L’usage du mot Shoah pose encore problème, comme j’ai pu le constater lors de son utilisation dans quelques publications. Pourtant, ce mot est plus précis que celui de génocide, moins déplacé qu’holocauste, plus distancié que l’expression nazie «solution finale» (die Endlösung) et moins confidentiel que celui de judéocide.

Le mot hébreu Shoah est apparu à partir du milieu des années 1980 comme plus adapté pour désigner ce processus unique d’extermination systématique des traces physiques et mémorielles des juifs d’Europe.

Si ce mot ne fait toujours pas l’unanimité, et continue à être questionné, aucun autre terme n’a réussi véritablement à s’imposer et à le remplacer. Le mot Shoah est devenu d’un usage si courant que sa signification est immédiatement compréhensible pour chacun de nous.

Ce mot, utilisé dans la Bible hébraïque, désigne une catastrophe, une désolation, un désastre, etc., provoqué par une intervention divine (Psaumes 35.8 ; Proverbes 1.27 ; Isaïe 10.3, 47.11 ; Sophonie 1.15), un état (semi) naturel (Job 30.3, 30.14, 38.27) ou une action humaine (Psaumes 35.17, 63.10 ; Proverbes 3.25 ; Ezéchiel 38.9).

Il désigne donc une série de phénomènes qui peuvent être soit d’origine divine, soit (semi) naturelle, soit humaine. D’où mon désaccord avec la position qu’avait prise Henri Meschonnic, dans une tribune publiée dans Le Monde en 2005 intitulée « Pour en finir avec le mot « Shoah »», qui voyait dans le terme Shoah – utilisé «pour désigner l’extermination des juifs» – un «mot qui désigne un phénomène de la nature pour dire une barbarie toute humaine».

Cette focalisation («phénomène de la nature») est à l’évidence abusivement réductrice et imprécise. Henri Meschonnic interprétait alors trop rapidement le sens de cemot en ne prenant en compte, comme seule possible, que l’origine naturelle (Job), passant sous silence l’intervention divine, contestable, mais surtout la dernière, celle d’actions humaines.

Si l’on peut comprendre que Meschonnic ne puisse plus discuter ni rectifier cette erreur manifeste – il est décédé en 2009 -, on reste tout de même songeur quant à la position dogmatique, encore à ce jour, de quelques perroquets sectaires qui, tout en ayant pris connaissance de cette réduction de sens, continuent à ânonner en pilotage automatique comme une vérité intangible cette simplification au point de nier délibérément et ostensiblement les autres sens du mot, faisant œuvre de dissonance cognitive à défaut de rigueur intellectuelle.

A contrario, je rejoins Henri Meschonnic lorsqu’il annonce, dans cette même tribune, «que des mots prennent des sens nouveaux, perdent des sens anciens».

C’est typiquement le cas du mot Shoah qui ne constitue pas «u ne pollution de l’esprit », un « mot empoisonné » qu’il faudrait laisser «aux poubelles de l’histoire», selon le procès lexical engagé par lui, car, ajoute-il, Shoah est un mot hébreu qui «n’était pas la langue de ceux que l’on a massacré. L’hébreu leur était une langue liturgique», d’où son souhait d’abandonner son usage.

Dans cette logique il aurait fallu évacuer également tout mot latin et/ou grec (comme génocide), français, anglo-saxon, et n’utiliser que des mots yiddish comme hurbn (hourban, hurban) pour désigner cette extermination des juifs.

Mais ce dernier mot pose aussi problème, car il est principalement associé à la destruction du Temple de Jérusalem, et ce serait oublier par la même occasion les juifs massacrés qui ne parlaient pas cette langue, le yiddish, mais le français, l’allemand, etc.

Quant à l’utilisation de mots tirés de l’hébreu biblique, ils se sont parfaitement intégrés dans notre vocabulaire courant, et ce, sans que cela ne pose de problèmes particuliers : alléluia, arabe, chérubin, messie, pharaon, saphir, etc.

En fait, le mot Shoah, dans ce contexte historique particulier, s’est non seulement sécularisé – à quelques exceptions près – en sortant d’une vision théologique, mais en plus, il est largement compris comme indissociablement lié à une intervention humaine, celle des nazis et leurs collaborateurs, et non à une action divine ou naturelle. Il apparaît donc tout à fait légitime dans son usage.

Notons également que le mot Shoah, employé pour désigner le processus d’extermination du judaïsme européen par les nazis, est apparu indépendamment et bien des décennies avant le film éponyme de Claude Lanzmann (1985) qui a augmenté sa visibilité et sa popularité.

Ainsi, la Journée de la Shoah (Yom HaShoah) date du 5 mai 1959. La date de cette première commémoration a été choisie dans une résolution adoptée par le Parlement d’Israël, la Knesset, le 12 avril 1951.

Parmi la somme des textes usant du mot Shoah avant les années 1980, on peut citer au hasard des sources : Isaac Toubin (How to Teach the Shoah, Conservative Judaism, 18, 1964) ; Zalman Ury, (The Shoah and the Jewish School, Jewish Education, 34, 1964) ; Henri Margolis (Book Reviews, Journal of Jewish Education, Volume 39, Issue 2, 1969) ; Murray J. Kohn, (Holocaust Motives in Hebrew Poetry, Jewish Quarterly, Volume 20, Issue 4, 1973) ; Israel Gutman, (Hashoah verishouma betoldot am Israel, Newsletter [of the] World Union of Jewish Studies, 23, 1984), etc.

Ce mot, qui désigne un phénomène singulier, dans un espace particulier à un moment donné de l’histoire, n’enlève rien aux autres atrocités commises avant, pendant et après sa réalisation.

Loin d’être un mot communautaire, ethnique ou religieux, ce mot appartient indubitablement à l’ensemble de l’humanité, à l’histoire universelle.

Texte publié précédemment sur le Huffington Post