Les puissances régionales au Moyen-Orient ont des ambitions qui sont généralement mutuellement exclusives. Mais elles peuvent mettre en veilleuse leurs objectifs respectifs et s’accommoder d’objectifs seconds furent-ils contradictoires, quitte à sustenter l’instabilité régionale. C’est ainsi que l’instabilité est entretenue et que l’enchevêtrement de leurs positions respectives va en se complexifiant.

La Turquie a longtemps facilité la vie à l’État islamique qu’elle exècre, car celui-ci combat les Kurdes. De son côté, l’Iran renforce les Kurdes d’Irak ce qui n’est pas sans déplaire à son ennemi séculaire qu’est la Turquie et quand bien même il existe une minorité kurde opprimée en Iran même. La hantise d’un Kurdistan fort et la perspective d’une indépendance kurde sont la hantise d’Ankara, n’en déplaise aux alliés américains ou aux voisins russes.

L’Iran chiite veut étendre son influence géopolitique dans la région et offre son support au régime alaouite pseudo chiite. Pour l’Iran, l’État islamique qui se promet d’éradiquer le chiisme et combat les régimes syrien et irakien présente l’avantage de diviser également les entités sunnites antagonistes que sont l’État islamique au nord et l’Arabie et les principautés du Golfe au sud. Le soutien iranien aux Houtis du Yémen vise également à affaiblir les puissances sunnites de la région.

L’Arabie gardienne des deux lieux saints de la Mecque et Médine tient à conserver cet honneur et a en horreur ce qu’elle considère être l’hérésie chiite. L’Arabie ferme les yeux sur la fourniture d’armes et de financement à des islamistes radicaux de Syrie et d’Irak qui forment une zone tampon contre l’expansionnisme iranien quand bien même ces groupes radicaux visent ultimement à mettre main basse sur la Mecque et Médine.

Déçus par les résultats de leur intervention en Irak, les États-Unis ne veulent plus se commettre massivement en Syrie et en Irak. Il n’en demeure pas moins que les frappes aériennes contre l’État islamique qui ne s’accompagnent pas de forces terrestres ne peuvent assurer la victoire.

Une certaine désillusion de l’Arabie et des pays du Golfe les poussent à renforcer préférablement leur ligne de défense dans l’Océan indien. Le vide laissé par les USA profite à la Russie qui marque sa présence en Syrie et s’impose comme partenaire incontournable dans la région.

Par ailleurs, les USA et l’OTAN qui ne se sont pas résignés à accepter l’ingérence russe en Crimée et en Ukraine ne sont pas mécontents de ce que les Russes et leurs alliés subissent des revers en Syrie [1]. De son côté, Israël n’est pas mécontent de ce que le Hezbollah libanais qui appuie l’armée syrienne s’enlise en Syrie.

Les Kurdes sont les seuls à avoir remporté des victoires contre l’État islamique, notamment grâce au soutien aérien américain. Mais ils ne sont pas prêts à combattre pour libérer Mossoul des mains de l’État islamique, car ils ne tiennent pas à renforcer le gouvernement irakien contrôlé par les Chiites. Ce dernier n’est pas prêt à partager le pouvoir avec eux et encore moins avec les Sunnites qui se retrouvent acculés à l’État islamique.

L’État islamique est son propre ennemi. Sa logique d’expansion est suicidaire et il ne peut survivre que par une expansion perpétuelle, quitte à multiplier ses ennemis. Cet irrédentisme à base religieuse, tout comme la haine irrationnelle de l’Iran envers Israël ne souffre pas de compromis, pas plus que le dictateur syrien qui veut s’imposer comme seule solution de rechange à l’État islamique.

Il y a également le facteur économique. Les USA sont moins dépendants du pétrole du Moyen-Orient grâce aux techniques de fracturation hydraulique qui facilitent l’extraction de fossiles combustibles en sol américain. La construction de pipelines souterrains aboutissant à Oman dans l’Océan indien et la protection de la voie maritime passant par le canal de Suez prend de plus en plus d’importance.

L’Arabie, premier exportateur mondial de pétrole, en contrôle le débit à souhait pour en diminuer le prix, empêcher l’Iran de profiter de la levée des sanctions internationales ou même rendre moins rentables les techniques de fracturation hydraulique.

Par ailleurs, la majorité des réserves mondiales de gaz est partagée entre la Russie, le Qatar et l’Iran. La Turquie qui importe la quasi-totalité de ses besoins en pétrole et en gaz espère bien que le pipeline qatari conduisant le gaz à l’Europe passera par son pays. La présence russe en Syrie va mettre fin à cette possibilité, car la Russie qui possède les plus grandes réserves de gaz au monde espère réguler à son avantage l’offre et le prix du gaz vendu à l’Europe en s’assurant que ce pipeline contrôlé par elle, passe par la Syrie.

Quant à la détresse humaine, elle ne pourra s’atténuer tant que les habitants de la région seront réceptifs au fanatisme religieux et au sectarisme et tant que les discours de haine continueront d’accaparer et de subjuguer les esprits.

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[1] Durant l’offensive terrestre de l’armée syrienne avec l’appui aérien russe, l’armée syrienne a subi de lourdes pertes en tanks détruits par les missiles antichars américains Tow fournis aux rebelles syriens.