Les frappes portées sur des sites liés à la production d’armes chimiques du régime de Bachar el-Assad en Syrie le 14 avril dernier par la France, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis ont été l’occasion de se rendre compte de manière flagrante du niveau de pénétration du poutinisme en France.

Les réactions les plus manifestes ont été visibles à l’extrême-droite, côté droite dure et à l’extrême-gauche : Marine Le Pen, Nicolas Bay, Thierry Mariani, Laurent Wauquiez, Jean-Luc Mélenchon – ce dernier allant jusqu’à compter « sur le sang-froid des russes », mais aussi Pozzo Di Borgo. Ivan Rioufol, Jack Dion ou encore Claude El Khal se sont aussi exprimés en ce sens. Emannuel Todd s’est illustré sur France Culture, évoquant son « copain » Olivier Berruyer. Sans oublier « Le Média », dont la couverture de la Syrie est pour le moins particulière. A l’international, Jeremy Corbyn s’est joint à leurs voix.

Valérie Boyer, ex-porte-parole de François Fillon ayant déjà rencontré Assad, est allée jusqu’à déclarer sur Twitter : « la France a totalement été absente dans la lutte contre le terrorisme », illustrant une vision du patriotisme bien à elle. Une émergence plus récente et moins médiatique a aussi participé au concert de réactions : Céline Pina, Fatiha Boudjahlat et Mohamed Louizi.

Avantage donné au Kremlin, allié des islamistes

Les accusations sont diverses mais convergent toutes vers un avantage donné, de fait, au Kremlin. Accusations d’ « atlantisme », « vassalisation » de la France au bénéfice des USA, vif et soudain intérêt pour le droit international qu’ils n’ont pourtant pas manifesté lorsqu’il s’agissait d’annexer la Crimée ou de grignoter la Géorgie, négation ou interrogation quant au recours à l’arme chimique par Assad et ignorance crasse du jeu de ce dernier avec les islamistes, minimisation, complaisance, relativisme voire quasi-incurie de la dangerosité de la politique menée par Vladimir Poutine etc.

Or Vladimir Poutine est un allié du Hezbollah, du régime iranien des mollahs, des talibans, de Bachar el-Assad. Sur un plan intérieur, en Tchétchénie, Ramzan Kadyrov est son protégé, bien qu’il soit difficile de dire aujourd’hui lequel des deux protège l’autre.

On remarque un autre phénomène : le discours et les actions des islamistes renforcent très nettement le discours des poutinistes. Plus le terrorisme islamiste frappe, plus les poutinistes prennent de l’essor. Un phénomène particulièrement visible sur les réseaux sociaux, véritable nid de propagation de leur rhétorique.

Impérialisme et oligarchie

Nos souverainistes s’en prennent à l’impérialisme. Mais uniquement à l’impérialisme américain. Il n’est jamais fait mention de l’impérialisme russe en Géorgie et en Ukraine, notamment l’annexion de la Crimée et la guerre dans le Donbass. Les USA deviennent les seuls impérialistes à dénoncer. Ce discours tronqué est ainsi repris par certains de nos politiques. La responsabilité est lourde. Car ils savent. Ils ont eu généralement accès aux études, à la culture, aux voyages.

Ces mêmes souverainistes, qui n’hésitent pas attaquer le « système », « l’oligarchie » n’utilisent pourtant pas ce vocable quand il s’agit du pouvoir russe, illustrant ainsi le caractère vicié de leur analyse. Pourtant, il s’agit bien là d’une oligarchie impressionnante, avec des réseaux et des intérêts bien réservés à une catégorie de population : les proches de Vladimir Poutine et du Kremlin.

Histoire, liberté de la presse et droits humains

Les poutinistes, de manière générale, ne s’émeuvent jamais non plus de la vision toute particulière du pouvoir russe quant à la pluralité des médias. Les sénateurs russes ont pourtant accusé ces derniers jours 12 médias étrangers dont un français- RFI, la BBC, Deutsche Welle, Voice of America, la radio Svoboda avec ses multiples rédactions régionales et Currenttime.tv – d’avoir interféré dans les élections présidentielles russes… gagnées haut la main par Vladimir Poutine.

