de convergence entre la pensée chrétienne et la pensée juive (à de nombreuses reprises, le pape emploie le terme de pensée judéo-chrétienne qui ne me convient pas trop). C’est lorsqu’il évoque les premiers versets du livre de la Genèse qui sont le fondement de notre commune attitude sur le rapport de l’homme à la nature.

Le pape rappelle la mission que Dieu confie à l’homme quant à la création qui l’entoure – et qui l’a précédé − : לעבדה ולשמרה (le’ovedah ouleshomerah), de « la travailler et de la garder ».

Le souverain pontife n’entre pas dans le détail de ce qui est sans doute la pierre angulaire du judaïsme, à savoir le développement qu’il en fait sur l’extrême responsabilité de l’homme par rapport à tout ce qui l’a précédé dans l’ordre de la création divine : la nature végétale et animale.

Hébraïsant, il aurait pu évoquer ce formidable jeu de mot du texte sur notre ambivalence par rapport au monde créé. C’est lorsque Dieu intime à l’homme, au terme de toute Sa création (Genèse 1:28) : « Croissez et multipliez ; emplissez la terre et soumettez-la ; dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, ainsi que sur toute bête qui se meut sur la terre ! »

Le midrash, par une formidable audace qui lui est familière, propose deux lectures du verbe redou רדו qui est traduit par «dominez, maîtrisez», ce qui est légitime si on le rattache à la racine RaDoH, mais qui peut se traduire par « descendez » si on le rattache à l’autre racine possible YaRoD. Et, dans ce cas, le midrash avance sa lecture très particulière de l’injonction divine : si l’homme s’en montre digne, il dominera, maîtrisera la nature. S’il s’en montre indigne, il sera abaissé au-dessous de toutes les créations et créatures qui l’auront précédé dans le dessein du Créateur.

Bien sûr, on ne saurait reprocher au très Saint-père l’absence d’une référence midrashique, d’autant que le reste de son encyclique va dans le sens de cette responsabilité humaine.

Peut-être pourra-t-on intenter un procès minime par rapport à l’une de ses citations ? C’est au paragraphe 117 de son texte où il dit : « Si l’être humain se déclare autonome par rapport à la réalité et qu’il se pose en dominateur absolu, la base même de son existence s’écroule, parce qu’« au lieu de remplir son rôle de collaborateur de Dieu dans l’œuvre de la création, l’homme se substitue à Dieu et ainsi finit par provoquer la révolte de la nature ».

Sans doute le pape, en attribuant l’expression de « collaborateur de Dieu dans l’œuvre de la création » à l’un de ses prédécesseurs, Jean-Paul II (Centesimus annus, 1er mai 1991), ignorait-il qu’elle vient de la tradition juive, et bien plus en amont que du 20ème siècle, puisque cette notion est déjà mentionnée dans le midrash rabba (donc au plus tard aux premiers siècles de l’ère chrétienne) ? Probablement, mais je ne le mentionne que par rapport à l’adage de la Mishna (Pirké Avoth) qui veut que celui qui cite un propos au nom de celui qui l’a le premier prononcé amène la paix sur la terre.

Pour le reste, on aurait tort de bouder son plaisir de voir un homme au sommet d’une Église alerter ainsi l’ensemble des nations et de leurs dirigeants sur les dangers de mésuser de notre environnement. Bien sûr, il reprend des idées qui, à travers le mouvement écologiste, nous sont devenues familières, mais que nous sommes très/trop loin de mettre en œuvre.

Il commence son encyclique en citant ses illustres prédécesseurs, Jean XXIII, Paul VI, Jean-Paul II, Benoît XVI qui, tous ont écrit sur ce sujet de plus en plus urgent. Il cite également le Patriarche Bartolomé dont il dit qu’il « s’est référé particulièrement à la nécessité de se repentir, chacun, de ses propres façons de porter préjudice à la planète, parce que « dans la mesure où tous nous causons de petits préjudices écologiques », nous sommes appelés à reconnaître « notre contribution – petite ou grande – à la défiguration et à la destruction de la création ».

Sur ce point, il s’est exprimé à plusieurs reprises d’une manière ferme et stimulante, nous invitant à reconnaître les péchés contre la création : «Que les hommes dégradent l’intégrité de la terre en provoquant le changement climatique, en dépouillant la terre de ses forêts naturelles ou en détruisant ses zones humides ; que les hommes portent préjudice à leurs semblables par des maladies en contaminant les eaux, le sol, l’air et l’environnement par des substances polluantes, tout cela, ce sont des péchés» ; car «un crime contre la nature est un crime contre nous-mêmes et un péché contre Dieu».

