Un mythe en pleine santé : 25 ans déjà. Je l’ai entendu répéter par les gens « les mieux informés ».

Un journaliste de la télévision belge, spécialiste de la question, m’écrivait : « Arafat a reconnu le droit à l’existence d’Israël, y compris dans la charte de l’OLP en 1996 ». Cette « reconnaissance d’Israël » est une véritable saga. Je la récapitule, non pour rallumer une vieille querelle, mais pour établir un point essentiel à la résolution du conflit israélo-palestinien.

Charte de l’OLP

La charte de l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) a été adoptée en 1964 (avec quelques modifications en 1968). Certains de ses articles sont incompatibles avec l’existence d’Israël et même avec celle de la Jordanie : « Article 2 : la Palestine, avec les frontières qui étaient les siennes sous le mandat britannique, est une unité territoriale indivisible. »

La Palestine du mandat britannique incluait les territoires actuels d’Israël et de la Jordanie. C’est ce qui inspira la tentative de prise de pouvoir de l’OLP en Jordanie en 1970, suivie par une guerre civile qui fit des milliers de morts de part et d’autre, en majorité des civils palestiniens, et par l’expulsion d’Arafat et ses combattants en 1971.

 Articles concernant l’existence d’Israël :

« Article 19 : La partition de la Palestine en 1947 et l’établissement de l’état d’Israël sont entièrement illégaux, en dépit de tout passage du temps, parce qu’ils sont contraires à la volonté du peuple palestinien et à ses droits naturels sur sa patrie, et qu’ils sont incohérents vis-à-vis des principes instaurés dans la Charte des Nations unies, particulièrement en ce qui concerne le droit à l’auto-détermination. » 

 « Article 20 : La Déclaration Balfour, le Mandat pour la Palestine, et tout ce qui a été fondé sur eux, sont déclarés nul et non-avenus. Les prétentions à des liens historiques et religieux des Juifs avec la Palestine sont incompatibles avec les faits historiques et la véritable conception de ce qui constitue une nation. Le judaïsme, étant une religion, ne constitue pas une nationalité indépendante. De même que les Juifs ne constituent pas une nation unique avec son identité propre; ils sont citoyens des États auxquels ils appartiennent. » 

« La charte est caduque »

En 1989, pour la première fois, Yasser Arafat déclara, sur la demande instante du président Mitterand, lors d’une visite officielle  à Paris : « La Charte de l’OLP est caduque ». Cependant l’article 33 stipule que la « Charte ne peut être amendée que par une majorité des deux tiers de tous les membres du Conseil national de l’Organisation de libération de la Palestine réunis en session extraordinaire convoquée à cet effet ». Yasser Arafat affirmait « qu’il ne pouvait pas la modifier de sa propre autorité, car la démocratie est une mécanique complexe ».

Quatre ans plus tard, en 1993, la charte « caduque » était toujours en place et, dans le cadre des accords d’Oslo, Yasser Arafat signait à Tunis un accord de reconnaissance mutuelle entre Israël et L’OLP, qui prévoyait l’engagement formel d’abroger tous les articles de la Charte palestinienne qui nient à l’État d’Israël le droit d’exister.

 Cet engagement apparaît également dans une lettre d’Arafat à Rabin (9 septembre 1993) : « La signature de la déclaration de principe marque une nouvelle ère dans l’histoire du Proche-Orient. Avec cette ferme conviction, je voudrais confirmer les engagements suivants de l’OLP : L’OLP reconnaît le droit de l’Etat d’lsraël à vivre en paix et dans la sécurité (…) Dans la perspective d’une ère nouvelle et de la signature de la déclaration de principe, et du fait de l’acceptation par les Palestiniens des résolutions 242 et 338 du Conseil de sécurité, l’OLP affirme que les articles de la Charte palestinienne qui nient à Israël le droit à l’existence et les dispositions de la Charte qui contredisent les engagements de cette lettre sont désormais inopérants et sans validité. En conséquence, I’OLP soumettra à l’approbation formelle du Conseil national palestinien les modifications qui doivent être apportées à la Charte palestinienne. »

Wikipedia confirme la bonne nouvelle : « Après la signature des accords d’Oslo, le Conseil national palestinien réuni pour la première fois en Palestine à Gaza en avril 1996, élimine de sa Charte tous les articles mettant en cause le droit à l’existence de l’État d’Israël, après un vote de 504 voix pour et 54 contre cette modification. »

 Point final ? Seulement si l’on n’examine pas l’objet réel de ce vote.

Annuler ou revoir ?

La résolution adoptée par le Conseil national palestinien le 24 avril 1996 est la suivante :

1) « La Charte nationale palestinienne est amendée par la suppression des articles contraires aux lettres échangées par l’OLP et le gouvernement d’Israël les 9 et 10 septembre 1993. »

2) [Le Conseil] « assigne à son comité légal la tâche de revoir la charte de l’OLP afin de la présenter à la prochaine session du Conseil national palestinien. »

Cette résolution est contradictoire. Elle « amende » la charte, tout en chargeant un « comité légal » de la « revoir ». Si le Conseil supprime des articles, pourquoi ne pas spécifier lesquels et  pourquoi serait-il nécessaire de faire « revoir » la charte ? Le Conseil National Palestinien n’a voté ce jour-là que sur le principe de la modification de la charte.

La résolution de 1996 est une « injonction paradoxale », c’est-à-dire inapplicable : si on annule, on n’a pas besoin de revoir et si on revoit c’est qu’on n’annule pas.

