Le nihilisme paraît avoir envahi (à nouveau) le champ social, sociétal et politique.

Presque chaque époque a ressenti, plus ou moins, une « idéologie du déclin » dont le corrélat est le nihilisme (du latin, nihil, «rien »). Le nihilisme n’accorde de l’importance qu’à la destruction et au néant.

Après tout, pour ne citer que lui, Chateaubriand écrivait entre septembre et novembre 1841 (au Livre X des Mémoires d’outre-tombe ) : « Le vieil ordre européen expire… il n’existe plus rien : autorité de l’expérience et de l’âge, naissance ou génie, talent ou vertu, tout est nié…»

Comme l’explique si pertinemment la philosophe Denise Souche-Dagues, il existe plusieurs sortes de nihilisme (nihilisme nietzschéen, nihilisme romantique, nihilisme postmoderne, etc.)

Nietzsche et Max Weber, par exemple, constatent l’absence de rationalité des valeurs. Weber parle alors de la « guerre des dieux », c’est-à-dire de la guerre des valeurs qui ne peuvent plus être hiérarchisées dans un monde post-métaphysique.

Pour Nietzsche comme pour Weber, les valeurs « péremptoires » ne valent justement plus rien, ce qui a pour conséquence principale de faire le nid du nihilisme.

Mais, le nihilisme peut présenter la perspective d’une dialectique féconde comme le démontre Nietzsche dans Ainsi parlait Zarouthoustra, et ce lorsque qu’il « signifie apparemment que la néantisation radicale de toutes les valeurs reconnues… fonctionne comme une jachère qui permet à la « vertu » de refleurir. Le nihilisme se transmuerait donc de lui-même en puissance de rajeunissement, en une force de résurrection ». (Denise Souche-Dagues; Nihilismes )
La question est la suivante : le judaïsme a-t-il un rapport quelconque avec le nihilisme ? Fait-il partie de sa tradition ? Et si oui, où peut-on en trouver la trace ?

Il nous apparaît que c’est dans la pensée de Rabbi Yehouda Lœw ben Bezalel, plus connu sous le nom du Maharal de Prague (1520-1609) que la dialectique du nihilisme trouve son occurrence judaïque.

Dans l’excellent livre du philosophe Benjamin Gross intitulé Le messianisme juif dans la pensée du Maharal de Prague, le professeur Gross rappelle que selon le Talmud (Lamentation Rabba, chap.I.) : « Le jour de la destruction du Temple est né le consolateur ».

Le messie (ou du moins sa naissance symbolique, en attendant sa naissance physique) est donc né le jour de l’une des plus grandes tragédies que le peuple juif ait connu dans son existence parsemée de malheurs abyssaux.

Ainsi, comme l’explique Benjamin Gross : « La naissance du Messie, la possibilité de sa venue s’attache donc à la destruction du Temple ; une diminution d’être constitue un appel vers l’actualisation d’un nouvel être. Ce dernier sera d’autant plus riche. Il renfermera en lui un degré de plénitude et de totalité d’être d’autant plus élevé qu’il se dégagera d’un néant plus absolu. »

Pour le Maharal de Prague, toute nouvelle existence est précédée d’un néant.

Il est aussi très intéressant de noter que des siècles avant Max Weber (dont nous avons parlé au début de ce texte), le maharal de Prague avait pris conscience du rôle essentiel joué par la « guerre des dieux », puisque dans son ouvrage intitulé Netzah’ Israël, il décrit la fin des temps (accompagné de l’esprit déclininiste d’une nation juive affaiblie), la guerre de Gog et Magog, comme une lutte acharnée dans laquelle les nations tenteront d’imposer leurs propres valeurs (en s’opposant au règne de Dieu).

Avec le Maharal de Prague, nous devons accepter l’idée que le messianisme (juif) prend une forme dialectique en portant en soi le dépassement téléologique de sa propre néantisation originaire.