Il en vient finalement à sa propre analyse : «Le défi urgent de sauvegarder notre maison commune inclut la préoccupation d’unir toute la famille humaine dans la recherche d’un développement durable et intégral, car nous savons que les choses peuvent changer. Le Créateur ne nous abandonne pas, jamais il ne fait marche arrière dans son projet d’amour, il ne se repent pas de nous avoir créés. L’humanité possède encore la capacité de collaborer pour construire notre maison commune. Je souhaite saluer, encourager et remercier tous ceux qui, dans les secteurs les plus variés de l’activité humaine, travaillent pour assurer la sauvegarde de la maison que nous partageons. Ceux qui luttent avec vigueur pour affronter les conséquences dramatiques de la dégradation de l’environnement sur la vie des plus pauvres dans le monde, méritent une gratitude spéciale. Les jeunes nous réclament un changement. Ils se demandent comment il est possible de prétendre construire un avenir meilleur sans penser à la crise de l’environnement et aux souffrances des exclus. »

Ce qui marque particulièrement le message du pape François par rapport à celui de ses prédécesseurs, c’est cette expression qui revient une vingtaine de fois de l’univers désigné comme notre « maison commune » ou notre « maison », c’est-à-dire ce lieu que nous habitons au quotidien, que nous construisons et qui nous protège à la fois.

Il arrive, dit François, que ces demeures soient précaires, ce qui l’amène à mettre l’accent sur le fossé qui existe trop souvent entre le monde nanti qui va se servir en matières premières dans des pays pauvres auxquels il retire ainsi leurs précieuses réserves, notamment forestières, mais pas uniquement. Il pointe les véritables problèmes que nous aurons de plus en plus à affronter : la pollution et le changement climatique, la question de l’eau, la perte de biodiversité, la détérioration de la qualité de la vie humaine et la dégradation sociale, les inégalités planétaires.

Après quoi, il propose à ces maux des remèdes dictés par la foi et les textes bibliques, le message de chaque créature dans l’harmonie de toute la création, citant au passage une des belles prières de François d’Assise.

Enfin, il se livre à une réflexion sur les racines humaines de la crise écologique, sur la technologie, la globalisation, l’anthropocentrisme moderne. Puis il se tourne vers ce que pourrait apporter une « écologie intégrale […] qui tienne compte de tous les aspects de la crise mondiale […] qui a clairement des dimensions humaines et sociales. »

Il prône alors une écologie environnementale, économique, sociale, culturelle, de la vie quotidienne ; qui prendra en compte le bien commun, la justice entre les générations ; et bien sûr le dialogue international, transparent, conséquent dans ses décisions. Il plaide enfin pour une meilleure réflexion religieuse sur ces problèmes brûlants, pour une éducation à l’environnement, une recherche permanente de la paix entre les peuples par la suppression des inégalités qui peuvent exister entre eux.

Le pape François termine ce long texte, «à la fois joyeux et dramatique», par une prière universelle que je vous cite intégralement.

Prière pour notre terre
Dieu Tout-Puissant qui es présent dans tout l’univers et dans la plus petite de tes créatures,
Toi qui entoures de ta tendresse tout ce qui existe, répands sur nous la force de ton amour pour que
nous protégions la vie et la beauté. Inonde-nous de paix, pour que nous vivions comme frères et sœurs
sans causer de dommages à personne. Ô Dieu des pauvres, aide-nous à secourir les abandonnés
et les oubliés de cette terre qui valent tant à tes yeux. Guéris nos vies, pour que nous soyons des protecteurs du monde et non des prédateurs, pour que nous semions la beauté et non la pollution ni la destruction.
Touche les cœurs de ceux qui cherchent seulement des profits aux dépens de la terre et des pauvres.
Apprends-nous à découvrir la valeur de chaque chose, à contempler, émerveillés,
à reconnaître que nous sommes profondément unis à toutes les créatures sur notre chemin vers ta lumière infinie.
Merci parce que tu es avec nous tous les jours. Soutiens-nous, nous t’en prions, dans notre lutte pour la justice, l’amour et la paix.