La propagande de Russia Today et autres organes du genre ne les intéresse pas non plus, ni les tentatives d’effacement des pages les plus sombres de l’histoire du pays. Le procès de Iouri Dmitriev, historien travaillant sur les crimes de Staline, ne les a pas non plus intéressés. Ni l’arrestation d’Oyoub Titiev, responsable de la Tchétchénie pour l’association russe renommée de défense des droits humains Memorial. L’ambassadeur François Croquette a demandé sa libération et « la fin du harcèlement des défenseurs des droits de l’homme en Russie ».

Autre nouvelle qui n’intéressera probablement pas les poutinistes : le 15 avril dernier, le journaliste d’investigation Maxime Borodine, est mort à Ekaterinbourg, dans l’Oural, des suites d’une chute de son balcon. RSF exige, par la voix de Johann Bihr, responsable du bureau Europe de l’Est et Asie centrale, une « enquête complète et impartiale sur sa mort », relevant le « caractère hautement sensible de ses investigations ». Selon RSF, la Russie occupe la 148e place sur 180 au classement mondial 2017 de la liberté de la presse.

Qui s’inquiète des russes ?

Chez les poutinistes les plus convaincus, les accusations de « russophobie » fleurissent dès qu’on critique le Kremlin. Par contre, on ne les entend pas ou si peu parler de ce que vit réellement la population. Par exemple, il est question en Russie d’interdire les importations de médicaments venus des USA et d’autres pays soutenant les sanctions.

Qui se préoccupe de la manière dont les Russes vont se soigner si cette décision est prise, sachant que l’accès aux soins est déjà plus que compliqué pour les revenus les plus modestes ? Car la Russie de Poutine n’a pas jugé qu’il faille investir dans ce domaine. Pire : Piotr Tolstoï, vice-président de la Douma a déclaré sur la première chaîne russe que, si la Douma interdit l’importation de médicaments occidentaux, les Russes pourront toujours se soigner avec des méthodes traditionnelles : « l’écorce de chêne » et « la teinture d’aubépine ». Les oligarques n’auront pas à s’inquiéter, ils ont les moyens d’aller se faire soigner où bon leur semble.

Le Sida en Russie est déjà en explosion, les cas recensés ont été multipliés par dix en 15 ans. Un organisme rattaché au Kremlin, l’Institut russe d’études stratégiques, entretient sa population dans l’ignorance et un complotisme d’une gravité redoutable : ses dirigeants ont attribué en 2016 la propagation du VIH à « l’industrie du préservatif », qui, ayant pour but de vendre ses produits « incite les jeunes, mineurs, à avoir des rapports sexuels précoces».

Autre événement dramatique : l’incendie du centre commercial à Kemerovo en Sibérie russe le 25 mars dernier, faisant 64 morts dont 41 enfants, corruption et laxisme des autorités étant mises en cause.

Le point BHL

Le nom de Bernard Henry Lévy est ressorti de toute part. Des parallèles aussi fous que brouillons ont été faits entre la Libye, l’Irak et la Syrie, comme si « le monde arabe » était un ensemble, et un ensemble dissocié de l’Occident. Vision à la fois méprisante de l’histoire de chaque pays et de son unicité, et vision à la dérive, rappelant fortement la théorie du « choc des civilisations ».

Une personnalité médiatique est tout à fait critiquable, c’est là le champ du débat démocratique. Cela étant posé, l’obsession pour sa personne pose question. Devenu une sorte de George Soros français pour maints complotistes et/ou antisémites, on lui prête des pouvoirs rocambolesques, « complot sioniste » oblige. Pourtant BHL n’est pas Président. Il n’est pas ministre. Il ne prend pas les décisions de notre gouvernement. Oui, il espère influer comme beaucoup. Reste qu’on peut le critiquer à souhait.

A travers le personnage est aussi attaqué un tout autre sujet, le droit d’ingérence. Mais doit-on fermer les yeux, quand en Syrie des crimes de guerre sont perpétrés, quand le viol est utilisé comme arme d’Etat, au nom du respect de la souveraineté des Etats ? La vie d’un syrien ou d’une syrienne vaudrait-elle moins que celle d’un français ou d’une française ?

La lutte contre les islamistes et leurs alliés objectifs, les poutinistes doit être stricte pour la défense de notre démocratie.

Si nous ne pouvons régler toutes les affaires du monde, nous pouvons limiter, voire stopper certaines horreurs. C’est un devoir moral qui incombe tout particulièrement à ceux qui vivent en paix, en toute liberté et qui en ont les moyens militaires. C’est notre part à l’Humanité.