Bon, soyons clair, « JE SUIS ». C’est le genre de slogan facile, simple, trop, beaucoup trop primal, ce qui ne nuit pas au succès quasi planétaire et interlinguistique.

« Je suis… quelqu’un », ça marche dans toutes les langues ou presque, pas en hébreu… c’est un peu trop prétentieux ou nombrilique, parfois un réflexe naturel.

Certes, David Ben Gourion ne disait pas « ani/אני = je » et donnait dans le « anokhi/אנכי = JE » biblique et de hauteur quasi « divino-humaine ». Et voilà qu’on en arrive cette semaine – quel scoop! – à affirmer un peu vite « JegErDansker = je suis Danois ». Who’s next ? Et ensuite ?

D’autant que ces trois mots sont imprononçables pour des non-Danois, comme le tongue-twister, l’exercice de diction local « søde rødgrød med fløde = de succulentes fraises à la crême fraîche » que mes enfants, alors gamins, prononçaient « greu greu fleur bleue »…

Hillel affirme : « Ce qui est détestable pour toi, ne le fais jamais à ton prochain, le reste est « affaire » de discussion/commentaire » (Shabbat 31a). Tout le judaïsme consiste précisément à savoir guérir ces douleurs imposées.

La haine est trop souvent perçue comme une action d’une société qui n’ose ni la détecter ni la dénoncer en son sein, mais qu’elle transpose sur d’autres groupes, apparemment plus faibles ou prêts à « recevoir cette haine comme une décharge des instincts ».

Le Proche-Orient vit, pour l’instant, dans un contexte de confusion. On peut, d’une certaine manière, le comparer à ce « brouillard de discernement » qui, pendant quarante ans, a empêché le peuple hébreu de sortir de la péninsule du Sinaï. En soi, c’est absurde. Une petite péninsule comme le Sinai… Un lopin de terre que même des populations habituées à l’esclavage doivent être en mesure de traverser avec succès.

Le problème est donc autre. Il y a un moment où un peuple part en errance. il se met à errer parce qu’il n’arrive pas à prendre conscience d’une altérité par rapport à ses propres actes contradictoires (le péché du veau d’or). On a souvent souligné la proximité qui existe entre « Sinai\סני » (désert, et lieu du feu incandescent) et « sin’a\שנאה = haine = altérité fondamentale, en particulier par rapport à Dieu.

« La haine fait de l’homme droit un être tordu » (Sanhédrin 105b). Le pire se produit alors : la perte de tout repère socio-éthique. Une opacité intellectuelle, affective, morale vient assombrir et assoupir la faculté de discernement entre le bien et le mal.

La tradition juive est très consciente de cette réalité. Il est fréquent de citer le Talmud à propos de la « haine « gratuite ». Peut-il y avoir une haine « gratuite, sans fondement » au sein d’une société qui est marquée des dons de Dieu de manière irrévocable (Romains 9, 4-6) ?

Le Talmud affirme pourtant que la destruction du Deuxième Temple est différente de la destruction du Premier Temple. Le Premier Temple a été détruit en 586, car trois fléaux rongeaient les serviteurs de Dieu : l’idolâtrie, la débauche sexuelle et le meurtre (la banalisation de tuer autrui, les êtres vivants).

Du coup, la destruction du Deuxième Temple reste l’évènement majeur de la mémoire juive jusqu’à ce jour. Il pouvait sembler, qu’à l’époque de la destruction du Temple par Rome (en 70), les Juifs pratiquaient les Commandements.

Le Talmud affirme pourtant que le Temple fut détruit « par une haine irrationnelle, sans fondement, « gratuite ».

Ceci signifie que « l’irrationnalité, l’absence de tout fondement ou mobile logique et démontrable » correspondent aux mêmes dépravations qui se manifestent par l’idolâtrie, la débauche sexuelle et la banalisation du meurtre. (Yoma 9b).

Il est possible de tourner les arguments de toutes les manières possibles. Le Talmud s’arrête ou semble se limiter à ne définir que l’existence de cette « haine irationnelle, sans fondement » qu’est la « sinat khinam\שנאת חינם » et à expliquer comment réparer, remédier à de telles défaillances.

