L’antisémitisme est de nature profondément perverse puisqu’il est une per-version de la promesse biblique par un maniement systématique du sophisme qui généralise à tous sans distinction ni discernement une adresse particulière, intime et personnelle de D.ieu à Abram (Gen.15/7).

Il est une contradiction intrinsèque à la foi, faisant de la « Montée » une errance perpétuelle au lieu de la perpétuité de l’Alliance, et de la « Promesse » un châtiment au lieu d’un signe de fidélité.

Il est une perversion parce qu’il organise volontairement une contradiction en reprochant à la fois aux juifs ce particularisme-là et en même temps de vouloir « vivre à l’égal des autres ».

Acculés à ce piège dialectique, ils sont censés renoncer à la foi en l’Eternel qui les constitue en peuple (en corps vivant) et se rendre à l’évidence logique : puisqu’il n’est pas possible d’être soi-même corps indépendament des autres (le « collectif despotique ») et membres autonome des autres membres dans le corps Humain, il ne nous reste plus qu’à être , non pas « comme » l’Autre, mais comme LES Autres.

Le pluriel collectif qui absorbe le divers de la filiation remplace le singulier personnel qui fonde l’unicité du peuple.

S’il y a bien une rationalité de la résistance, à la norme, aux standards, au sens commun du plébiscite, à l’uniformité et aux péremptoires « nous sommes tous Charlie, Ceci ou Cela… » c’est bien le judaïsme.

Il décline dans sa multitude l’unicité d’un appel à « sortir », à « monter », à « rejoindre », c’est-à-dire à ALLER au-dehors de soi : à vivre comme étrangers à soi-même, de sorte que nous ne resterons pas prisonniers de notre « soi », ni « esclaves en terre d’Egypte » : nous ne tenons pas la Règle commune comme la verge qui doit nous frapper et l’ordre qui doit nous soumettre, mais comme le moyen de marcher ensemble et la possibilité commune d’amender nos décisions par la confrontation pacifique de nos choix.

La famille juive est un « nous » qui porte un « Je » qui ne vient pas de moi.

C’est de ce « je-nous » fléchi en terre que je me tiens debout sur la terre. Israël est le petit os, minuscule, qui permet le bondissement d’une montagne à une autre, d’une vie à une autre, d’une histoire à une autre. Comme le « yod », qui commence son nom et fait de son identité une exclamation.

C’est un autre point d’exécration des « antisémites » (qui le sont aussi pour tous les descendants sémites, ou non, de la Révélation à Abraham) vis-à-vis du mystère d’Israël : sa vitalité au-delà des conservatismes figés et des idées reçues et non transformées.

Israël est comme le psychanalyste du monde. Et comme tout bon thérapeute en la matière, il a lui-même fait l’expérience de cette Parole mal reçue, de ses malentendus, de ses souffrances inhérentes et, une fois cette parole entendue et réalisée, de sa guérison possible.

C’est cette expérience qu’Israël fait de la parole, cause des maux pour mots et salut du monde, et dont il témoigne au cor défendant des nations qui ne veulent pas entendre l’indicible ni voir l’invisible. Ce qui nous constitue doit être transformé en un devenir.

Car le judaïsme n’est pas la « religion du Livre », mais la religion du réel par la Parole, de la Parole par le réel. Israël est un acte (Loi). Il tient pour vrai ce qui est révélé par l’expérience faite et dite, et non par ce qui est démontré par le raisonnement et conforté par la connaissance des académies de sages et l’unanimité des foules.

L’élection juive ne se fait pas à la majorité triomphante comme en République, mais à la minorité persévérante dans sa montée, qui est littéralement une aspiration physique vers (par) la plénitude.

Il y a un rapport très net entre l’Histoire telle qu’elle nous révèle à nous-mêmes et que nous la faisons, et le « bonheur en accouchement »  et qui éprouve notre désir de faire corps avec le réel divin.

C’est non pas une unanimité, mais une conjugalité. Et la conjugalité, c’est l’idéal des idéaux, c’est le désir universel de tout être fruit de la boue du réel inaccompli qui trouve sa jouissance et sa plénitude une fois traversé par le Souffle du désir accompli.

Toutes les guerres actuelles sont manifestement le paroxysme d’une tension entre le totalitarisme du réel (réalisme) boueux et celui du désir individualisé et privé de son Souffle. Un désir asphyxié qui conduit alors à un bourbier privé de la fécondité de la Vie.

La première chose que l’antisémitisme nourrit et promeut, c’est donc le découragement d’être le nom que l’on porte et de perdre l’existence que nous chérissons à faire devenir.