Deux ans plus tard, la Charte n’a pas été modifiée. Pourtant Arafat confirme, par une lettre au président Clinton en 1998 que « toutes les dispositions dans la Charte qui ne sont pas en adéquation avec l’engagement de l’OLP de reconnaître Israël et vivre avec lui en paix sont annulées  ». Une commission juridique est nommée quelques jours plus tard ayant la mission d’annuler les articles de la Charte nationale palestinienne mentionnant l’objectif de l’OLP à anéantir l’État d’Israël. Elle devait proposer de nouvelles dispositions qui traitent de la reconnaissance officielle par l’OLP du droit d’Israël d’exister et de vivre dans la sécurité.

Arafat n’a cependant jamais fixé à la commission juridique ni une période de travail, ni un budget, ni une date butoir pour présenter ses travaux et un nouveau texte pour la nouvelle charte dans l’avenir. Faute d’une nouvelle Charte approuvée et votée par le Parlement palestinien sur les nouvelles propositions, la charte initiale est donc toujours officiellement en vigueur.

En octobre 1998, la Charte nationale palestinienne n’était toujours pas amendée et le gouvernement israélien de Benjamin Netanyahou exigeait, dans les accords de Wye River (Wye Plantation) que ceci se fasse au plus tôt.

Le 14 décembre 1998, Arafat convoqua une réunion avec certains membres de l’OLP mais pas le Conseil national palestinien au complet, et leur demanda non pas de modifier la Charte, mais de confirmer leur soutien à la lettre du 22 janvier 1998, qu’Arafat avait envoyé à M. Clinton en guise d’apaisement.

Voici comment Wikipedia présente l’affaire :  « En 1996 le Conseil national palestinien réuni à Gaza vote sur l’abrogation des passages appelant à la destruction d’Israël, toutefois ce vote fut considéré comme insuffisant [réf. nécessaire] du fait qu’il portait seulement sur « l’intention » de faire les amendements souhaités par les États-Unis et Israël, et ce n’est qu’après une longue polémique [réf. nécessaire] et suite aux Accords de Wye Plantation en 1998 que le Conseil national palestinien à entériné l’abrogation des articles controversés en présence du président des États-Unis William Clinton [3,4].

Les fameux articles auraient donc été abrogés. Point final numéro 2 ? A condition encore de ne pas examiner le contenu des accords de Wye Plantation, ni les références de Wikipédia.

Notons la série de « références nécessaires » dans l’article. En examinant les références citées, on constate que la référence 4 n’existe pas et que la référence 3 montre exactement le contraire de ce qu’elle est censée démontrer : « Le 24 avril 1996, le Conseil National Palestinien réuni à Gaza a voté par 504 voix contre 54, avec 14 abstentions, ce qui suit [voir texte plus haut dans mon article]… Le 14 décembre 1998, le Conseil National Palestinien, en accord avec le mémorandum de Wye Plantation,  s’est réuni à Gaza en présence du Président Clinton pour réaffirmer cette décision [ du 24 avril 1996 ]. » Il s’agit donc bien à nouveau de la décision de revoir la Charte et pas de sa révision. On tourne en rond.

 La supercherie a été dévoilée par Farouk Kadoumi, un des pères fondateurs de l’OLP : dans un entretien donné à Khaled Abu Toameh le 22 avril 2004, publié dans le journal jordanien Al-Arab (« Kaddoumi : PLO Charter was never Changed »), Farouk Kadoumi, un des pères fondateurs de l’OLP, affirme qu’Arafat a dupé tout le monde avec malice et intelligence concernant la modification de la Charte. Contrairement à ce que beaucoup de gens pouvaient croire, la charte de l’OLP n’avait jamais été modifiée dans le sens d’une reconnaissance du droit d’existence de l’État d’Israël. « Jusqu’à aujourd’hui, la Charte nationale palestinienne n’a pas été modifiée. Le temps a fait que certains articles ne sont plus en vigueur, mais rien n’a été changé. Je fais partie de ceux qui sont contre une modification. » (1)

Un texte publié sur le site de l’Autorité Palestinienne le 24 juin 2006 confirme que la Charte n’a jamais été revue : « No redrafted Charter has yet emerged » (2). A noter le verbe « émerger », qui fait inévitablement penser au monstre du Loch Ness.

Falsifications

On peut se demander pourquoi Wikipédia donne une présentation fallacieuse du problème. Cela tient à la nature de l’encyclopédie en ligne, qui peut-être remaniée à tout moment par n’importe qui. J’ai moi-même tenté de rectifier certains points en ajoutant les références nécessaires. Tout a disparu. L’article est sans arrêt remanié par des falsificateurs, sans références ou à l’aide de fausse références, comme on l’a vu plus haut. Si la charte avait été modifiée dans le sens prétendu, il suffirait de renvoyer au nouveau texte.

L’énergie mise à faire croire que la charte de l’OLP reconnaît le droit à l’existence d’Israël révèle qu’il s’agit d’un mensonge fondamental, et permet de comprendre pourquoi cette reconnaissance est un élément essentiel de toute négociation.

(1)  (http://www.agoravox.fr/actualites/international/article/la-charte-palestinienne-est-7217)

(2) https://web.archive.org/web/20060624105335/http://www.pna.gov.ps/Government/gov/The_Amendment_of_the_Palestinian_National_Charter.asp