L’être humain est habile à se rétracter dans une sorte de coquille, où tout devient flouté : son intelligence et son discernement. Cela ne veut pas dire que l’âme humaine ne peut ni ne veut comprendre et bifurquer, se reprioriser, trouver le sens à prendre.

Le Talmud semble montrer avec beaucoup de subtilité que la haine est un sentiment que très peu de personnes et encore moins de sociétés sont prêtes à reconnaître comme « n’ayant aucun fondement ».

Il s’ensuit que, bien naturellement, l’être humain éprouve les plus grandes difficultés à dire que la haine ne repose sur rien !  Si la haine ne repose sur rien, comment ose-t-on demander que des êtres reconnaissent les faits de leur haine !

Car toute haine est condamnée d’emblée par les Mitsvot.

« Tu aimeras ton prochain comme toi-même /ואהבת לרעך כמוך – veahavta lereakha kamokha » (Lévitique 19, 18). Le verset ne se limite pas au « prochain ».

Si l’hébreu avait voulu parler du « prochain donc d’un « voisinage, on trouverait le mot « shekhen\שכן » ou bien encore une autre formule. Le mot « reakha/רעך repose sur la racine « ra’ -רע  » qui définit autant le « prochain » que celui « qui peut nuire ou avoir des sentiments du mal envers autrui ».

On peut tout invoquer, y compris les changement de consonne au cours des temps. Cette pertinence sémantique est chargée de
sens : d’emblée, le commandement « incite à aimer – donc ne jamais haïr – celui qui habite à côté de soi et qui peut se montrer hostile ».

C’est pourquoi lorsque la haine est « disproportionnée et va bien au-delà de toute explication rationnelle » , l’être humain, fût-il juif ou non-juif, peuvent recourir, seulement par décision dûment voulue, à un discernement spirituel pour combattre un mal dévastateur et commun à tout être humain.

Jésus de Nazareth, qui s’adressait aux Juifs et à des non-Juifs de son temps et n’a jamais connu toute forme de christianisme telle qu’il a évolué, a dit cette parole: « Vous serez haïs de tous pour mon Nom, mais celui qui persévérera jusqu’à la fin, celui-là sera sauvé » (Matthieu 10, 22; Marc 13, 13; Luc 21, 17). « Pour mon Nom » est une expression qui renvoie à la constance pour agir avec persévérance dans le but d’être sauvé. (cf. Avot/אבות ch. 6).

Il est écrit: « Si ton ennemi a faim, donne-lui à manger du pain. Et s’il a soif, donne lui à boire de l’eau » (Proverbes 25, 21).

La Bible et la tradition juive insistent sur le fait, que même si nous pouvons nous laisser subjuguer par des aversions profondes envers autrui, voire une haine envers notre ennemi, notre discernement humain nous permet de choisir de lui venir en aide.

Le Talmud va plus loin: si un animal appartenant à notre ennemi doit être secouru ou aidé – en cas de surcharge – il est de notre devoir de lui venir en aide avant même que d’aider notre prochain (Bava Metzia 32b).

Jésus rappelle que : « Dieu fait pleuvoir sur les justes comme sur les injustes » (Matthieu 5, 45). A première vue, le propos est « simpliste ». Il a plus de profondeur et d’exigences spirituelles que des pensées subtiles. La question de la haine doit être résolue par une prise de conscience de ce que nous sommes, en tant qu’individus et comme société.

Celà induit un autre paradoxe : la haine est aussi un chemin spirituel, le plus souvent inéluctable qui requiert des forces parfois surhumaines pour être corrigée.

Il y a un verset très important dans le Deutéronome : « Tu ne haïras pas un Edomite, car il est ton frère » (Deut. 23, 8). Ce verset renvoie à la vieille haine d’Israël pour Edom, habituellement représenté par Saül. Notre vie spirituelle porte peu attention au « temps », aux instants et époques qui passent et celles qui resteront invariantes.

Les haines ancestrales ne reposent le plus souvent sur aucun fait concret au bout d’un certain temps. La vie de foi est dynamique et source de vie et ne peut se bâtir sur des reculs historiques ou mentaux faits de « fossilisation mentale ».