C’est un équarrissage de l’être réduit en portions individuelles consommables à toute heure et micro-ondables à volonté.

C’est pourquoi il concerne tout être humain dans sa substance-même, universelle, incoercible et littéralement aimée telle qu’elle est puisqu’à l’image de l’Amour lui-même qui est Créateur, c’est-à-dire unifiant, fécondant, vivifiant et libérant.

Le judaïsme est l’opposé de la sédentarité idéologique et intellectuelle. Il est le contraire de la certitude spirituelle auto-proclamée.

Il n’est pas dans un « moi, je pense que », mais dans un « nous ferons et nous entendrons » (Naassé VéNichma  -Ex.24/7) qui place l’action transformante comme prémisse de toute compréhension. Il n’y a pas d’un côté la théorie politique et de l’autre la pratique sociale. Israël, en tant que peuple, en tant qu’Etat et en tant qu’esprit, est en ce sens l’expérience vécue « en chair, en os et en souffle » de l’action qui devance l’entendement.

C’est parce que je fais que j’entends, et c’est parce que j’entends que je fais. C’est parce que j’entends le cri du pauvre et de l’abandonné que j’entends celui de D.ieu. C’est alors que se fait entendre le « murmure d’un fin silence » (1 Rois ch.19 vvst 11-14) qui traverse notre histoire, habite notre vie, et qui n’est ni la puissance olympienne de l’orage qui ébranle et pétrifie, ni la fatalité immanente de la foudre qui juge et brûle, ni le tremblement de terre révolutionnaire qui fait s’écrouler nos tentes, mais le Souffle lumineux de la Présence des présences qui ouvre la Terre, sépare les flots en deux, éclaire le firmament et déchire le vêtement pour que ma nudité d’Homme soit la honte de celui qui m’a dévêtu et la gloire de celui qui m’a donné corps, esprit et raison. Un murmure au creux de l’oreille de l’attentif est plus bouleversant que le vacarme d’une armée dans le désert.

Cette injonction contradictoire du « sois toi-même » que lancent les « nations » sécularisées (mais elles l’ont toujours été et le resteront encore quelques millénaires) aux juifs est juxtaposée à cette autre : « sois comme nous ou ne sois plus! ».

Ces deux ordres qui semblent aujourd’hui inonder la presse tant l’actualité concernant les juifs, et l’ensemble des fidèles, croyants ou non, à la tradition du Patriarche Abraham est prenante, se ressentent particulièrement dans le défilé boulevardier de déclarations compatissantes sur « les juifs victimes de l’antisémitisme » succédant aux « condamnations » et aux admonestations incessantes envers Israël.

Dans ce cadre où les mots sont piégés par les professionnels de là phrase, les juifs, héritiers et interprètes de génie de la Parole, sont les plus farouches résistants à ce qu’il faut bien appeler une tentative généralisée d’anéantissement du langage.

Ce n’est pas un hasard si les grands thérapeutes par la parole, les grands artistes du verbe, les grands peintres et les grands interprètes, chorégraphes, mystiques et créateurs de parole sont presque tous juifs, de Maïmonide à Freud, de Chagall à Lévinas, et jusqu’au Docteur Cyrulnik. Ce sont des résistants à la fatalité de la phraséologie parce qu’ils ont traversé le silence et qu’il ne leur est plus resté que le murmure à entendre. Cet « entendu », ils l’ont fait.

Je repense toujours au chef d’œuvre d’Andreï Tarkovsky, STALKER (le Passeur, 1979) fable visionnaire, sublime et lumineuse sur le passage du noir à la couleur, de la mort à la vie, sur la rédemption 10 ans avant la chute des murs de Berlin, l’année de la Révolution conservatrice (pléonasme) et anti monarchique en Iran : l’entrée dans « la Zone », le droit de visiter la Terre promise, de s’y rendre, de la voir, coûte cher. Imaginer est un luxe bon marché. Faire c’est perdre l’illusion de croire que tout est figé. Ce n’est pas confortable. C’est un voyage sans retour.

C’est une réalité historique dans laquelle Daesh, Boko Aram, Al Qaïda et autres puissances en noir et blanc d’aujourd’hui nous confrontent brutalement : serons-nous, juifs comme non-juifs, croyants ou non-croyants, terriens ou non-terriens, capables de faire ce Bien que nous manquons d’entendre parce que nous ne le réalisons pas dans le murmure lancinant des déchirés et le silence des morts ?

Serons-nous ce bruit qui court en foule, affolé, ou le murmure patient qui hâte en marchant agenouillé la venue de son Bien-Aimé, celui qui nous fera passer de la mort à la vie, du souffle de la terre à la Terre du Souffle?