Certains seraient heureux d’avancer en arrière ou de retourner à un destin qui recommencerait en boucle. C’est ignorer cette dynamique qui crée, suscitant des horreurs nouvelles à combattre et, surtout, de vraies merveilles de progrès.

Ce qui se passe en Europe ces jours-ci est inédit. C’est par fainéantise ou des peurs ataviques, viscérales que l’on disserte sur des dangers cycliques.

Il est facile de faire le repérage de faits anti-sémites : cela ne donne aucune solution et accentue en vain un sentiment de victimisation.

Le même procédé s’applique – au demeurant depuis des siècles sans qu’on y ait prêté attention – à ceux que l’on désigne comme « Chrétiens d’Orient » à un âge de planétarisation de toutes les traditions d’Orient et d’Occident se croisent sur tous les continents.

De par leur histoire, les Juifs ex-soviétiques et aujourd’hui citoyens russes, ukrainiens ou autres ont d’abord été définis au nom de leur « nation et religion juives » perçues comme une unique réalité humaine, sociale et juridique.

Certains s’y sont soustraits de diverses manières. Au point qu’aujourd’hui le passeport de la Fédération de Russie n’indique plus la « nationalité », mais stipule qu’une personne est « alien/autre, étrangère » si l’administration ne peut confirmer son appartenance « ethno-nationale » !

En France, certains se targuent d’être citoyens français depuis 1791. C’est plaisant quand on sait que le pays célèbre les 800 ans de Saint Louis, roi très chrétien, mort à la Croisade à Tunis et au comportement clairement anti-judaïque.

Mais cette citoyenneté est quand même récente. Au moins, Disraëli avait eu le front d’apostropher un politicien irlandais, lui rappelant qu’alors que ses ancêtres étaient incultes dans des forêts insulaires, les aïeux du vice-roi des Indes britanniques étaient « grands prêtres au Temple de Salomon, à Jérusalem ». Vraiment, cela pose un pédigrée !

Au Danemark, on ne peut ignorer l’attitude exceptionnelle (aujourd’hui révisée) du peuple danois qui sauva en une nuit, 92 % de la population juive en les faisant passer en barque en Suède.

La famille Melchior, rabbins et grands-rabbins du Danemark et de Norvège depuis plus de 350 ans, sont parfaitement scandinaves, même si la deuxième guerre mondiale a aussi affecté la communauté juive, en particulier par la persécution envers le grand-rabbin Max Moses Friediger qui fut interné.

Il reste un tel désir de paix et de stabilité que le rêve irénique s’immisce trop souvent comme fuite hors de la réalité quotidienne.

Voici ce qu’écrivait, voici trente ans, le cardinal Jean-Marie Lustiger : « Aujourd’hui, nous sommes sensibilisés en France, à la présence des immigrés maghrébins. Hier, des réactions semblables s’exerçaient contre les Portugais… Nous faisons des reproches aux immigrés. Mettez-vous un instant à la place d’un paysan africain perdu dans un grand ensemble, essayant de se repérer dans le métro ou cherchant à faire des achats dans un supermarché. Tant d’abondance, alors que chez lui on meurt de faim ! Déjà, le Français moyen a du mal à s’adapter à la vie en HLM… Comment alors reprocher à ce paysan africain ou maghrébin « de ne pas vivre comme nous » ? Il a besoin, lui aussi, de quelques repères.

S’ils sont venus c’est qu’ils voulaient du travail mais aussi que nous avions besoin d’eux. Ne l’oublions jamais : la plupart d’entre eux ne sont là que parce que l’industrie française l’a voulu pour satisfaire la consommation des Français pendant les années d’opulence ».

Le cardinal-archevêque de Paris faisait ce constat en 1990 et y réfléchissait pratiquement depuis plus d’une décennie ! Ses propos restent actuels, sinon qu’ils s’affirment sous une forme plus précise et dangereuse pour le socius (français et européen).

Il ajoutait : « Attribuer systématiquement le risque d’agression à une ethnie ou à une catégorie sociale, c’est une attitude irrationnelle. Et l’irrationnel, un homme civilisé doit savoir le dominer […]

Oui, la peur est là. C’est un fait. C’est d’abord comme un malaise, une angoisse. Il est banal d’accuser l’anonymat. Il faut aussi mesurer l’extrême complexité de la vie dans une société moderne. Chacun doit apprendre à y évoluer avec une précision mécanique.

Mais le moindre grain de sable peut la détraquer de manière dramatique.

Une erreur de votre part, ou même un ordinateur qui cafouille, et vous voilà pris dans les pires difficultés administratives […] Le téléphone en panne, l’électricité coupée et il peut y avoir des morts. Nous nous sommes construit un univers extrêment rationnel, mais nous avons négligé de nombreux facteurs humains. »

Plus loin, Jean-Marie Lustiger rappelle une interview datant de 1985 (!) : « Je me souviens qu’interrogé il y a cinq ans par Jean-Pierre Elkabbach, j’avais dit ce qui me semblait évident mais avait surpris : la jeunesse campe à nos portes. Depuis ce temps, trop de ces jeunes ont couché dehors, sans métier, sans avenir. Ils sont blessés dans leur volonté, dans leur espérance et leurs ambitions. La vérité de l’Europe se lit sur le visage de sa jeunesse : celle qui réussit, mais aussi celle qui est laissée pour compte. » [1].

Ces propos montrent l’ancienneté de problématiques qui enflent jusqu’à l’excès en ce moment. Il y a plus : la personnalité du cardinal français et qui s’est perçu tel, avec une origine juive qu’il a voulu situer dans une France plurielle. On ne peut dire qu’il manque ; sa pugnacité, sa capacité inter-frontalière judéo-chrétienne au sein d’un pays d’ancienne tradition catholique et protestante alliée à savoir intervenir avec propos, tout cela manque. « France needs guts ». Le silence actuel des Eglises est dramatique et laisse supposer qu’un personnage comme Jean-Marie Lustiger a impacté sans vraiment toucher en profondeur au niveau des responsabilités citoyennes.

Il est alors piquant de voir que le seul ecclésiastique à vraiment parler clair est le Père Alain de la Morandais, né d’un père mort à Dachau, mis en touche par le Cardinal Lustiger mais qui, avec l’actuel Grand-Rabbin de France, Haïm Korsia, a suscité avec force et perspicacité, le dialogue inter-religieux, entre Juifs, Chrétiens et Musulmans (« Les Enfants d’Abraham »).

C’est d’autant plus significatif que le GR Haïm Korsia a mûrement réfléchi sur le sens de la présence des Juifs en France. Certes, Rachi est un cas unique pour toutes les traditions juives, nourries de parler champenois et d’identité alémanique (Mayence).

Mais l’actuel grand-rabbin a analysé la personnalité du Grand-Rabbin Jacob Kaplan à qui échut la tâche ardue de se relever des cendres concentrationnaires dans un climat de fidélité à une République française qui posait de terribles interrogations après la victoire sur les nazis et l’épuration. [2].

Le cardinal avait récusé les arguments du GR Kaplan (et du P. Braun) à la libération de retourner au judaïsme qu’il ne connaissait pas. Il a suivi un chemin cohérent et singulier dans l’identité d’une France ouverte. Il est intéressant de voir comment le successeur du GR Kaplan doit aujourd’hui agir en consonance avec la République et un paysage juif qui participe à la richesse du pays. Il rappelle les fondamentaux d’une présence juive dans les valeurs positives de la France.

Sa tâche est la même que celle du GR Bent (Beyamin) Lexner au Danemark et les actions des GR Yair et Michael Melchior.

Ce dernier s’appuie aussi sur l’inter-religieux et déclare volontiers, comme une boutade, qu’il est plus facile d’être juif à Oslo car le dialogue y est naturel au sein de la communauté juive et entre toutes les traditions religieuses.

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[1] Cardinal Jean-Marie Lustiger, « Dieu Merci, les droits de l’homme », Criterion, 1990? pp. 58-60.

[2] Grand Rabbin Haïm Korsia, « Etre Juifs et Français : Jacob Kaplan, le rabbin de la République », Ed. Privé (Préface de Jacques Chirac), prix Charles Aubert d’histoire (Académie des sciences morales et politiques, 2006).